Samedi 7 janvier

“Bonjour, gens qui n’habitez pas ici.
– Pardon monsieur ?
– Rien, ça vient d’une série. Que faites-vous ici, Nina ?”

Nina n’est pas une de mes élèves, mais la meilleure copine d’Iris, de ma classe de quatrième.

“Je viens voir les playmobils des dieux grecs !”

Pour la première fois depuis une dizaine d’année, j’ai “ma” salle. Et pour la première fois, j’ai décidé que ce n’était pas superficiel de chercher à l’aménager. De plus en plus souvent, en récréation, j’accueille des mômes qui viennent lire des mangas de la bibliothèque, faire une recherche sur l’antique ordinateur que j’ai récupéré, ou, comme Nina, “regarder les playmobils.”

“Elle est bien votre salle.”

Ils sont bien dedans. Et c’est sans doute idiot, mais ça me fait super plaisir.

Vendredi 6 janvier

C’est la première fois que je me mets en colère. Quatre mois, c’est plutôt pas mal. La colère, c’est de la lave en bouteille : ça se refroidit dès que tu ouvres le bouchon, et si tu la laisses trop souvent s’écouler, bien vite elle n’impressionne plus personne. Je me mets en colère rapidement. Efficacement.

“Vous devez faire preuve de gentillesse !”

Les sixièmes baissent la tête. Quand Eddie est entré dans le couloir, il n’avait pas encore rangé ses cartes Pokémon. Il en a une vingtaine, toujours les mêmes, et elles sont son talisman. Les doigts se sont ouverts, elles se sont répandues sur le sol. Et cinq ou six gamins se sont précipités, comme s’ils n’attendaient que ça. Pour les piétiner.

C’est le cri d’Eddie qui m’a fait me retourner. Un cri de détresse, un vrai. C’est la première fois que les élèves m’entendaient élever la voix, ça les a séché.
Et je prends deux minutes pour les assaisonner. Habituellement, je suis totalement contre les engueulades de groupe. Ça n’a aucun intérêt. Sauf peut-être aujourd’hui. Pour que les piétineurs comprennent et surtout, pour que tous les sixièmes voient que la gentillesse a des dents.

“Quand quelqu’un a besoin d’aide, on ne réfléchit pas, on l’aide, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas !”

C’est bien entendu une énormité. Mais une énormité que je peux me permettre de défendre, sous le coup de cette colère à demi-feinte. Leur faire comprendre. Comprendre que si le prof principal hausse la voix, ça n’est pas parce qu’on a oublié le cahier, raté l’évaluation ou menti. Non. S’il pète les plombs, c’est parce qu’on n’est pas gentil.

Il n’y en aura probablement aucun qui s’en souviendra, qui y attachera de l’importance. Mais peut-être aussi que l’un ou l’une d’entre eux se souviendra que venir en aide à l’autre est assez important pour que le rigolo Monsieur Samovar, pour la première fois de l’année, s’emporte.

Je laisse retomber l’éruption. Et nous parlons du Sans-Visage, dans le voyage de Chihiro. Ce monstre qui reflète nos pires penchants.

Jeudi 5 janvier

En ce moment, je sors fréquemment une phrase tarte qui m’agace : “Si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, je demanderais probablement ma mutation.”

Bien entendu. Mais si le collège d’Alrest était vingt kilomètres plus près de chez moi, il coûterait cent fois plus cher à la loterie des points des mutations. Et il ne serait pas aussi petit, aussi caché. Et les classes seraient bien plus nombreuses.

Et si Grigny avait été un poil plus près de Paris, ça n’aurait rien eu à voir. Et si…

Peut-être que c’est dû à mon visionnage enthousiaste de Russian Doll saison 2 actuellement, mais ce regret finit par s’étioler peu à peu. Je n’arrêterai jamais de me battre pour de meilleures conditions de boulot, mais j’en viens à voir ce combat d’un poste peinard pas loin de chez moi comme une perte d’énergie, en ce qui concerne ma propre expérience personnelle. Peut-être que c’est ça ma “carrière” pour le moment : me traîner, de bus en bagnoles dans d’improbables bahuts. Y rencontrer des collègues merveilleux que je chérirai, des classes pour lesquelles j’aurai le coup de foudre.

Et m’en aller. Le sourire un peu blasé et fatigué, la voix un peu cassée, comme Natasha, la Russian Doll de la série.

Ce n’est pas de la résignation. Juste la décision de traverser cette existence en ignorant, pour un temps, les coups que me porte l’administration de mon boulot et de me concentrer sur ce qui m’intéresse : les mômes. Un concours possible. Moi-même .

Et regretter le moins possible.

Mercredi 4 janvier

Pour lancer les quatrièmes dans la rédaction d’une nouvelle fantastique, je leur demande de prendre une “photo inquiétante”. Pour l’instant j’en ai reçu 5.

Beaucoup de béton, abandonné au milieu de verdure. Une seule personne – l’élève portant un masque, et caché derrière une porte – et souvent du noir et blanc.

C’est là où je repense à ce que m’avait dit B., l’année dernière : “on enseigne une matière étrange, quand même.” Le français, cette matière hybride, dans laquelle on demande aux élèves de toucher à tout. Sommes-nous trop vagues ou trop précis ? Les faire plonger dans l’esthétique et la photographie pour les amener vers le vocabulaire, l’écriture, le genre littéraire… Pas étonnant que certains élèves se retrouvent en rejet tandis que d’autres accrochent à cette énigme.

Et moi ? Pourquoi ai-je choisi de prendre le chemin de cette matière ? De cette pédagogie ? Probablement parce qu’elle est énigme. Que je trouve ça beau, de se consacrer à cette matière qui forge les mots, les idées et les histoires, sur laquelle on fait un pari : derrière, il y a peut-être le sens, définitif et absolu des choses, ou rien du tout.

Mais dans tous les cas, que la route aura été belle.

Mardi 3 janvier

Et alors les sixièmes sont entrés.

Je ne sais pas pourquoi ils sont si heureux. Tout le temps ou presque. Ils sourient, elles rient en entrant. Et on reprend comme si ces deux semaines s’étaient à peine passées.

“Je vous souhaite bonne année et vous présente mes meilleurs vœux.
– Nous aussi monsieur. On continue l’Odyssée ?”

On continue en effet. Avec un quiz sur les attributs des dieux olympiens. On m’a offert des playmobils mythologie grecque, ils identifient les figurines grâce à leurs accessoires. Tous et toutes à se chuchoter les réponses, même si j’ai expliqué que c’était en individuels.
Et leur joie est communicative. Je suis arrivé un peu gris d’une nuit trop courte, en tension comme un plongeur avant de percuter l’eau.

Ils ont transformé l’épreuve en heureuses retrouvailles. J’ignore si cela est dû à ce que l’on appelle une “alchimie de classe”, si ce sont tous des personnes exceptionnelles, si les astres étaient bien alignés.

Mais on a commencé 2023 heureux. Je me rends compte du privilège.

Lundi 2 janvier

Plus que quelques heures avant de remonter sur scène. Et comme à chaque fin de vacances, l’impression de ne plus rien savoir.

Seulement, ce doit être l’usure du temps, cette fois je n’ai pas peur.

S’il y a une seule chose en laquelle j’ai confiance, c’est en cette personne qui attend de l’autre côté. Mon moi prof. Il va pigner, serrer des poings, taper des pieds, mais il va gérer.

Et pour ça, je lui suis reconnaissant.

Dimanche 1er janvier

Et en ce premier jour, en cette page blanche, je vous souhaite une année à l’image la plus belle que vous avez en tête !

Vendredi 30 septembre

Aujourd’hui, il y avait du soleil.

Du soleil sur le visage de Gilliat, quand, dans le CDI, l’illustrateur de BD qui a été invité par la mairie parle de son métier et, en quelques coups de marqueur véléda, transforme un bonhomme bâton en une visiteuse de fête foraine à l’allure réjouie. Les traits de Gilliat changent, aussi. Il y a un bonheur immense, encore plus grand que lorsque je lui permets de distribuer les photocopies ou lorsque je lui donne le plus grand rôle dans les textes de théâtre. La chaleur transperce le froid dans lequel je marine depuis ce matin.

Du soleil, aussi, dans les mot d’Irya.

“Monsieur, pourquoi on fait le début de la tirade des "Non merci”, de Cyrano en dictée ?
– Vous avez un autre texte en tête ?
– La fin.
– Pourquoi ?
– Ben parce qu’elle est plus faci… entame Yanis, avant d’être coupé par sa copine.
– Parce que c’est plus optimiste ! Vous venez de nous dire que c’est mieux de se reconnaître dans la fin du texte que dans le début.
– Ça n’est pas DU TOUT parce que c’est plus facile, comme le disait Yanis ?
– Bah si. Un peu.
– Allez. Si l’une ou l’un d’entre vous arrive à me le réciter avec suffisamment de conviction, je vous donne la fin du texte en dictée.“

Alia lève la main. Depuis le début de l’année, Alia fait d’inaudibles commentaires à ses voisins. Elle a tout le temps l’air de se marrer, mais refuse de partager cette joie avec moi, si ce n’est à travers des travaux immanquablement impeccables.

"Vous voulez essayez ?
– Oui.”

Alors Alia prend le texte, et de la voix de cette jeunesse que je suis heureux de ne plus posséder pour pouvoir en être témoin, elle commence. Ils auront ce texte, bien sûr que c’est celui-là qu’ils auront :

“Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !”

Jeudi 29 septembre

En ce jeudi, la grève, à nouveau.

Sans jamais se dire que c’est inutile. Sans jamais se dire que c’est vain.

Et ce jeudi, la grève. Parce qu’être prof, en scène ou ailleurs, c’est continuer à boxer, dans le vide ou dans les mots, pour défendre ce boulot, et tout ce qu’il porte. Interdit au désespoir.

Mercredi 28 septembre

Je discute avec Z. En vrai il s’appelle, et on l’appelle J., mais il reste Z., pour moi. Il fait partie de ces quelques personnes sur terre dont je suis raide dingue du fait de leur profonde gentillesse.

Accessoirement, il exerce un métier auquel je ne comprends pas grand-chose. Ce qui est mieux qu’aux débuts de notre amitié, où je n’y pigeais que dalle. Mais, tandis que nous explorions les ruines mystérieuses et les vastes forêts d’Azeroth, en jouant à World of Warcraft, il m’a patiemment détaillé ses journées. Je peste :

“Tu vois, c’est aussi le souci quand on est enseignant. On ne peut pas orienter nos élèves vers des métiers qu’on ne connaît pas. Faudrait qu’on se renseigne et on n’a pas le temps.”

Z. se tait un moment. Pour rassembler ses pensées ou défourailler un monstre quelconque.

“En fait, c’est plus des choses que j’ai vécues après l’école, pendant mes études et après.”

Et, alors que j’arpente l’université fantôme de Nar’thalas, il m’explique la façon dont il a découvert ce qui allait devenir sa profession. À quoi l’école lui a servi. Et pas servi. Un autre parcours individuel. Avec ses échecs et ses succès. Étrangement, j’en tire un grand réconfort. Parce que Z. me parle pas de l’école comme d’un produit qui devait répondre à certaines attentes. Elle a contribué à le former, il en a pris certains éléments et d’autres sont restés sur le bord du chemin. Il ne lui met pas, rétrospectivement, le poids de ses échecs et la gloire de ses réussites dessus. C’était une étape de sa vie.

J’émets sans doute des évidences. Mais en cette rentrée où j’ai la sensation qu’on attend plus que jamais de nous, travaillant dans l’Éducation Nationale, que nous sommes responsable de plus en plus de choses, cette simple conversation, dans le monde d’Azeroth, me fait du bien.