Mardi 12 décembre

« C’est fou, quand même, tout ce qui nous semble évident désormais, alors que ça ne l’est pas du tout ! »

V., une collègue du lycée Keves, nous raconte une visite effectuée à sa stagiaire. Elle lui a donné des conseils pour organiser un travail de groupe en classe. Prendre le temps de mettre les élèves en face à face, attendre l’écoute, la vraie écoute, pour donner les consignes. Repérer l’élève qui se perd, celle qui va trop vite. Un ensemble de comportement qui, à nous, les anciens, est devenu un maillage si fin, si accolé à notre ADN d’enseignant, qu’il nous paraît aller de soi.

Et je pense à tous ces collègues qui, au mois de décembre, traversent cette même salle des profs. Les arrêts maladie tombent sans discontinuer en ce moment : on ne dira jamais à quel point la période précédent Noël est rude, l’Éducation Nationale n’y fait pas exception. Alors ils sont remplacés par des visages qu’on croisera quelques jours. Qui postulent sur des plateformes informatiques aux noms de plus en plus exotiques, et à qui on demande d’être prêts à l’emploi du jour au lendemain.

« Mais tu dois tout leur écrire au tableau ou pas ?
– Ils s’assoient où ils veulent, tu penses ?
– Comment tu fais pour qu’ils écoutent ? »

Il y a quelques années, ces questions me flanquaient en rogne. En rogne contre nos dirigeants, qui habillent la désaffection de plus en plus criante du métier et ses urgences d’uniformes, deux polos et deux pantalons, la moitié payée par l’État, l’autre par les collectivités locales.
Je ne suis plus juste en rogne, je suis profondément triste. Qu’on refuse avec cynisme d’admettre que nous exerçons un métier où un peu de stabilité – pas vingt ans de carrière au même endroit pour tout le monde, mais pourquoi pas le temps de connaître les élèves, le temps, qui sait, d’apprendre comment fonctionne une classe ? – régénèrerait un peu ce qui a été abîmé.
Chiffres et études, méthodes brandies en crucifix : alors que tout ce dont on a besoin, ce de pouvoir enseigner dans des conditions décentes. Un peu de décence : pour les mômes et ceux qui les accompagnent. Pourquoi est-ce tellement demander ?