Le bouquin sort de ma bibliothèque. Et ça me gonfle de joie. De me dire que je peux partager, cette année, les mots qui m’ont touchés, avec ces presque adultes.
Ces presque adultes.
Comme ça, d’un coup, un grand mystère qui se dévoile sous mes yeux.
Hier, retour dans le collège où j’ai enseigné l’année dernière. Sourires de collègues, sourires d’élèves. Énormément de bons souvenirs. Pas de regrets. C’est arrivé, ça m’a changé pour le meilleur, pour une immense majorité.
Et j’ai la vanité de penser que j’ai aussi apporté du bon. Parce que j’ai eu la chance, l’immense chance, d’avoir la confiance d’élèves. Les petits sixièmes, devenus des cinquièmes. Ils ont les yeux toujours aussi joyeux, ils ont toujours l’air aussi doux, toujours aussi forts. Les quatrièmes, devenus troisièmes. À leurs places. Avec une posture, une aisance que je n’ai jamais vu jusque là qu’aux lycéens.
Parfois, sans aucun doute possible, nous faisons du bien.
J’ai fait tous les efforts possibles pour ne pas me braquer face à Ethan en ce début d’année. Mais il ne rend pas la tâche facile. Notamment au milieu de sa classe de Première, remplie jusqu’au plafond d’élèves adorables, curieux et motivés. Ethan passe son temps retourné, ou compulsant sur son téléphone portable (on vous voit), soufflant légèrement quand je lui demande s’il parvient à construire son explication des textes de français. Ethan a sur les lèvres le sourire que les anglophones appellent « been there, done that ». « Déjà vu, déjà fait ». Il est le seul à ne pas stresser sur ses notes – ce qui est cool pour lui – vraiment très moyennes.
« Monsieur, je peux vous montrer ce que j’ai fait, en plus de ma fiche de lecture ? »
On est à la pause, entre les deux heures de cours. Ethan a lu Médée, d’Euripide. D’une boîte, il sort des playmobils, les dispose et complète avec plusieurs accessoires : des feuilles mortes et une fiole d’encre rouge. Il y apporte un soin que je ne lui connais pas d’habitude. Plus encore dans son explication de sa mise en scène. C’est incongru et émouvant, de le voir manipuler ces bonshommes plastique.
« Comment vous est venu l’idée de cette mise en scène. – Médée, on m’a raconté la légende quand je faisais du latin au collège. Ça m’a rendu nostalgique… »
Il a le regard un peu dans le vague. Je me fais la réflexion qu’on utilise rarement « nostalgique ».
La rage. La rage en trombes épaisses de fumée devant les yeux. La rage parce que ça n’est jamais terminé.
La matinée s’est passée de façon idyllique. Les premières, les deux classes, ont bossé pendant deux heures. Je vois leurs pupilles parcourir le forêts d’Hélène Dorion. Se rendre compte que non, ces mots ne sont pas hors de leur portée. De leur imagination, de leurs intelligences. Je suis à deux doigts de leur écrire à quel point je suis fier d’eux.
C’est sur un petit nuage que je gagne le lycée d’Agnus et que je pousse la porte de la salle des profs. Le derrière sur le synthétique des fauteuil, les volutes de mauvais café, et les exclamations entrecoupées de rires agressifs. Que c’est quoi, c’est LGBTA et je sais pas quoi ? Et le plus, par-dessus le marché ? D’ailleurs il paraît que maintenant, il y a des jeunes, ils veulent être le chien de la maison, c’est Enzo qui l’a entendu, ben oui, A c’est pour Animal il paraît. Moi j’étudie les Gay Games ben tu vois, ils ont su évoluer, ils s’identifient pas juste à ça, faut arrêter aussi. Je me prends ça en pleine gueule, mes oreilles sifflent. Et blanc de rage, je tente d’expliquer. De nuancer. J’ai pas le courage, j’ai pas la force de taper le scandale que ça mériterait. On me coupe la parole. Pas méchamment, juste, je n’existe pas, ma parole n’a aucune place dans la conversation. Et me revient aux oreilles la ritournelle persistante. « On sera jamais que tolérés. Tu peux penser tout ce que tu veux, on sera jamais que tolérés. Si on bouge pas, qu’on se montre pas trop, qu’on utilise les bons mots. Tu n’es pas in-té-gré, tu ne le seras jamais, pourquoi tu l’oublies tout le temps ? »
Je l’oublie tout le temps parce qu’être LGBTQIA+, c’est être toujours en colère, même sourdement. C’est être toujours prêt à bondir, et que ça épuise, à fond. Je relance deux trois répliques, on m’écoute d’une oreille et on détourne. Ça sonne et je vais, minable, donner des cours. En choisissant de parier sur le futur.
« Jean Cocteau il avait un nom bien français. C’est pas comme Moussa ! »
Moussa est un grand type carré aux yeux rêveurs et à la voix douce. Il est drôle et excellent en français. L’instant avant que je me mette à gueuler, il me regarde. Une grimace de sourire plaquée sur le visage, le rouge au front :
Ca me frappe pendant que je suis en train d’annoter des explications de texte de première. Je relève la tête et relis mon commentaire. « Hey, c’est pas mal ! »
C’est d’une prétention débile, à n’en pas douter. Mais pour une fois, ça n’est pas non plus totalement injustifié. Il y a dans les appréciations que j’ai griffonnées une précision dont je ne faisais pas forcément preuve en début d’année. Quelque chose qui semble avoir changé, pour le meilleur, dans ma formulation.
Et c’est une preuve supplémentaire de ce que j’aime tellement dans ce boulot : je peux progresser. Comme les élèves. On m’a souvent dit que j’avais l’air nerveux cette année. Pas forcément heureux. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse tirer un diagnostic. Mais une chose est certaine : ce chaos intérieur est dû au fait que, depuis la rentrée, j’ai changé. Progressé oserais-je dire, plus que d’habitude. Nouveaux bahuts, nouveaux niveaux. Certes, c’est épuisant. Mais il y a quelque chose dans mes pensées, dans ma façon de faire, qui me plaît. Et ça, je le dois aux heures de travail que les premières ont passées à comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Les tourments de Louis et Suzanne.
Gratitude. Envers ma profession, envers un dramaturge fabuleux.
Et envers deux fois vingt-quatre élèves avec qui ont vit une grande aventure.
Correction de dossiers de lecture cursive en première. En plus des épreuves imposées (fiches de lecture, critiques, introduction à l’oral…) il leur est loisible de me rendre des travaux en plus, dont certains sont plus « créatifs », aussi galvaudé que soit ce mot. Dans une année tellement cadrée, tellement imposée, je tente d’aménager quelques espaces de liberté pour ceux qui en ont besoin.
Et cette année, je me retrouve à évaluer une toile peinte d’Athènes, une reproduction en miniature de la scène de Phèdre… Les élèves arrivent, leur matos sous le bras, regards interrogateurs dans les couloirs, je quitte les lieux avec ledit matos et lesdits regard, comme un bizarre receleur d’oeuvres d’art. Je ne sais pas pourquoi, mais cette incongruité me rend heureux.
En fait si, je sais pourquoi. Parce que, justement, c’est incongru.
Dans la voiture qui m’amène vers le weekend, je peste contre mon autoradio. Je peste parce qu’un universitaire explique que pour contrer la « baisse du niveau » (expression qui me donne envie de mordre dans du béton), il faudrait que les enseignants « enseignent avec plus de sentiment ».
Je peste parce que j’ai effectué un travail de groupe avec trente-cinq secondes. Que la salle était trop petite, qu’ils sont courbés sur des tables pas assez grandes, que quelques élèves sont allés bosser dans le couloir histoire de ne pas avoir l’impression de bosser dans une piscine municipale.
Je peste parce que les trois dernières minutes, des élèves n’écoutaient plus, parce que la sonnerie retentit à 16h45 et que leur bus part à 16h46.
Je peste parce qu’on refuse d’accepter que le trivial est essentiel. Qu’à force de rogner sur les moyen, on est petit à petit en train de s’en prendre aux besoins essentiels des élèves. Et qu’on nous vend encore trop souvent un discours dans lequel l’enseignant doit être cet être de lumière, dont la pédagogie fait oublier que ça fait sept heures qu’on marne, courbé derrière une table trop petite, dans des pièces dont le taux d’occupation dépasse celui de la ligne 13 en heure de pointe.
Je peste parce que j’en ai marre de constater l’évidence, et que rien ne change.
Ivan a lu Mrs Dalloway en lecture « libre », Ivan l’a beaucoup aimé. Et j’hallucine. Depuis le début de l’année, Ivan me fait l’effet d’un élève totalement perdu, qui semble ne pas savoir pourquoi il est là. J’avoue avoir un doute. Je le fais venir en fin de cours, lui pose deux ou trois questions pointues sur l’oeuvre, auxquelles il me répond avec un enthousiasme d’une hauteur inversement proportionnel à sa moyenne.
Et me voilà à réfléchir à comment faire pour pouvoir faire entrer sa configuration mentale, sa façon d’être dans cette classe de 36 mômes. Dans ces heures si peu nombreuses.
Et j’ai eu de la chance. Virginia m’a mis sur sa voie. Mais à côté de combien risqué-je de passer, cette année ?
Est-ce que, finalement, tous les trucs un peu différents, un peu originaux, un peu créatifs que je fais avec les lycéens ne sont pas un perte de temps ? Des scories que j’ai importées du collège et qu’ils ne prennent pas au sérieux ? Je suis tellement angoissé à l’idée d’être bon, d’être crédible, que je crève de peur à chaque fois que je propose un travail d’écriture. D’appropriation.
C’est le cas aujourd’hui avec la découverte de la deuxième œuvre au programme, celle d’Hélène Dorion, Mes forêts. Un cours où je demande aux premières de s’interroger sur ce que c’est, pour eux, les forêts. D’en faire une forme poétique : quelque chose où le texte est employé différemment que pour de la communication. Hier, les premières Herbizarre, très gentiment, très respectueusement n’ont rien foutu et ont pondu des merdouilles. Malgré les guides et les balises mises en place. Envie de supprimer cette activité. Mais je me martèle que parfois, c’est juste une question de rencontres. Qu’il faut persévérer un peu avant d’énoncer des verdicts. Les premières Galopa accueillent la feuille avec l’énoncé dubitatifs. C’est même un euphémisme. Le silence est tel qu’on pourrait l’attaquer au pic à glace. Je frissonne.
« Et si c’est une forêt de mon personnage de Donjons et Dragons ? »
Nouria me regarde derrière ses grosses lunettes à la Daria Morgendorffer.
« C’est l’une de vos forêts, bien sûr que ça fonctionne. »
Et c’est comme un éclat qui se détache et en laisse luire d’autres.
« La forêt dans laquelle mon cousin s’est cassé la figure ! – La forêt donc je cauchemardais petit. – Un arbre généalogique, c’est une forêt, un peu non ? »
Un passage secret s’est ouvert, j’accède à une zone jusque là inconnue. Pendant une heure, trop brève, ils me racontent leurs forêt. De celle en bas du lycée à la Lorien.
« J’avoue que j’étais un peu anxieux, en vous proposant cet exercice », dis-je à la sonnerie.
« Non, en vrai on savait que ça serait bien », me répond Nouria, en pointant du menton mon T-shirt sur lequel s’étale la Tentacule Violette du jeu du même nom. Avant de partir sur son sentier de traverse.
Attention, ce billet comporte de très très légères révélations sur le dernier film de Miyazaki, Le garçon et le héron.
Cinéma cet après-midi, retrouvailles avec l’univers toujours changeant, toujours familier de Miyazaki. Pendant deux heures, je ne sais pas trop ce que je suis en train de regarder. Ça me fait du bien. Beaucoup moins à la petite fille à côté de moi, qui ne cesse de poser des questions à sa mère. Alors, quand on parle au cinéma, ça me donne envie de cracher de l’acide, mais il paraît que c’est mal vu, alors je tente de rationaliser. En fait, ce que cette môme essaye de faire, c’est de comprendre. Et ça me frappe. Qu’est-ce que ce verbe est lourd.
Il n’y a pas de hasard ; au même moment, apparaît dans l’intrigue un frontispice frappé de ces mots « qui tentera de comprendre mourra. »
C’est ce que je demande à chaque cours ou presque. « Tout le monde comprend ? » C’est ce que je tente d’expliquer aux élèves à qui j’apprends le commentaire « Voyons ce que vous avez compris. » Mais dans cette histoire un peu folle, cet après-midi, comprendre n’est pas l’essentiel. Non. Il est davantage question de se l’approprier. Et c’est compliqué pour cette petite fille parce que ça nécessite de l’attention, de l’observation, des codes, des références. D’être une spectatrice un peu avertie. S’il n’était pas là, l’enjeu, dans les salles obscures et les salles de classe. « Faites de ce texte le votre. » Peut-être que c’est ça, qu’il faudrait que je dise. Il ne s’agit pas de faire de nos élèves des exégètes. Mais de leur permettre de faire de textes biscornus et tarabiscotés une part d’eux-mêmes.