Vendredi 30 août

Deuxième jour de pré-rentrée, les réunions s’accumulent. Donc, forcément, on va finir par en sécher.

Me concernant, c’est pour aménager ma salle. C’est peut-être un détail pour vous (vous avez désormais la chanson dans la tête, ne me remerciez pas, c’est gratuit), mais c’est capital. Je l’ai dit hier, elle est pour l’instant vide et peinte de ces couleurs effroyable qui semblaient faire fureur dans le bâtiment il y a une quarantaine d’années, un mélange de gris béton et de jaune terne.

Ce sera le lieu d’aventures de la soixantaine d’élèves que j’aurai en charge jusqu’au mois d’avril. Alors il faut que ce grand bateau ressemble à quelque chose. Je me retrouve donc à parcourir les immenses couloirs, dans lesquels d’autres collègues s’activent. On trie, on jette, on échange. On rigole pas mal, aussi. Je parviens à négocier une armoire avec une collègue, qu’on traine péniblement d’un étage.
En ouvrir grand les portes, qui resteront comme ça autant que possible.

La remplir de manuels, transformer une partie en mini-bibliothèque, adaptée au niveau de lecture de chacun. Et afficher, comme tous les ans, une petite reproduction d’un dessin de De capes et de crocs. C’est un début. Mais un début important. Je n’ai absolument pas lu la littérature qui existe très probablement sur le sujet, mais j’ai la forte impression que passer le plus clair de sa journée dans des lieux moches, quand on est jeune, ça fait des trucs pas cools au psychisme. Alors bien entendu, je ne suis pas Michel-Ange ou Valérie Damidot. Mais quand même. Quand même j’aimerais que lorsque l’on rentre dans la salle de Monsieur Samovar, il y ait quelque chose de chaleureux, des couvertures de livre qui attirent l’œil, des affichages qui rassurent la pensée. Bref, je voudrai savoir faire comme les profs des écoles. J’aimerais que ce ne soit pas l’angoisse d’entrer, j’aimerais que ces quatre murs, par leur simple présence, contribuent à les éduquer. Même si ça n’est que pour un an.

C’est juste un étai fragile. Mais à quelques dizaines d’heures de découvrir ces élèves, de se prendre en pleine face leurs intelligences, leurs envies, leurs dégoûts, leur brutalité et leur joie, toute préparation est importante.
Il ne manque plus qu’eux.

Jeudi 29 août

Aujourd’hui, j’ai mis mon T-shirt Sailor Moon, le jaune et rose. Ma veste noire, celle sur laquelle il y a deux pin’s, celui d’un chat licorne et le symbole de la Troisième Maison, dans le monde de la Tombe scellée. Plein de petits talismans que j’ai arboré en cette première journée de pré-rentrée.

Parce que je n’existais pas encore.

Depuis que je suis redevenu TZR – remplaçant – c’est la même chose à chaque début d’année scolaire : j’arrive devant un bâtiment. Immense, minuscule, perdu dans la campagne ou écrasé par des pylônes de béton, peu importe. Et à deux pas de la grille, je me rends compte que je suis un ectoplasme. Ce que j’ai construis, lors des années précédentes, je l’ai laissé derrière moi. De petits morceaux de Monsieur Samovar jonchent les routes de Bretagne. Monsieur Samovar a donné cours, ri avec ses collègues et ses élèves, a perdu patience, a fait des voyages et des bilans de l’année. À préparé des mômes à des examens ou mené plus ou moins bien des projets. Mais devant une porte inconnue, tout ça n’a pas grande importance. Il va falloir tout inventé, et c’est un peu effrayant.

Alors je prends tout ce que je peux.

« Oh, tu es là ? Tu te souviens de moi ? »

À ma grande honte non, je ne me souviens pas de cette collègue qui vient elle aussi d’arriver dans le grand hall de verre et de plastique. Pourtant, M. est l’amie de deux autres personnes chères à mon cœur. Pourtant, je l’ai déjà rencontrée dans un collège. Certes, elle y faisait peu d’heures et on portait encore des masques. Mais tout de même. Je rougis de honte et de soulagement. Quelqu’un que j’ai oublié.
Je prends un tout petit peu de substance.

Le collège de Renaïs est immense. Le plus grand de tout le département, si j’en crois les conversations des professeurs plus anciens qui arrivent, un peu plus tard, un peu plus sereins. Il est très moche aussi. Il est difficile de prendre soin de ce grand corps, déjà usé par des dizaines de milliers d’élèves qui l’ont investi au cours des années. Je découvre ma salle. J’ai donc une salle, dont je n’aurai pas à changer cette année. Elle est peinte de couleur qui concourent violemment pour Miss Déprime 1974, mais elle est vaste et je pourrai l’aménager aisément.
Je prends un tout petit peu de substance.

Plénière, comme tous les ans. Le même genre de consignes, de tableaux et d’adjectifs qui défilent en ordre rangé.
Tiens, c’est nouveau.
Cette année, ça ne m’exaspère pas. Les chiffres rebondissent et glissent le long de mes tempes, pendant que je regarde les collègues. Ceux qui prennent des notes, celles qui étouffent un bâillement, celles qui posent les questions qu’il faut, ceux qui se marrent. C’est avec ces gens-là que je vais traverser l’année. L’équipage.

Et donc, leur parler.

C’est marrant, le Monsieur Samovar de 2024 n’est ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Un peu moins frénétique dans sa façon de parler. La fatigue des années, peut-être ? Mais c’est quand même en gardant à l’esprit la façon dont T., mon meilleur ami, avait à cœur de faire le plus humblement du monde, le bien autour de lui que je vais discuter avec ce collègue dont la rentrée ne semble pas se passer très bien.
Je prends un tout petit peu de substance.

Et le jour, banal et un peu grisâtre, comme tous les jours d’école sans élèves s’écoule, en petites actions triviales : trouver une armoire pour sa salle de classe, préparer le voyage des sixièmes, taper le compte-rendu de la réunion. Mais petit à petit, je vois les os et les tendons se concrétiser, la peau les recouvrir. Petit à petit, même encore de façon ténue, je sens se former ma persona, le masque qui sera à la fois mon visage et mes ténèbres, et que je porterai dans cette aventure totalement foutraque et improbable : une année scolaire.

À nouveau, en scène.