Vendredi 10 novembre

Les secondes font la tête. Les secondes deviennent désagréables, les secondes bavardent.

Bienvenue dans la phase où « ils testent ». Comme beaucoup de classes. C’est le lycée, c’est différent. Plus compliqué, plus complexe. Aujourd’hui, nombre me fait la tête parce que le texte que nous lisons est « trop compliqué ».

Elle est fine, la ligne entre se braquer et maintenir le cap. Au fond, il n’y a aucune raison de leur en vouloir. Cela va bientôt faire un trimestre que nous sommes rentrés et les cours vont en s’accélérant. Les notions défilent et je me montre de plus en plus exigeant. Raisonnablement, j’espère. Mais il est normal de se sentir perdu, de se révolter. D’essayer de croiser les bras et de taper du pied suffisamment fort pour que le prof tente, peut-être, d’acheter la paix sociale en laissant tomber. Qu’il comprenne à quel point ses élèves sont des cas désespérés et qu’il arrête d’attendre et d’espérer.

Nous entrons dans ce qu’en Bretagne on nomme les mois noirs, et dans une zone de turbulence. Et l’expérience, l’expérience seule me fait dire que cette zone de grain est temporaire. Je ferai ce que je fais désormais depuis des années. Accepter leurs grimaces et leurs sourires exaspérés. Croire en eux et en mes cours. Parce que je passe beaucoup de temps à penser aux deux. Et les deux ont le droit, de temps en temps, d’être moches et pas tout à fait au point. Il s’agit juste de ne pas s’y arrêter, et de se dire que les choses iront mieux.

Cap sur la sortie de la tempête, là où c’est plus beau.

Jeudi 9 novembre

Premier échec au lycée Agnus.

Emporté par l’enthousiasme, j’ai proposé à une classe de secondes un projet consistant à réciter des poèmes en public.

Et on ne va pas se mentir, c’était nul. Ils ont mal préparé, l’interprétation des textes était à peine meilleure que s’ils avaient lu pour la première fois sans enjeu. Parce que je ne n’ai pas suffisamment cadré. Que j’ai été négligent, en leur faisant trop confiance. Piège dans lequel je ne pensais pourtant pas tomber : je le sais déjà, être issu de milieux plus aisés ne signifie en rien que l’on sera spontanément plus performant en classe.

Nous aurions été l’année dernière ou l’année d’avant, j’aurai été plus précis dans mes consignes, plus cadrant. Plus chiant sûrement. Mais le résultat aurait été beau, et ça, ça compte. Leçon cinglante d’humilité. Ne sois pas négligent cette année non plus. Tu leur dois le meilleur, même s’ils y ont le droit en-dehors. Éviter les approximations, l’à peu près. Ce que T. appelait le poisseux. Ça demande de l’énergie, cette fameuse énergie vitale, irremplaçable.
Mais c’est un magnifique pari sur l’avenir.

Jeudi 2 novembre

L’année dernière, j’avais « ma » salle. Celle dont je ne ne bougeais pas. Que j’avais aménagée. Bibliothèque, calendrier, classeurs de ressources. C’était plus simple. Pas « confortable », comme j’ai pu l’entendre dans la bouche de certains – une salle attribuée à un enseignant c’est un « petit confort », on le prononce la bouche tordue – mais plus simple pour faire entrer les élèves dans ce monde si particulier. Parce qu’il faut se rendre à l’évidence : non, ça ne va pas de soi de se dire que, pendant 55 minutes, les fonctions des propositions subordonnées vont constituer l’essentiel de nos réflexions.

C’est la difficulté cette année : je suis baladé de bahut en bahut, de pièce en pièce. Et faire entrer des ados, fussent-ils presque adultes dans un monde de mouvements littéraires et d’explications linéaires en comptant sur sa posture, sa voix, et un vidéoprojecteur qui fonctionne quand il en a envie, ça n’est pas facile.
C’est un peu écrasant, même. À chaque fois, recréer un univers mental, une projection de tous ces concepts abstraits. Les Labdacides de Cocteau, le vide entre les mots d’Hélène Dorion, les subtilités de la négation.

Chaque heure, recréer son petit monde. En espérant qu’il soit assez grand pour accueillir trente-cinq élèves.

Lundi 30 octobre

Pendant longtemps, je me suis posé la question : toutes ces heures que je répète, année après année. Combien de cours de quatrième sur la proposition subordonnée ? De troisième sur le sujet d’argumentation ? Est-ce que je ne répète pas, année après année, le même geste, le même court, dans l’espoir d’un jour m’apercevoir qu’enfin je le maîtrise ? Qu’enfin il est parfait ?

Pendant longtemps. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que c’était un peu futile. Et sans doute nocif, pour moi. Bien sûr j’évolue, je progresse. Je parviens, je l’espère, à me montrer plus clair, plus précis, plus intéressant. Mais un cours sera toujours constitué de bric et de broc. De notes et du repas de midi que l’on digère. De devoirs et de la dispute qu’il y a eu lieu à la récréation précédente. De la fatigue de fin d’année et d’enthousiasme.

Enseigner n’est pas la recherche du beau geste. Ou s’il l’est, c’est celui que l’on parvient à improviser, qui prend toute sa place dans cet étrange chaos. Le chaos constitué par toutes les vies que le traversent.

Vendredi 27 octobre

Hier, je rencontre pour la première fois un collègue, ancien collègue désormais, que je lis depuis longtemps (et réciproquement, ai-je la prétention de croire).

Une nouvelle personne que j’admire qui quitte l’Éducation Nationale. Et à raison, tellement. Et comme à chaque fois que cela arrive, ces moments de vertige. Est-ce que je devrais faire de même ? Est-ce que je ne suis pas en train de me raconter des histoires, pire, de légitimer un système absurde et nuisible, en restant dans cette profession ? En acceptant des conditions de travail qui, soyons lucide, n’ont rien d’acceptable ?

Est-ce qu’au fond, je ne me suis pas enfermé ?

Mais à chaque fois que je me pose cette question, je ne trouve face à moi qu’une impérieuse nécessité. Non. Pas encore, pas pour le moment. Tu n’as pas encore tout essayé pour sauver, à toi tout seul, la profession. Il reste encore au fond de toi quelque chose de prétentieux, de délirant, quelque chose qui brûle. Qui te fait dire que tout cela a un sens.

Bien sûr que je bosse pour les élèves. Mais depuis seize ans, je tente aussi d’apprendre quelque chose sur moi, dans ce boulot. Et peut-être obtiendrais-je cette réponse demain, dans un an, dans dix ; et alors là, je partirai, le cœur léger, sans le moindre regret.

Mais le temps n’est pas encore venu.

Mercredi 25 octobre

Dans ma vie, j’ai détesté – vraiment détesté – une seule personne. Une collègue. C’était bête de ma part. La détestation est une perte de temps. D’autant plus qu’elle aussi m’a apporté quelque chose de primordiale. Elle a ouvert une porte de réflexion. Elle voulait « donner une place à chacun » parmi les élèves de sa classe. Et même si je n’approuvais pas ses méthodes, je pense qu’elle tenait une idée primordiale. Que je tente d’appliquer depuis plusieurs années.

Il y a deux ans, j’ai eu une expérience compliquée avec des collégiens que j’ai voulu faire avancer sur la même route, ensemble. J’étais arrivé en cours d’année, ils étaient nombreux et j’avais en tête tout autre chose que mon boulot. La seule classe avec laquelle ça s’est vraiment bien passé est celle avec qui j’ai réussi à créer tout un tas de voies différentes pour permettre d’arriver au même résultat. Varier les approches, ne pas demander à chacun le même investissement suivant les heures ou les notions. Parvenir à reconnaître le moment où il ne fallait pas lâcher avec un élève, détourner les yeux au moment ou une autre dérogeait à la règle. Et le lendemain inverser les position.

La haine brûle, et subsiste encore dans mes pensées un grand cercle dans lequel rien ne repousse. Mais il forme aussi ce point de repère, ce pivot qui me rappelle, lorsque je me sens en difficulté, que j’ai trouvé, grâce à ces cendres, l’un de mes atouts les plus précieux : être capable de créer des portes, des arches et des passages secrets, par lesquels j’espère que les mômes parviendront à se faufiler.

Ça n’est pas une histoire de rédemption, il n’y aurait aucun sens à essayer de reprendre contact avec cette personne, de lui parler. C’est juste un constat : on construit, pas après pas, avec tout ce qui nous arrive. Et même sur des décombres.

Oh. Et cette existence est trop belle, trop forte, trop précieuse pour détester.

Jeudi 19 octobre

Deux jours de cours, et beaucoup de fatigue. Pour les profs, pour les élèves.

« Comment est-ce que vous allez ? »

J’ai posé la question plusieurs fois, aujourd’hui, à différents endroits. Sur le chemin du cinéma, par exemple, où nous sommes allés voir l’adaptation de Juste la fin du monde, de Dolan. Les élèves sont crevés. Ils me parlent de leurs options, de celles qu’ils hésitent à garder ou à lâcher, du fait de la réforme. Les premières à qui j’enseigne sont quasi-exclusivement des scientifiques. « Vous êtes pas trop déçu, monsieur ?
– Pourquoi ?
– Ben on fera pas un métier littéraire.
– Ça n’est pas pour ça que je travaille avec vous. « 

Je travaille avec eux, notamment, pour voir Ollie présenter un oral type bac de français devant le reste de ses camarades. Le voir hésiter, se planter parfois, mais finalement réussir hyper honorablement. Et provoquer une approbation douce de la part de ses camarades. « Ah oui c’est bien ! Il a réussi, là, monsieur non ? »

Je travaille aussi pour voir les secondes, les yeux cernés de fatigue, commencer à comprendre ce que l’on attend d’eux. Fin d’année, je recours à des analogies idiotes mais qui les font sourire.

« Si le texte est une maison, on ne vous demande pas de dire, « oh, regardez, c’est une maison, elle a des murs, des portes et des fenêtres ! » on vous demande de remarquer la façon dont les ardoises du toit sont agencées, les fissures dans le mur de derrière, la vigne qui monte le long des murs. »
Certains hochent la tête. Ah ouais, c’est ça en fait

Je travaille pour voir, après un mois et demi, les noms qui deviennent peu à peu des visages. Pendant très longtemps, j’ai cru que je voulais que mes élèves m’apprécient. Ça me faisait un peu culpabiliser. À tort. En plus, ça n’est pas ça que je veux, ça se passe dans l’autre sens.

Je veux les apprécier. M’émerveiller devant leurs intelligences, leurs individualités, leur humour et leur profondeur.

Et ça commence à arriver.

Mardi 17 octobre

Dernier cours avant les vacances d’octobre – jeudi sera une sortie ciné – pour les premières. Nous sommes dans les temps – miracles – et je choisis d’achever l’étude de Juste la fin du monde par un mini atelier d’écriture : créer une scène, une page de roman, une lettre, un poème, qui éclairerait un peu plus le sens de la pièce. Écrire dans les interstices, comme dirait Henry Bauchau. Certains décident de faire en sorte que ces personnages, qui passent une pièce à ne pas réussir à trouver les mots, s’expriment enfin clairement, et c’est comme une libération.
D’autres inventent une vie à Louis, le personnage principal. Et j’ai beau avoir évoqué à plusieurs reprises la très forte probabilité de l’homosexualité du personnage, ainsi que l’écriture des années sida, c’est très souvent vers une compagne que le protagoniste revient. J’ignore si je dois être heureux qu’ils aient assimilé le concept de liberté d’interprétation, ou m’inquiéter de ce refus de prendre en compte une réalité du monde. Sans doute un peu des deux.

Dans un coin de la classe, Julio s’inquiète. Il a voulu présenter son texte comme une sorte de volute qui va en s’étiolant, des mots de plus en plus resserrés.

« C’est moche monsieur, c’est super moche ! »

Le rassurer, prendre le temps de parler avec cet élève le reste du temps mutique. Si le texte a cette forme, c’est que les mots l’ont voulu. Et les mots sont beaux.

À côté de lui, Gaïa et Iris tirent la gueule : « On n’a pas d’idée, monsieur, on préférerait faire un commentaire, nous.
– Il fallait me le dire plus tôt. Voilà de quoi vous entraîner.
– Mais… On peut ?
– Vous entraîner pour réussir au bac ? Je veux, oui ! »

Olivia, elle, a choisi d’inscrire son texte dans une réalité parallèle, dans laquelle Louis ne meurt pas. Les mots sont simples, je les lis à mi-voix.

« Chut monsieur, je veux pas que les autres entendent !
– Pardon, mais c’est vraiment un texte qui demande à être mis en voix.
– Vous croyez ?
– Oui. Si vous trouvez une personne volontaire, je pense que ce serait une bonne idée. »

Les laisser un peu libre, pendant une cinquantaine de minutes. Se balader de table en table, prendre le temps de parler des signes qu’ils tracent sur la feuille. Cette heure-ci, juste cette heure-ci, dans la frénésie du programme, du bac, du temps qui court, essayer de leur donner ce dont ils ont besoin.

Samedi 14 octobre

Coup de téléphone de T. On discute, comme souvent, de la différence entre être prof en région parisienne, là où nous nous sommes connu, et dans des endroits plus calmes. Comme la Bretagne, où j’ai atterri.

« Ce doit être un peu moins évident de trouver du sens à ton métier, là où tu es maintenant, non ?
– Non. »

La réponse a jailli sans réflexion. J’ai presque failli ajouter « quelle drôle d’idée », mais nous ne sommes pas dans une pièce de théâtre. Si je me pose des centaines de milliers de questions sur ce métier, celle du sens n’en fait pas partie. Je ferme les yeux pendant que T. continue à parler. Je ne sais pas si c’est ça, la synesthésie, mais sous mes paupières, se déploie comme un réseau de filaments dorés : les premières, que je tente d’amener au bac de français, ces deux élèves, ne pouvant physiquement pas s’exprimer en public, pour qui je cherche des sentiers de traverse. Aliosha, hyper pertinent, son collier de fausses perles autour du coup, mais toujours isolé dans la classe. Les heures de trou à combler, pendant lesquelles, parfois, je vais courir avec un collègue.
Les cours de fin de semaine, où ils angoissent à l’idée de louper leur car scolaire et où ils ont deux heures de sport dans les pattes. La nécessité de leur faire aborder des concepts de plus en plus complexes, à 36 par classes, sans abandonner qui que ce soit.

L’année dernière, les mômes adorables et tellement motivés.

L’année précédente ceux qui étaient perdus et voulaient réussir.

Non. Le sens n’est pas un problème.

Même en ces jours où l’ombre mâche et bave sa bile infâme sur ma profession, ces filaments dorés continuent à se déployer. Ça n’est pas de l’espoir, ou une croyance. C’est juste le fait que l’on a des vies entre les mains. Tous les jours.

Vendredi 6 octobre

Flûte, une mauvaise heure.

Tout ce que je déteste durant une heure de cours : l’impression que mon cours n’est pas au point, que les élèves se foutent de moi, un état d’excitation dû au fait que leur bus part très vite le vendredi (et que je dois expliquer chaque semaine que NON, on ne sort pas avant la fin de l’heure). Et par-dessus tout ça, un élève qui joue la provoc en me reprochant d’avoir allumé le néon au-dessus des tableau, parce que ça consomme de l’énergie « et qu’il est éco-délégué ».

Alors oui

Oui je sais ce qu’il faut faire. Se dire que c’est une heure parmi d’autres. Remettre – mais pas totalement – son cours en question. Différer le conflit avec le môme et appeler ses parents après être redescendu pour tenter de comprendre ce qu’il se passe. Ne pas remettre tous ses choix de vie depuis ses quatre ans en question. Mais nous sommes vendredi, la semaine a été crevante, et j’ai la désagréable impression que, sur mes quatre classes, celle-ci est en train de m’échapper, alors que ça va de mieux en mieux avec les autres.

Nous sommes vendredi et j’aimerais que, parfois, les choses soient simples, dans ce boulot. Ça fait rigoler la partie de moi encore lucide. Je pourrais aussi souhaiter qu’ouvrier métallurgiste ne soit pas un métier physique ou que l’on puisse exercer la puériculture sans s’approcher d’enfants. C’est absurde.

Ces moments poisseux, il faut réussir à relever la tête pour les regarder en face. Les démonter et les analyser, pro-fe-ssio-nelle-ment. Je ne devrais pas me moquer. Les outils du métiers aident bien souvent à dégonfler ce qui nous paraissait un drame.
Je passe mon temps à essayer de soigner les heures qui se sont foirées chez les collègues.

Médecin, soigne-toi toi-même.