Mardi 5 décembre

Ce matin, j’ai rentré le code du parking du lycée de Keves pour ouvrir ma session d’ordinateur du lycée d’Agnus. Dans ma petite écriture serrée et brouillonne, se déploient, sur la première page de mon agenda, des suites de chiffres et de lettres : les accès à mon établissement de rattachement, au cahier de texte en ligne d’un bahut, aux ressources partagées d’un autre.

Je vieillis probablement – pas probablement, je vieillis – et de plus en plus souvent, se brouille devant moi ces identités numériques que je dois revêtir. Que je dois : c’est ce qui persiste, alors que mon corps physique est si peu présent dans mes établissements. « On vous voit jamais », m’a dit, sans méchanceté, l’une de mes élèves de première l’autre jour. Je passe d’une réalité à l’autre et parfois contemple, avec un peu d’envie, ces collègues qui ont peu planter leurs racines. Pas forcément par volonté de stabilité, non, mais juste parce qu’ils peuvent prendre le temps : organiser un projet un peu ambitieux, s’adresser à la bonne personne pour obtenir des subsides, se faire connaître de leurs élèves. L’éducation, je le dis souvent, est le temps long. « Mettre un professeur devant chaque élève », c’est encore plus futile qu’un slogan : c’est affirmer qu’on ne comprend pas ce qui constitue l’essence de l’enseignement. Que l’on pare au plus visible : en mettant des silhouettes devant des élèves. Des silhouettes qui feront au mieux mais auxquelles manquent indéniablement de la substance.

Alors pour compenser, j’ai recommencé à porter les vêtements, les accessoires dans lesquels je me sens le plus incarné : les vestes un peu cintrées, les T-shirt rigolos, le bracelet rainbow. Tant pis pour le froid. Exister, ça passe aussi par ces futilités. Et je le sens rapidement : les classes sont plus réactives, moi plus en confiance.

Exister. Je ne l’avais pas vu venir, que ce soit l’un des défis de ce boulot.

On est jamais à court de surprises.

Lundi 4 décembre

Les feuilles mortes s’empilent devant le lycée Agnus depuis le début de l’automne. Avec la pluie qui tombe désormais à gros traits, le sol est devenu poisseux, une patinoire dégueulasse sur laquelle s’étalent régulièrement élèves et professeurs en arrivant en cours. C’était peut-être pour ça, l’ambulance devant le bahut, ce matin, ambulance que tous les élèves regardaient, plutôt que de s’intéresser à l’extrait de Stupeur et Tremblements sur lequel je leur demandais d’inventer une problématique.

Le conseil de classe des secondes est passé, la prochaine échéance, ce sont les vacances de Noël. Pas surprenant que dans cette situation, l’attention soit en chute libre.

Alors je tente de compenser, de compenser leur lassitude, le fait que parfois, les gamineries et les rires bêtes ressurgissent. Je tente de compenser le fait qu’ils soient coincés derrière des bureaux trop petits et des chaises qui les forcent à se plier en deux. Je tente de compenser la laideur de ce début de mois – les portes des couloirs sont fermées pour cause d’aimants déficients, on se croirait dans une prison alien de Doctor Who – en bétonnant mes cours. C’est sans doute un peu futile, un peu ridicule. Mais je ne désespère pas, qu’à force de tracer des liens entre les mots et les œuvres d’art, entre la vie et la fiction, les feuilles et le sol aient l’air un peu moins dégueulasse.

Jeudi 30 novembre

Premier conseil de classe. Il est vingt heures et quelques quand je sors. Il fait froid, il fait nuit. J’ai donné huit heures de cours, me suis énervé trois fois, toussé je ne sais combien et bu cinq tasses de café. Il n’y a plus de place nulle part dans ma tête.

« Tu ne vas pas dans le quartier d’Alois ? » me demande A., le stagiaire de maths.

Alois est à l’exact opposé de ma destination. Et la circulation fera que ça ralongera mon trajet d’une trentaine de minutes.
Ça n’est pas par grandeur d’âme que j’accepte. Ça n’est pas pour me la péter sur un blog – prétérition mon amour – ou espérer rattraper ma dette karmique qui doit être égale à celle de nos responsables politiques. C’est parce que, l’espace d’un instant, je me dis qu’il faut donner l’exemple. Celui d’un groupe de gens soudés aussi pour des choses aussi bêtes, aussi triviales que ça.

A. monte dans ma Cactus et nous débriefons le conseil. Répéter des mots réconfortants, que j’ai prononcés mille fois, que je connais par cœur. Si je les connais par cœur, c’est que quelqu’un un jour me les a dits. Sans doute qu’elle ou lui aussi, il avait autre chose à faire. Qu’il avait froid, qu’il était fatigué. Et qu’il était vingt heures et quelques.

Mercredi 29 novembre

« Je le leur ferais bien lire. »

Le bouquin sort de ma bibliothèque. Et ça me gonfle de joie. De me dire que je peux partager, cette année, les mots qui m’ont touchés, avec ces presque adultes.

Ces presque adultes.

Comme ça, d’un coup, un grand mystère qui se dévoile sous mes yeux.

Mardi 28 novembre

Deux jours d’arrêt, le Covid de cette année a décidé de me monter un festival techno sous le crâne. Dans ces moments, je me répète en mantra la phrase de ma mère « La terre ne s’arrêtera pas de tourner si tu n’es pas là. »

Il n’empêche. Impression étrange d’être celui qui, justement, est statique pendant que le monde poursuit sa course. C’est déjà le cas lorsque j’abandonne un de mes établissements une demi-journée et que j’y reviens. Il s’y est tant passé. Je reste un passager, qui saute d’une classe, d’un lieu, d’une histoire à l’autre.

Dans Doctor Who, David Tennant, qui jouait l’une de ses précédentes incarnations, est revenu. Est-ce cela que l’on ressent, quand on saute un peu partout dans le temps et l’espace ? Cette exaltation, mêlée d’un minuscule fond de tristesse, de louper ce truc idiot, mais fondateur : le quotidien qui, tranquillement, se déploie et fonde les moments importants.

Mardi 21 novembre

Ca me frappe pendant que je suis en train d’annoter des explications de texte de première. Je relève la tête et relis mon commentaire. « Hey, c’est pas mal ! »

C’est d’une prétention débile, à n’en pas douter. Mais pour une fois, ça n’est pas non plus totalement injustifié. Il y a dans les appréciations que j’ai griffonnées une précision dont je ne faisais pas forcément preuve en début d’année. Quelque chose qui semble avoir changé, pour le meilleur, dans ma formulation.

Et c’est une preuve supplémentaire de ce que j’aime tellement dans ce boulot : je peux progresser. Comme les élèves. On m’a souvent dit que j’avais l’air nerveux cette année. Pas forcément heureux. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse tirer un diagnostic. Mais une chose est certaine : ce chaos intérieur est dû au fait que, depuis la rentrée, j’ai changé. Progressé oserais-je dire, plus que d’habitude. Nouveaux bahuts, nouveaux niveaux. Certes, c’est épuisant. Mais il y a quelque chose dans mes pensées, dans ma façon de faire, qui me plaît. Et ça, je le dois aux heures de travail que les premières ont passées à comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Les tourments de Louis et Suzanne.

Gratitude. Envers ma profession, envers un dramaturge fabuleux.

Et envers deux fois vingt-quatre élèves avec qui ont vit une grande aventure.

Lundi 20 novembre

Les premières Galopa sont en colère. Les premières Galopa ont passé un très mauvais moment à préparer chacun une simulation d’oral du bac de français pour se rendre compte qu’ils ne sont, pour le moment, absolument pas prêts. Au mois de novembre, c’est absolument normal. Ça n’empêche qu’ils protestent : « Vous en demandez toujours davantage. »

Dans ce genre de situations, je suis souvent tenté de leur répondre que c’est comme ça, qu’il va falloir se sortir les doigts parce que oui, c’est dur et qu’ils sont quasiment adultes. Je serais légitime à le faire.

Et dans ce genre de situations me revient toujours en tête cette réplique de Brittany, dans Glee : « Tough love is a lot like mean. » L’amour vache, ça ressemble pas mal à la méchanceté.

Voilà comment une réplique à la noix d’une série musicale vous force à remettre en question ce que vous appelez prétentieusement votre hygiène mentale. Oui, c’est compliqué. Mais ça n’est pas comme ça que je veux donner de la force aux élèves que j’ai en face de moi. Je ne veux pas les endurcir, mais les fortifier. Alors je respire.

« Oui, je vous en demande davantage. Dites-moi où ça coince, je vais vous expliquer, et vous allez continuer à progresser. Par contre, non, je ne referai pas pour la quatrième fois les photocopies des textes. Entraidez-vous, faites passer les cahiers des uns et des autres. Je ne dois pas être le joker permanent.
– Vous abusez monsieur.
– Non. Je ne suis pas d’accord avec vous. Ça n’est pas de la méchanceté. Je veux vous aider à réussir et être honnête sur ce qui vous attend. Donc on reprend, si c’est nécessaire. La méthode, les textes. À condition que ce soit vraiment utile. Et si vous trouvez que je ne vous rend pas service, expliquez-moi. Comme des adultes. »

Un nouvel anglicisme en tête « Conflict is not abuse », du nom de ce magistral essai. Nous ne sommes pas d’accord. Nous nous affrontons. Sans haine ou recherche de prise de pouvoir. J’espère que ce moment les aura un petit peu, un tout petit renforcés.

Samedi 18 novembre

Correction de dossiers de lecture cursive en première. En plus des épreuves imposées (fiches de lecture, critiques, introduction à l’oral…) il leur est loisible de me rendre des travaux en plus, dont certains sont plus « créatifs », aussi galvaudé que soit ce mot. Dans une année tellement cadrée, tellement imposée, je tente d’aménager quelques espaces de liberté pour ceux qui en ont besoin.

Et cette année, je me retrouve à évaluer une toile peinte d’Athènes, une reproduction en miniature de la scène de Phèdre… Les élèves arrivent, leur matos sous le bras, regards interrogateurs dans les couloirs, je quitte les lieux avec ledit matos et lesdits regard, comme un bizarre receleur d’oeuvres d’art. Je ne sais pas pourquoi, mais cette incongruité me rend heureux.

En fait si, je sais pourquoi. Parce que, justement, c’est incongru.

Mardi 14 novembre

Est-ce que, finalement, tous les trucs un peu différents, un peu originaux, un peu créatifs que je fais avec les lycéens ne sont pas un perte de temps ? Des scories que j’ai importées du collège et qu’ils ne prennent pas au sérieux ? Je suis tellement angoissé à l’idée d’être bon, d’être crédible, que je crève de peur à chaque fois que je propose un travail d’écriture. D’appropriation.

C’est le cas aujourd’hui avec la découverte de la deuxième œuvre au programme, celle d’Hélène Dorion, Mes forêts. Un cours où je demande aux premières de s’interroger sur ce que c’est, pour eux, les forêts. D’en faire une forme poétique : quelque chose où le texte est employé différemment que pour de la communication. Hier, les premières Herbizarre, très gentiment, très respectueusement n’ont rien foutu et ont pondu des merdouilles. Malgré les guides et les balises mises en place. Envie de supprimer cette activité. Mais je me martèle que parfois, c’est juste une question de rencontres. Qu’il faut persévérer un peu avant d’énoncer des verdicts.
Les premières Galopa accueillent la feuille avec l’énoncé dubitatifs. C’est même un euphémisme. Le silence est tel qu’on pourrait l’attaquer au pic à glace. Je frissonne.

« Et si c’est une forêt de mon personnage de Donjons et Dragons ? »

Nouria me regarde derrière ses grosses lunettes à la Daria Morgendorffer.

« C’est l’une de vos forêts, bien sûr que ça fonctionne. »

Et c’est comme un éclat qui se détache et en laisse luire d’autres.

« La forêt dans laquelle mon cousin s’est cassé la figure !
– La forêt donc je cauchemardais petit.
– Un arbre généalogique, c’est une forêt, un peu non ? »

Un passage secret s’est ouvert, j’accède à une zone jusque là inconnue. Pendant une heure, trop brève, ils me racontent leurs forêt. De celle en bas du lycée à la Lorien.

« J’avoue que j’étais un peu anxieux, en vous proposant cet exercice », dis-je à la sonnerie.

« Non, en vrai on savait que ça serait bien », me répond Nouria, en pointant du menton mon T-shirt sur lequel s’étale la Tentacule Violette du jeu du même nom. Avant de partir sur son sentier de traverse.

Lundi 13 novembre

Aujourd’hui, comme tous les jours depuis le début de l’année, j’ai décliné mon nom et la matière que j’enseigne à deux ou trois collègues. Et comme presque tous les lundis, j’ai fait faux bon aux deux collègues avec qui j’essaye d’aller courir après mes heures de cours du matin.

« Ah oui, t’es remplaçant, donc t’es pas vraiment là. »

C’est un peu ça. L’année se poursuivant et s’accélérant, j’ai de moins en moins de temps à passer à ne rien faire. Ou à socialiser. Courant d’un bahut à l’autre, j’apparais, souris, sort une blague – mauvaise – ou deux avant de disparaître « dans mon autre établissement ». « Mon autre établissement » n’est pas un vrai lieu. C’est marcher un peu trop vite, profiter de son trajet en voiture pour téléphoner, manger sur le pouce entre midi et deux.

Jusque là j’ai tiré énormément de force des racines que je faisais pousser dans chaque salle des profs. Du temps que j’avais à midi ou après les cours pour déconner. Cette année, je dois faire avec d’autres sources d’énergie ou de motivation. Et, je l’avoue du bout des lèvres, ça me chagrine un peu.