Samedi 23 mars

On prend le thé avec M. cet après-midi. M. a obtenu l’agrégation l’année dernière, mais c’est sans doute la moindre de ses qualités. Elle fait partie de ces personnes que j’admire totalement, et avec qui j’ai souvent du mal à parler, tellement mon cerveau est en surcharge de louanges face à elle.
Elle me raconte que depuis sa victoire au concours, elle a l’impression de se disperser dans toutes les activités qui lui font envie. Nous émettons l’hypothèse que c’est peut-être du fait de la concentration absolue dont elle a fait preuve pour obtenir le précieux sésame.

Et c’est sans doute ce qui fait que je vais encore peiner à l’obtenir. J’ai toutes les difficultés du monde à concentrer toutes mes forces vers un objectif. Même mes cours ont tendance à prendre des embranchements variés et variables selon mon humeur, la classe, l’heure… un fleuve avec plein de deltas. Ça rend sans doute les choses plus intéressantes, mais je perds en efficacité.

Je me demande si j’arriverai un jour à devenir ce torrent qui renverse les obstacles sur son passage. Où si, à force de couler paisiblement, j’arriverai à destination.

Mercredi 20 mars

Plusieurs collègues passent le CAPES. À mes messages leur demandant comment ça s’est passé, quatre fois la même réponse : bien, mais ils ne savent pas si ça vaut la peine de continuer.

Les brumes continuent d’envahir ce métier.

Je frissonne.

Lundi 18 mars

Le jour revient.

Je veux dire par là que le ciel est déjà clair lorsque je pousse la grille du lycée – on a enfin cessé de me demander mon nom à chaque fois que je sonne – et lorsque j’en sors. C’est comme un signe.

Le signe que le tri s’est opéré. Je sais que corrélation n’est pas causalité, que ce sont juste deux événements qui se passent en même temps. Mais c’est toujours pareil. Lorsque le jour revient, certains élèves se révèlent.
Et d’autres abandonnent.

C’est particulièrement flagrant au lycée. Déjà, je repère ceux qui se glissent au fond de la classe. Qui ne réagissent plus à mes demandes, qui acceptent les sanctions pour travaux non rendus d’un haussement d’épaules. Et leur passivité est fort éclairée par le rayonnement de ceux qui ont compris. Ceux qui, d’un coup, ont pigé comment fonctionne le lycée. Et se disent que ça va être deux années à venir plutôt chouette. Tandis que les autres se renfrognent. Comme si tout était écrit, que rien ne pouvait changer.

Ça brise le cœur, c’est enthousiasmant. Une part de moi se dit qu’à un moment, ils sont grands, ils ont leur destin en main, que ça n’est pas toujours aux enseignants de leur courir après, à ceux qui abandonnent. Qu’on les porte depuis le collège, qu’ils ont choisi d’aller en générale, que…

Que bien entendu, tu ne vas pas les laisser là, au milieu du gué, les bras ballants, la tête basse. Ceux qui sont sauvés t’accompagneront désormais, jusqu’au bout. Maintenant, il faut aller chercher les autres. Et chaque jour qui passe les éloigne un peu plus. Je sais déjà que je ne les retrouverais pas tous et toutes, ces Eurydice.

Mais on peut toujours réaccorder sa lyre et tenter le voyage.

Jeudi 14 mars

C’est en enseignant Phèdre aux élèves que je me suis réconcilié avec Oenone. Jusque là, ce personnage était pour moi l’horrible méchante, celle par qui le malheur arrive. Je l’avais moi-même découverte en seconde. Et depuis, je vouais une haine sans merci à cette femme de fiction, dont ma prof de français avait parlé en termes bien moins aimables.
Et cet après-midi, à ma huitième heure de cours, j’emploie des termes beaucoup plus mesurés. Parce qu’à force de retourner les mots entre mes doigts, pour tenter de les expliquer aux élèves, à force de tourner autour du texte de Racine pour comprendre comment les y faire entrer – c’est encore globalement un échec – j’ai compris quelque chose. Quelque chose que je leur dicte, en conclusion, en ramenant les bras vers moi. Que les personnages de cette tragédie ne sont pas les jouets des dieux, mais de leur vision de la réalité. Que les histoires individuelles s’affrontent, et que la tragédie provient d’eux, qu’il n’y a pas de dieux responsables. Pas de méchants (je ne dis pas « méchants », je dis « antagonistes »). Que ces personnages sont libres, et que cette liberté les condamne.

J’ai peur de les perdre encore une fois, j’en perds probablement beaucoup.

Mais je pense que j’ai besoin de me le dire aussi à moi. Pour me laver de cette représentation un peu laide que j’ai eu d’un personnage de fiction pendant presque trente ans. Pour entendre que ce que j’enseigne est à la fois futile et essentiel.

Mercredi 13 mars

Comme tous les ans, je participe au grand jeu des mutations. Une poignée de postes disponibles en Ile-et-Vilaine, où j’habite désormais, sont disponibles, et seront immédiatement attribués à des collègues ayant accumulé davantage de points que moi. Ce sont les règles.
Je remplis pourtant consciencieusement le tableau, en faisant semblant, vis-à-vis de moi-même, d’y trouver de l’intérêt.

La vérité est que tout cela n’importe que peu. Pour l’instant. Sauf hasard totalement improbable, je serai très probablement brinquebalé quelque part dans le département l’année prochaine. Et parce que j’ai besoin de sens, comme n’importe quel cerveau humain, le mien inventera une nouvelle histoire. Qui me fera oublier que, pour le moment, je ne suis qu’un amas de données dans des tableaux un peu moches. Que je posterai bientôt bientôt le gif extrait de Hamilton où Angelica chante qu’elle ne sera jamais satisfaite.

Que mon destin professionnel n’est pas entre mes mains.

Lundi 11 mars

En fait, j’ai besoin que les choses convergent. Comme des rayons à travers un prisme.

Ça a commencé par des pleurs, hier soir. Dans World of Warcraft, j’ai découvert une sorte de quête cachée. Elle permet de ramener dans le monde réel un esprit animal. Pour ça, il faut construire un réceptacle de branches, de ronces et de feuilles. Ça lui donne un air un peu effrayant, mais il est là. À nos côté. Je pleure parce que je me dis que j’aimerais faire ça pour Tartelette. Tartelette est morte il y a plusieurs mois et j’en ai toujours le cœur en miettes. Parce qu’elle ne m’apporte que du bon. Mais du bon compliqué.

La preuve : j’arrive pour ce jour de reprise les tripes nouées d’angoisse : mes premières passent leurs oraux blancs du bac de français. Pour la première fois de ma vie, des lycéens à qui j’ai donné cours vont être évalués par des collègues. Tellement tellement peur. Et si j’avais fait n’importe quoi ? Et si j’avais été trop vague ? Trop superficiel ?
Les premières ont tout défoncé. Bien entendu ils sont responsables de leur succès à 98,78%. Mais c’est tellement. Tellement rare de se sentir un peu légitimé, de voir des preuves concrètes de son boulot. C’était tellement compliqué. Mais c’était bien.

Et ça me mène au mail. Je ne suis toujours pas admissible à l’agreg. Mais je ne le suis pas de manière cohérente. Je n’avais absolument pas bossé suffisamment Louise Labbé, tombée à l’une des épreuves, et ça aurait été incohérent que je m’en sorte. Et si j’ai compris un truc, c’est que ce concours est, malgré tout, cohérent.
Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à la deuxième épreuve. Je l’ai rédigée en mes termes. J’ai écrit un truc que je trouvais pas juste correct, mais joli. Et j’ai eu une plutôt bonne note. Alors je ne suis absolument pas malheureux. Et je continuerai l’année prochaine. En mes termes.

Ça doit m’arriver une fois l’an. L’impression que ce que je nomme grotesquement mes valeurs n’est pas totalement illusoire. Croire en ce que je fais, en ma vision de l’enseignement, de l’apprentissage, du monde, peut-être. Continuer à me prendre des trombes de doute dans la gueule, parce que c’est le jeu. Et tisser un corps, branches, ronces et feuilles, pour arrimer ce qui me tient lieu d’esprit au monde.

Vous savez quoi les élèves ? Vous pouvez me suivre. Je ne garantis pas que le voyage sera simple, mais promis, je vous amènerai à destination.

Samedi 9 mars

J’ai peur. J’ai tellement peur. Depuis que j’ai commencé ce boulot. Tout les dimanches soir. C’est ridicule, mais c’est comme ça.

Chaque dimanche soir, je suis à deux doigts de ne pas y aller. De réactiver mon compte Linkedin, de rédiger un CV et une lettre de motivation. Pour quoi ? Peu importe, pourvu que ce ne soit pas dans ce domaine là. Je veux pas je veux pas je veux pas.

C’est irrationnel et sans doute d’une banalité sans nom. Mais chaque dimanche soir, je suis au bord des larmes. Tous mes doutes, toutes mes angoisses, bien disciplinés, bien rangés, se concentrent entre 18h et 23h. Ça ne dépasse pas. Le reste de la semaine, matinée ou soirée, ce boulot me porte. Ou, lorsque le temps est gros, je sais surfer dessus. Même une heure épouvantable où j’ai eu la sensation de me faire bolosser ne parvient plus à m’atteindre. La prochaine sera meilleure, je serai mieux préparé, j’arriverai à comprendre ce qui a déconné. Je me sens leste, heureux, je traverse ma vie professionnelle comme ces personnages, dans les génériques d’animes, qui passent de plan en plan, fluides, dessinés tout en lignes courbes.

Alors pourquoi ? Pourquoi cette paralysie totale du dimanche soir ? Est-ce que je suis resté un môme ? Est-ce que mon psychisme a décidé que solder toutes ses craintes d’un coup, c’est plus rationnel ? Est-ce que je suis un mec de son temps, en manque de vertige métaphysique, et que je me programme des trouilles histoire de sentir mon pouls décoller ? Aucune idée. Mais à chaque fois, même si je le sais, même si je m’y attends, être broyé par ce ver des sables vespéral.

Je peux réfléchir de façon rationnelle à tout ou presque. Mais cette peur est invincible.

Jeudi 7 mars

Discussion avec E., dans un café. Je lui parle de l’idée qui me vient, parfois, de faire de ce journal un texte plus ramassé. Je dirai bien « un livre », mais ça ne veut pas dire grand-chose.

« Qu’est-ce que ça apporterait que ton blog n’apporte pas ? » me demande-t-il, avec sa capacité habituelle à poser les questions qu’il faut.

J’ai commencé par écrire ce journal pour prendre de la distance. Rendre la violence de ce qu’il m’arrivait un peu moins forte. Me la réapproprier. Et petit à petit, essayer de comprendre cette profession dont j’ai fini par comprendre qu’elle allait rester la mienne. Pour me rappeler d’elles et d’eux aussi. Ces élèves, dont j’ai souvent peur d’oublier les sourires et les cris.
J’écris ce journal pour montrer, aussi, l’impossibilité de résumer l’expérience d’un seul, un seul enseignant, à quelques pages, quelques tweets. Dérouler, jour après jour pour, dans quelques mois, années, pouvoir me dire que voilà. Voilà, c’est tout ça, l’expérience d’un prof. Mais c’est une tâche sans fin, une tapisserie de Pénélope.

Peut-être qu’un jour, je ramasserai parmi ces centaines d’entrées les fragments qui, tout simplement, me résonnent le plus fort au cœur. Peut-être que la seule chose que je ne peux montrer, parce que le quotidien, ça pleut, et souvent gris, c’est à quel point être prof, c’est fort.

Pas beau. Pas laid. Pas sacré. Pas infâme.

Fort.

Mercredi 6 mars

Ça fait seize ans que je cours sans me retourner.

Le fait est que je pense rarement au passé, dans le cadre de mon métier. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues évoquent des souvenirs des années précédentes, de façon précise. Non. Ce n’est pas ça. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues parlent du passé. J’ai la sensation que depuis que j’ai commencé, je parcours un immense présent. Comme si se déployait sous mes yeux une immense tapisserie, tant vers l’avant que vers l’arrière, dans toutes les dimensions possibles.

Penser à ce que j’ai vécu il y a huit ans n’est pas bien différent, dans la texture des souvenirs, que ce qui s’est passé hier. Sensation d’être toujours en train de commencer. Dans ce métier d’enseignant, le présent m’est infini.

Lundi 4 mars

Message d’une collègue : j’ai fait des erreurs en préparant la liste des textes de mes élèves de première pour le bac blanc. Je ressens l’espèce de honte un peu nulle que je pensais ne plus jamais éprouver. Celle de mes débuts dans l’Éducation Nationale, où je faisais des erreurs de débutant.

Tout en corrigeant, je me rends compte que ça ne me fout pas, comme il y a plus de quinze ans, au trente-sixième dessous : je continue à apprendre. Bien sûr ce serait agréable, bien sûr je préférerais, après tout ce temps, avoir le droit à un établissement dans lequel je pourrais retourner, après les vacances. Bien sûr j’aimerais que les cours que je prépare puissent, au moins en partie, me servir d’une année à l’autre.

Mais au moins je continue à apprendre. Au moins des collègues continuent à être mes mentors. Au moins, quelque part, je continue à être un élève. Et ça me donne de la force.