Les secondes font la tête. Les secondes deviennent désagréables, les secondes bavardent.
Bienvenue dans la phase où « ils testent ». Comme beaucoup de classes. C’est le lycée, c’est différent. Plus compliqué, plus complexe. Aujourd’hui, nombre me fait la tête parce que le texte que nous lisons est « trop compliqué ».
Elle est fine, la ligne entre se braquer et maintenir le cap. Au fond, il n’y a aucune raison de leur en vouloir. Cela va bientôt faire un trimestre que nous sommes rentrés et les cours vont en s’accélérant. Les notions défilent et je me montre de plus en plus exigeant. Raisonnablement, j’espère. Mais il est normal de se sentir perdu, de se révolter. D’essayer de croiser les bras et de taper du pied suffisamment fort pour que le prof tente, peut-être, d’acheter la paix sociale en laissant tomber. Qu’il comprenne à quel point ses élèves sont des cas désespérés et qu’il arrête d’attendre et d’espérer.
Nous entrons dans ce qu’en Bretagne on nomme les mois noirs, et dans une zone de turbulence. Et l’expérience, l’expérience seule me fait dire que cette zone de grain est temporaire. Je ferai ce que je fais désormais depuis des années. Accepter leurs grimaces et leurs sourires exaspérés. Croire en eux et en mes cours. Parce que je passe beaucoup de temps à penser aux deux. Et les deux ont le droit, de temps en temps, d’être moches et pas tout à fait au point. Il s’agit juste de ne pas s’y arrêter, et de se dire que les choses iront mieux.
Cap sur la sortie de la tempête, là où c’est plus beau.
Il se passe quelque chose d’assez doux, lorsque je retrouve les 1ère, au lycée Kévès : je suis content de les retrouver pour travailler avec eux. Et j’ai la faiblesse de penser que, dans l’ensemble, c’est réciproque. Il n’y a rien d’excessif dans cette satisfaction : pas une envie dévorante de chevaucher les dragons de la littérature, ou l’impérieuse nécessité de trouver du sens aux textes que nous étudions.
Pour une fois, je n’ai pas besoin de faire des efforts pour me convaincre qu’ils sont bien à leur place. Ils s’installent, sereins, rassurants. Pas forcément enthousiasme à l’idée de commencer l’année par un commentaire, mais ils ont compris les règles et les acceptent.
J’ai un besoin dévorant d’idéal : que mon métier fasse sens. Et souvent, face aux difficultés, que ce soient les miennes ou celles des élèves, j’ai besoin de regarder au plus près. De triturer mes neurones et mes globes oculaires pour distinguer du sens.
Près de onze heures à écouter les voix des élèves. Qui présentent, qui racontent, qui critiquent, qui hésitent. Je me demande ce qu’ils retireront de ce « podcast littéraire », comme je l’ai prétentieusement appelé. De simples compte-rendu de lecture à l’oral. Souvent, je rêvasse, et les imagine, des années plus tard, se souvenant d’un exercice.
Il ne s’agit pas de changer leur vie ou leur regard sur la littérature, bien entendu. Mais de placer une petite brique, un toute petite marche, un peu étrange, un peu bizarrement sculptée.
Leur permettre d’avancer et de se souvenir des pas.
Ils sont partis, après leur évaluation. Enfin en vacances. Ils sont partis, mais pas aussi vite que ce que j’aurais cru. Quelques élèves traînent dans la salle pendant que je trie leurs copies – je me mets mentalement un couteau sous la gorge afin de rester organisé cette année – et me posent des questions sur leurs contrôles, les livres qu’ils ont lu ce mois-ci, ou un point de cours.
C’est le premier moment un peu plus doux.
On ne va pas se mentir, je suis aussi angoissé qu’eux, en ce début d’année. J’ai beau apprécier ce que je vis, leur intelligence qui se déploie, le fait de tenter de nouvelles arpèges dans mon métier, j’ai peur. Peur de mal faire, de les assommer de boulot ou de ne pas leur en donner assez, peur d’aller trop vite ou trop lentement, peur, en fait, de cette course à l’aveugle qui est constitutive de notre métier.
« Vous l’avez lu, Le roman de la momie, monsieur ? C’est là-dessus que je vous rends mon podcast littéraire. »
Pour la première fois, avoir le temps parce qu’ils ne doivent pas filer en cours ou que je ne dois pas sauter dans ma voiture pour gagner mon autre bahut. Pour la première fois, confirmer ce que je soupçonnais : ils ont l’air d’être de belles personnes.
La salle est assez moche. Blanche, un peu vétuste, sans aucune décoration au mur. Seul un post-it en allemand, près d’un conduit d’évacuation d’air : Luft.
Pour la première fois, prendre le temps de respirer, en leur compagnie. En espérant que ce ne soit pas la dernière.
« Monsieur, on peut sortir deux minutes avant la sonnerie ? – Toujours pas. »
Depuis le début de l’année, c’est une demande qui revient : les élèves ont la hantise, lors de la dernière heure de la journée, de rater leur bus. S’ils ne sortent pas pile à l’heure, ils sont bons pour patienter trente minutes ce qui, quand on est ados et en fin de journée, semble une éternité. Et depuis le début de l’année, je ne cesse de lutter contre cette angoisse à coup de « Non, la Vie Scolaire ne le permet pas » (un peu lâche), « Non, c’est la loi » (sans aucun effet). « Non. » (direct, mais pas très éducatif).
Et les voir se tortiller sur leurs chaises, leur attention en berne, n’est pas très réjouissant. Alors, un soir où Ludwick me soumet pour la énième fois sa demande, j’inspire un grand coup :
« Non. Essayez d’oublier ça. – Mais… – Je vous garantis que vous serez sortis à l’heure pile. Mon rôle d’enseignant est aussi de m’assurer que vous étudiez dans de bonnes conditions. Ne pas rater son bus en fait partie. Sérieusement. Une minute avant la sonnerie, j’arrête le cours, quand ça sonne, vous êtes dehors. Faites-moi confiance. »
Faites-moi confiance, l’expression est lâchée. Je lui donne volontairement du poids. Et pendant une heure, c’est moi qui serait moins concentré, moi qui garderait l’œil sur l’horloge. Je vois la mâchoire de Ludwick se détendre petit à petit.
Être prof, c’est aussi porter ces poids dérisoires et écrasants.
Deux jours de cours, et beaucoup de fatigue. Pour les profs, pour les élèves.
« Comment est-ce que vous allez ? »
J’ai posé la question plusieurs fois, aujourd’hui, à différents endroits. Sur le chemin du cinéma, par exemple, où nous sommes allés voir l’adaptation de Juste la fin du monde, de Dolan. Les élèves sont crevés. Ils me parlent de leurs options, de celles qu’ils hésitent à garder ou à lâcher, du fait de la réforme. Les premières à qui j’enseigne sont quasi-exclusivement des scientifiques. « Vous êtes pas trop déçu, monsieur ? – Pourquoi ? – Ben on fera pas un métier littéraire. – Ça n’est pas pour ça que je travaille avec vous. «
Je travaille avec eux, notamment, pour voir Ollie présenter un oral type bac de français devant le reste de ses camarades. Le voir hésiter, se planter parfois, mais finalement réussir hyper honorablement. Et provoquer une approbation douce de la part de ses camarades. « Ah oui c’est bien ! Il a réussi, là, monsieur non ? »
Je travaille aussi pour voir les secondes, les yeux cernés de fatigue, commencer à comprendre ce que l’on attend d’eux. Fin d’année, je recours à des analogies idiotes mais qui les font sourire.
« Si le texte est une maison, on ne vous demande pas de dire, « oh, regardez, c’est une maison, elle a des murs, des portes et des fenêtres ! » on vous demande de remarquer la façon dont les ardoises du toit sont agencées, les fissures dans le mur de derrière, la vigne qui monte le long des murs. » Certains hochent la tête. Ah ouais, c’est ça en fait
Je travaille pour voir, après un mois et demi, les noms qui deviennent peu à peu des visages. Pendant très longtemps, j’ai cru que je voulais que mes élèves m’apprécient. Ça me faisait un peu culpabiliser. À tort. En plus, ça n’est pas ça que je veux, ça se passe dans l’autre sens.
Je veux les apprécier. M’émerveiller devant leurs intelligences, leurs individualités, leur humour et leur profondeur.
Dernier cours avant les vacances d’octobre – jeudi sera une sortie ciné – pour les premières. Nous sommes dans les temps – miracles – et je choisis d’achever l’étude de Juste la fin du monde par un mini atelier d’écriture : créer une scène, une page de roman, une lettre, un poème, qui éclairerait un peu plus le sens de la pièce. Écrire dans les interstices, comme dirait Henry Bauchau. Certains décident de faire en sorte que ces personnages, qui passent une pièce à ne pas réussir à trouver les mots, s’expriment enfin clairement, et c’est comme une libération. D’autres inventent une vie à Louis, le personnage principal. Et j’ai beau avoir évoqué à plusieurs reprises la très forte probabilité de l’homosexualité du personnage, ainsi que l’écriture des années sida, c’est très souvent vers une compagne que le protagoniste revient. J’ignore si je dois être heureux qu’ils aient assimilé le concept de liberté d’interprétation, ou m’inquiéter de ce refus de prendre en compte une réalité du monde. Sans doute un peu des deux.
Dans un coin de la classe, Julio s’inquiète. Il a voulu présenter son texte comme une sorte de volute qui va en s’étiolant, des mots de plus en plus resserrés.
« C’est moche monsieur, c’est super moche ! »
Le rassurer, prendre le temps de parler avec cet élève le reste du temps mutique. Si le texte a cette forme, c’est que les mots l’ont voulu. Et les mots sont beaux.
À côté de lui, Gaïa et Iris tirent la gueule : « On n’a pas d’idée, monsieur, on préférerait faire un commentaire, nous. – Il fallait me le dire plus tôt. Voilà de quoi vous entraîner. – Mais… On peut ? – Vous entraîner pour réussir au bac ? Je veux, oui ! »
Olivia, elle, a choisi d’inscrire son texte dans une réalité parallèle, dans laquelle Louis ne meurt pas. Les mots sont simples, je les lis à mi-voix.
« Chut monsieur, je veux pas que les autres entendent ! – Pardon, mais c’est vraiment un texte qui demande à être mis en voix. – Vous croyez ? – Oui. Si vous trouvez une personne volontaire, je pense que ce serait une bonne idée. »
Les laisser un peu libre, pendant une cinquantaine de minutes. Se balader de table en table, prendre le temps de parler des signes qu’ils tracent sur la feuille. Cette heure-ci, juste cette heure-ci, dans la frénésie du programme, du bac, du temps qui court, essayer de leur donner ce dont ils ont besoin.
Ils sont rentrés, égaux à eux-mêmes. Peut-être même pas fâchés d’avoir loupé dix minutes de cours.
Je leur en veux. Parce que je ne le suis pas, moi. Égal à moi-même.
Il y a d’abord eu la matinée. Mettre en mots, préparer des discours. Comment expliquer aux mille et quelques élèves ? Faire preuve de précision, de mesure et de pédagogie pour décrire quelque chose qui n’est ni précis, ni mesuré, ni pédagogique. Qui est innommable et que nous devons nommé.
Et puis il y a eu l’hommage. En début d’après-midi. Cette petite foule d’ados. Et la tenace impression que beaucoup ne comprenait pas la raison de ces mots prononcés avec peine au micro. Ou plutôt qu’ils comprenaient vite fait. Êtres de leur époque, déjà traversés de mille informations, au bout des doigts, sous les temps, à la commissure des paupières. Je leur en veux d’avoir le pas léger. Tandis que je passe, pesant, devant l’écran qui affiche habituellement les informations internes du bahut et qu’occupent, aujourd’hui, deux photos : celles de Samuel Paty et de Dominique Bernard. Combien encore, vont s’y ajouter, pendant que je continuerai à bosser dans ce milieu.
Entrée en classe. Ils s’installent et j’ai entre les mains, dérisoire, un petit poème de Baudelaire. Ils bavardent tranquillement, sortent leurs affaires. Sont à tout sauf à ce qu’il vient d’arriver. Je déglutis.
« Est-ce que quelqu’un veut parler de ce qu’il vient de se passer ? »
C’est nul. Ils me regardent, gentiment interdits.
« Non, ça va. »
Le même ton qu’on aurait pour refuser une autre portion de frites. J’ai beau me dire que c’est normal, que ça n’est pas une question d’empathie, la colère monte. Elle est aussi légitime que leur indifférence, mais je n’ai pas les mots pour l’exprimer correctement. Alors je renonce. Et à la place, j’écris la citation de Chloé Delaume que j’ai préparée pour le début de cette étude de texte.
« Écrire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s’inscrit sa vie. Pour contrer toute passivité. »
Et on commence à parler des personnages de Juste la fin du Monde. De ces personnages qui ne cessent de parler, apparemment, pour rien. Mais qui, et c’est le mot du jour « s’essentialisent ».
« Ça veut dire quoi monsieur ? – C’est réduire quelqu’un à un seul aspect de sa personnalité. On le fait tout le temps. – Bah non. – Si. Vous le faite en ce moment. Pour vous, je suis le prof qui bafouille, ou bizarre, ou maladroit. J’essaye de faire en sorte de ne pas vous voir comme l’élève bavard, la blasée… Même ce qu’il reste de nos vies, une fois qu’on est parti. On se rappelle de nous comme d’un salaud, d’un héros… Alors qu’on était beaucoup beaucoup plus. »
Ça dure un instant infime. Trop léger pour que je le commente. Un demi-silence.
« Il dit ça, ce texte. Tout le mal qu’on est capable de se faire juste en agissant. – C’est pessimiste alors. – C’est un avertissement. On peut aussi essayer de ne pas reproduire ces comportements. On peut même essayer de pardonner à ces gens. – Ah ouais, d’où la citation du début. – Voilà. C’est à ça que ça sert, le français, et les mots. – Genre, si on fait attention aux mots on peut modifier le réel ? – Sa réalité à soi, oui, sans doute. »
Aujourd’hui je n’ai sans doute pas réussi à leur faire comprendre tout ce qu’il s’est passé, vendredi, et à 14 heures. Mais j’espère que, même au plus loin, je parviens à poursuivre le travail de mes collègues. Aider à transformer le réel. À le tirer, de toute ma force débile, vers un peu plus de clarté. À aider ceux qui viendront après nous, après l’horreur. À leur donner, qui sait, le pouvoir de se sauver.
Ce n’est pas un hommage que je vous rends, Dominique, Samuel. Je n’oserais pas. Juste une façon de vous dire que vous me manquez. Énormément.
L’autre jour, une phrase que je n’aime pas trop m’a échappée.
« Bon, après, on ne peut pas revoir l’utilisation du COD, c’est trop tard. »
C’est la fin, que je n’apprécie pas trop, le « c’est trop tard ». Bien entendu, ça me laisse toujours pantois de voir un élève de troisième capable de repérer une épanorthose dans un texte posé à cinq mètres de lui un soir de brouillard et continuer à demander si « Une partie », c’est un verbe. Ça me laisse pantois, mais je refuse de m’énerver à ce sujet. La tentation serait forte de blâmer, pour reprendre une connerie éternellement à la mode « la baisse du niveau », les téléphones portables, Tik Tok ou dieu sait quel sur lequel le Figaro s’indigne en ce moment.
De façon totalement empirique, j’ai plutôt tendance à croire que l’enseignement est de plus en plus chaotique. J’ai la sensation d’assister à une accélération frénétique des réformes de l’éducation, un manège pédagogique où il est aisé de se retrouver avec la tête qui tourne. La scolarité des élèves est faite de fragments plus ou moins disjoints (le confinement de 2020 ayant été un sacré coup dans cette fragile mosaïque). Alors oui. Ce qu’ils retiennent n’est pas cohérent.
Mais le savoir n’est pas une trajectoire à sens unique.
Et peut-être que cette étude de texte sera le moment où Olaf finira par piger le COD, parce que la famille du narrateur, dont on n’arrête pas de parler, elle est cachée dans le COD. Parce qu’il est dans une classe de 24 élèves et que j’ai le temps de le lui réexpliquer.
Nos élèves vivent une réalité de plus en plus chaotique. Nulle surprise que la construction de leur savoir le soit également. Nulle surprise qu’en tant qu’enseignants, on se retrouve un peu plus chaque jour à devoir faire des sauts périlleux pour offrir à chacun ce dont il a besoin.
Tout ce que je déteste durant une heure de cours : l’impression que mon cours n’est pas au point, que les élèves se foutent de moi, un état d’excitation dû au fait que leur bus part très vite le vendredi (et que je dois expliquer chaque semaine que NON, on ne sort pas avant la fin de l’heure). Et par-dessus tout ça, un élève qui joue la provoc en me reprochant d’avoir allumé le néon au-dessus des tableau, parce que ça consomme de l’énergie « et qu’il est éco-délégué ».
Alors oui
Oui je sais ce qu’il faut faire. Se dire que c’est une heure parmi d’autres. Remettre – mais pas totalement – son cours en question. Différer le conflit avec le môme et appeler ses parents après être redescendu pour tenter de comprendre ce qu’il se passe. Ne pas remettre tous ses choix de vie depuis ses quatre ans en question. Mais nous sommes vendredi, la semaine a été crevante, et j’ai la désagréable impression que, sur mes quatre classes, celle-ci est en train de m’échapper, alors que ça va de mieux en mieux avec les autres.
Nous sommes vendredi et j’aimerais que, parfois, les choses soient simples, dans ce boulot. Ça fait rigoler la partie de moi encore lucide. Je pourrais aussi souhaiter qu’ouvrier métallurgiste ne soit pas un métier physique ou que l’on puisse exercer la puériculture sans s’approcher d’enfants. C’est absurde.
Ces moments poisseux, il faut réussir à relever la tête pour les regarder en face. Les démonter et les analyser, pro-fe-ssio-nelle-ment. Je ne devrais pas me moquer. Les outils du métiers aident bien souvent à dégonfler ce qui nous paraissait un drame. Je passe mon temps à essayer de soigner les heures qui se sont foirées chez les collègues.