Mardi 27 septembre

De temps en temps, il ne s’agit pas de trouver l’activité la plus originale possible, d’essayer une disposition de classe révolutionnaire, ou d’aller faire cours ailleurs que dans la salle de classe.

“Mélioratif ? Ça veut dire quoi, monsieur ?”

De temps en temps, il s’agit juste de leur donner les mots.

“Qu’est-ce que vous entendez, dans mélioratif ?
– Or ?
– C’est vrai que c’est un joli mot. Vous entendez d’autres sons ?”

Ne jamais dire non. C’est comme dans un match d’impro. “Oui et”.

“Les quatrièmes, je vais vous lire un passage où Cyrano est un peu plus vulnérable. Ça n’est pas grave si vous ne comprenez pas tout. Écoutez juste.
– Monsieur, c’est quoi vulnérable ?”

Il s’agit, dans ce boulot frénétique, de ralentir, de prendre son temps. Devenir à soi-même et à eux la caisse de résonance de mots innombrables qui leur manque. Ne jamais, jamais s’offusquer.

“Monsieur, c’est quoi, bonté ?”

Elle a pu vivre tout ce temps sans connaître le mot bonté. Et aujourd’hui, il va advenir dans son univers. Si ça n’est pas un miracle, ça. Vous allez vous foutre de moi. Mais c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau, de plus mystique, dans cette profession. Incarner les mots, patiemment, un par un.

Certaines heures, c’est suffisant.

Lundi 26 septembre

Certaines images ont la vie plus dure qu’Olrik dans Blake et Mortimer (référence de vieux) ou que la vie politique de Gérald Darmanin (référence hélas actuelle) : notamment celle que, lorsque du donnes une évaluation, en tant que prof, tu vas avoir une heure pépouze pour mettre à jour ton cahier de texte et corriger les copies d’un contrôle précédent.

AH.

AH.

AH.

Mais le gros gros naïf. Heureusement, la réalité se charge de me rappeler à l’ordre, lors de la première évaluation de l’année avec les sixièmes Togepi. La seule épreuve de trouver une feuille dans leur pochette est une épreuve pour certains, et un complexe jeu d’échanges se met en place, à base de tu me prêtes une feuille pour le français, je t’en donne une en maths, et monsieur, on peut découper une feuille du cahier ? (non), et MAIS Y AVAIT CONTRÔLE (je suis ravi de l’avoir inscrit dans Pronote, sur l’agenda, et de l’avoir répété à chaque cours depuis une semaine) ?

Je parviens non sans mal à distribuer le sujet (“aaaah mais monsieur, POURQUOI vous avez mis le cadre pour l’appréciation sur le sujet, je l’avais déjà dessiné moiiiiii ! T_T) en essayant de ne pas inverser les quatre versions différentes, en fonction des élèves de la classe.

"Monsieur, je fais comment moi ?”

Luna est atteinte de dyspraxie. C’est un fait. Tout le monde le sait. Heureusement, elle a été prise en charge. Seulement…

“Luna ? Vous n’avez toujours pas reçu votre ordinateur, donc ?
– Non. Les gens de l’association, ils m’ont dit que ce serait bientôt.
– (Les gens de l’association le disent depuis la rentrée, à mon avis c’est mal barré, vu le nombre de demande et le boulot qu’ils ont à abattre.). Ça n’est pas grave. Je vais vous installer sur l’ordinateur de la classe.”

Pendant que Luna démarre le traitement de texte, je donne les différentes consignes aux mômes qui ouvrent de grands yeux très attentifs. Sauf Léo, occupé à ramasser sa souris correctrice, qu’il a fait tomber de la table pour la quatrième fois en trois minutes.

“Tout le monde a compris ?
– Ouiiiiiiii !
– Pas de question ?
– Noooooon !
– Alors bon courage, vous pouvez commencer.”

Quasi instantanément, une forêt de mains se lève. “Monsieeeeur, il y a un truc que j’ai pas compriiiiiiis !” la question étant en général “Je réponds à la question 1 ?” ou “Je mets une majuscule au début de la phrase ?”
Ces questions ont une fonction, une vraie fonction : les mômes ont besoin de ce petit contact personnel avec le prof, avant de se lancer. Il est juste difficile à multiplier par le nombre d’élèves (vingt-et-un, en l’occurrence). D’autant plus que je constate en me mettant un peu à transpirer que le traitement de texte a choisi ce moment précis pour se mettre à bugger sa mère.

“Monsieeeeeur, il marche pas, l’ordinateur.”

Avec un soupir et un délicat effacement de mon historique (on ne sait jamais), je sors donc mon ordinateur perso du cartable et le pose devant la gamine.

“Il est joli votre fond d’écran, c’est quoi ?
– Raffine, la sphinx diseuse de bonne aventure de Magic l’Ass… ON SE CONCENTRE SUR LE DEVOIR, D’ACCORD ?”

Ma satisfaction d’avoir géré la difficulté fond comme neige au soleil quand j’aperçois Léo, enroulé dans du ruban blanc, façon momie de la Foirfouille.

“Que se passe-t-il Léo ?
– J’ai… J’ai cassé ma souris… Et j’arrive pas à la réparer, et je vais me faire disputer…”

Je parviens à le convaincre que j’assumerai la responsabilité de la casse de la souris et qu’il faudrait maintenant prendre lire le texte et prendre le stylo. Comme Goundo. Goundo qui m’adresse un sourire vainqueur.

“Je comprends monsieur ! Je comprends tout !”

Goundo a réussi à répondre à deux questions. Elle parviendra à quatre (sur neuf), à la fin de l’heure. Au début de l’année, Goundo refusait de prendre un stylo, en cours de français. Elle détestait la matière, le prof. Le français n’était “pas sa langue”, et ne l’intéressait pas. Hier, Goundo a demandé si elle pouvait lire un peu plus longtemps que les dix minutes quotidiennes. Je me retiens de lui faire un clin d’œil et me dirige vers Ichem.

“Vous n’écrivez pas, Ichem ?
– J’ai fini.”

Ichem a en effet répondu à toutes les questions. De façon à peu près juste, mais sans formuler de phrases complètes.

“C’est aussi quelque chose que j’évalue, vous vous rappelez…
– Mais je veux PAS, faire des phrases, à quoi ça sert ? Je SAIS que j’ai bon !”

Je n’ai hélas pas le temps de le convaincre de l’importance de développer ses réponses, car je constate avec une légère envie de me manger le visage que j’ai laissé Lucien seul. Son AESH est absente aujourd’hui, et Lucien a besoin qu’on lui lise les questions. Et qu’on lui écrive.

“Les élèves, on va tenter quelque chose. Pendant cinq minutes, je ne réponds à aucune question. C’est aussi important de savoir se débrouiller seul.
– MAAAAAIS…
– Cinq minutes. Vous allez très bien y arriver.”

Cinq pauvres minutes que je consacre à Lucien. J’aménage en quelques instants son évaluation, pour qu’il puisse se débrouiller sans mon aide le reste de l’heure, en me disant que j’apporte de l’eau au moulin de ceux qui prétendent qu’on prépare nos cours à l’arrache.

Le reste de l’heure se passera ainsi. À se déplacer d’un môme à l’autre. À proposer un défi en plus à Sophia, qui a rendu un travail impeccable dans un temps record. (“Génial, monsieur, j’adore faire des fiches lecture !” : et c’est la vérité, sans le moindre soupçon de fayotage), à discrètement pointer une énorme erreur sur la feuille de Xavier (“Oh monsieur LA HONTE.”) ou à venir s’asseoir à côté d’Amina pour l’encourager.

Sonnerie. Les mômes sortent, me tendant leur copie. Luna a appris à enregistrer un fichier, Léo a du blanco dans les cheveux.

Et je respire.

Dimanche 25 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Monkey Island a été l’un de mes premiers jeux vidéo important. Parce qu’il était non seulement très très drôle de suivre Guybrush Threepwood dans ses aventures pour devenir pirate à travers une version très très pétée du casque des Caraïbes, mais aussi parce qu’il y avait quelque chose de bizarrement attachant dans cette galerie de personnages loufoques. D’Elaine Marley, la gouverneure pragmatique à Stan, le vendeur de bateaux d’occasion, en passant par la reine du sabre Carla, et, bien entendu, le terrible pirate fantôme-zombie-démon LeChuck. La simplicité du jeu, son écriture et sa fluidité scénaristique : un cocktail parfait.

Et souvent repris : il y a eu de nombreuses suites, souvent d’autres studio, que j’ai toutes trouvées attachantes (ou merveilleuse, comme Tales of Monkey Island)

Return to Monkey Island, le nouveau volet, avait tout pour plaire mais aussi pour se casser la figure : retour aux manettes de Ron Gilbert, créateur de la licence, nouveau style graphique, petit studio…

Et sans rien dévoiler de l’intrigue, c’est à mon sens une réussite. Dès les premières secondes du jeu, une pirouette scénaristique de haute volée permet de régler avec élégance l’une des questions les plus brûlantes de la série, et l’on se lance dans une aventure, placée sous le signe de la nostalgie : retour dans des lieux connus, personnages récurrents présents à l’appel.
Pourtant, et c’est là son coup de génie, Monkey Island parvient à éviter l’écueil (gag) d’un regard sur le passé trop complaisant. La piraterie loufdingue a évolué au cours des années, et Guybrush ne se lamente pas. C’est un peu comme si Monkey Island était devenu, plus qu’une licence de jeux vidéos, une sorte de motif vidéoludique, sur lequel différents créateurs vont s’exprimer. L’ile aux singes est un grand terrain de jeux, où le joueur et les développeurs se lancent des défis : à quoi servira cette serpillère, ou ce poulet fantôme ?
L’absurde est toujours là, mais c’est un absurde tendre et intemporel : peu de blagues faciles (une légère référence à Oprah et c’est à peu près tout), des énigmes à la difficulté hyper ajustable (le jeu contient en lui-même sa propre solution, si jamais on est bloqué), et des doubleurs absolument parfaits, qui envoient leurs dialogues délirants avec une conviction absolue.

Et jamais le jeu ne bascule dans la complaisance. Les liens entre Guybrush et sa compagne sont explorés dans toute la complexité que peut poser le fait de partager sa vie, depuis des années, avec un sombre irresponsable, et même la rivalité entre LeChuck et le héros se montre changée, forgée par mille course-poursuites à travers les océans.

Return to Monkey Island, c’est un point’n click tout à la fois à l’ancienne mais ayant tiré les enseignements des derniers monuments du genre. Et qui nous dit, très humblement, qu’il était là au début, et veut bien, si on est d’accord, rester encore un peu dans nos souvenirs de joueur.

Samedi 24 septembre

Troisième semaine de cours. Généralement, c’est la fin de la “période de grâce” : les élèves se rappellent que le collège n’est pas ce sanctuaire dans lequel la foudre va vous tomber sur la tête en cas de manquement. Ils sortent de leur rôle. Redeviennent eux-mêmes.

Et il en va de même, souvent, pour les profs. C’est là que mes défauts reprennent le dessus : ma tendance à la désorganisation, ma résistance passive aux projets qui m’intéressent moins…

Troisième semaine de cours, durant laquelle je me rends compte que le collège d’Alrest sera l’endroit dans lequel je passerai l’essentiel de mon temps éveillé. Qu’il va falloir apprendre non seulement à l’habiter, comme chaque année, mais à adopter l’allure de marathonien, qui permettra de tenir la distance.

Je ne pense pas que ce qui vient de s’écouler ne soit vraiment une période de grâce. Plutôt un moment durant lequel on pouvait ne pas accorder trop d’importance à ce qu’il se passait. Mais maintenant, s’arrimer à ce qu’il se passe : ce que l’on connaît des élèves, leurs points forts et leurs failles, réparer les fractures provoquées par les conflits, pour que l’on puisse continuer à avancer ensemble. Se lancer dans des tâches qui enthousiasment, ne pas s’épuiser.

Au bout de trois semaines, plonger.

Vendredi 23 septembre

“On enseigne une matière étrange, tout de même.”

Encore une fois, ce mot de B., ma collègue de l’année dernière, me revient en mémoire. Cette fois-ci, devant les sixièmes. Cela fait une dizaine de minutes qu’ils débattent sur la définition de ce qu’est un “monstre.”

“Donc un monstre ça doit être imaginaire.
– Ben oui mais alors est-ce qu’une licorne c’est un monstre ?
– Bah non, ça fait pas peur.
– Ça fait pas peur forcément un monstre !
– Ah oui ? Et les dragons ?
– Y a des gentils dragons.
– Monsieur, c’est quoi, alors, un monstre ?
– Je ne sais pas.”

C’est mon premier “je ne sais pas” de l’année, et il a l’impact attendu. Il est important, ce “je ne sais pas”, parce qu’il ouvre la porte au doute. Il est la première clé des analyses de texte, le bouclier contre la frustration lorsque les histoires se finissent sur une interrogation. Ce “je ne sais pas”, c’est l’entrée dans les brumes du français.

“Il existe beaucoup de définitions du mot "monstre”. Nous allons chercher celle de la sixième Laporeille. Et peut-être que ça permettra d’avancer vers la “vraie” définition, si elle existe.“

Je pense que c’est le moment le plus proche de mon délire "Cercle des poètes disparus”. Celui où je tente de faire entrer les élèves dans cette drôle de matière. Où l’on doit connaître les règles grammaticales – elles aussi si souvent élastiques – mais avancer dans le brouillard quand il s’agit de lire des textes. Le français, cette matière où, par la magie de la polysémie, le mot “monstre” devient un labyrinthe dans lequel on s’aventure, avec nos petits stylos, nos vécus et nos imaginations.

Et les yeux de ces sixièmes ont des lueurs d’exploration.

Jeudi 22 septembre

Il est temps pour les Sixièmes Laporeille de se prendre leur première engueulade de la part de leur professeur principal. Ma pomme, donc. Trois semaines de cours et, de matière en matière, ça se disperse. Devoirs non faits, bazar dans les couloirs, matériel de plus en plus souvent oublié.

Je ne suis pas amateur de ces grosses colères où l’on arrose toute la classe – en général, je préfère cibler – mais il y a une sorte de mythologie bizarre autour de ces orages. À un moment où à un autre, il faut y sacrifier. Je me prépare donc à les gronder comme, ce matin, je me suis préparé à évaluer à l’oral les quatrièmes. En préparant bien le déroulement de l’activité, en essayant d’y donner du sens.

Les sixièmes entrent en classe. Je me tiens plus raide qu’à l’accoutumée et leur souhaite la bienvenue sans aucun autre commentaire.

Et puis j’attaque. Comme je l’ai déjà dit mille fois ici, je suis nul pour crier. Il me faut donc plutôt jouer sur la corde du contraste. Plus de Monsieur Samovar enjoué, mobile et souriant. Je me tiens en statue de glace derrière mon bureau, et leur énumère, le plus lapidairement possible, les reproches. Tout en constatant leurs réactions. Il y a ceux qui attendaient ça, qui le vivent presque comme un moment légendaire. Les plus apeurés, qu’il faudra aller voir par la suite. Ceux qui se marrent. Aller les voir aussi, se demander pourquoi.

Peut-être qu’en agissant, je perpétue une dynamique pas forcément saine. Ou peut-être que j’immortalise les grandes traditions. Mais le fait est qu’une fois ma soufflante épuisée, et quelques paroles échangées avec certains élèves, nous nous mettons enfin à travailler dans une ambiance bizarrement sereine.

J’ai beau avoir à cœur de ne pas m’enfoncer dans des habitudes, des routines, il existe, parfois, des passages obligés, que chacun aborde comme il ou elle peut. Cette engueulade en faisait partie.

Prof sur scène…

Mercredi 21 septembre

À l’innombrable liste de ce que m’a appris Monsieur Vivi, j’aimerais ajouter celle-ci : on peut faire reposer son autorité sur l’estime que l’on porte à sa matière. J’ai rarement vu quelqu’un respecter autant son domaine d’enseignement que mon ami et collègue d’Éducation Musicale.

Il ne s’est jamais agi pour lui de faire croire aux élèves qu’il allait leur révéler le sens de la vie ou leur assurer un avenir sans nuages s’ils se montraient des modèles d’attention en cours : mais je ne l’ai presque jamais vu présenter un cours dont il n’ait pas pris soin. Un cours qu’on donne l’air absent, de façon un peu distraite, en espérant, comme les mômes, que le temps passe vite, que l’on puisse bientôt enchaîner sur la classe qu’on apprécie ou sur la pause café.

Et pour ça, j’ai vu et entendu ses élèves, il y a toujours eu du sens dans sa salle. Même lorsque c’était difficile, même lorsque les classes déconnaient.

Je pense que, tout simplement, Monsieur Vivi aime sa matière. Même quand ça n’est pas facile.

C’est ce à quoi je m’applique, depuis quelques années. Chacun des cours que je donne mérite sa chance. Ne pas se contenter de faire semblant “Going through the moves”, comme disent les anglais. Toujours, tout simplement, faire de son mieux, être pleinement et totalement à ce qu’on est en train de transmettre. C’est utopiste. Parce que, comme absolument tout autre travailleur, on est humain. Qu’il y aura des heures et des jours où l’on voudra en finir, qu’il y aura des cours que l’on n’aime pas.

De mon côté, je vais tenter, cette année comme toutes les autres, même si ça semble prétentieux ou moralisateur, de prendre soin de ce que j’ai à enseigner. Pour eux mais, aussi, surtout ? pour moi.

Mardi 20 septembre

Je ne sais pas si le supplice de la douche écossaise a historiquement existé. Mais l’idée que je m’en vais ressemble, psychologiquement, à ce que semblent vivre pas mal d’élèves qui disposent d’une AESH : une adulte (car je n’ai encore jamais vu d’AESH homme) les aidant en fonction de leurs particularités d’apprentissages. Certaines les aideront à écrire, d’autres reformuleront des consignes, d’autres, encore, gèreront les émotions de mômes dépassés par ce qu’ils se prennent dans la tronche.

Mais pas tout le temps.

Parce qu’une AESH, ça coûte cher, n’est-ce pas, malgré des salaires dérisoires au vu du travail effectué. Des AESH, on ne va pas en recruter pour tous les élèves qui en ont besoin. On va leur permettre de rester une poignée d’heures avec les élèves. Et après, elles partiront en voir d’autres, pour encore quelques heures.

C’est le cas pour Simon.

Simon a, en première heure de français, participé. Lute, son AESH, lui soufflait régulièrement de reprendre son stylo, l’encourageait lorsque son attention flanchait. Lui souriait discrètement, ou le reprenait lorsqu’il feignait de ne pas vouloir bosser. Jamais lui donner la solution ou lui aplanir les difficultés. Juste lui permettre de se mettre au même niveau que les autres. Simon souriait, il a vite compris ce que Molière voulait dire, avec Martine qui préparait sa vengeance.

Et puis Lute est partie. Et Simon m’attrape par la manche. “Je comprends rien.”
Je reste quelques minutes avec Simon. Il me sourit. Lumière, à nouveau, dans ses yeux. Mais Simon n’est pas tout seul, il y en a beaucoup d’autres qui ont besoin de moi. Et il serait injuste que je les laisse seul. Alors Simon sombre doucement. Et sort du cours sans me dire au revoir. Les pages du cahier toutes de travers.

“Monsieur !”

Je tourne la tête des papiers que je rangeais. Par la porte, une petite tête.

“Pour le travail d’écriture, je peux mettre Lute en héros ?
– En héroïne. Il doit se passer au XVIIe siècle, votre texte.
– J’aimerais bien, monsieur.”

Allez…

Lundi 19 septembre

Je déteste contrôler les corps.

Il est 15h50, c’est l’heure de la récré. Les sixièmes Togepi ont beaucoup travaillé. Cette activité sur la lecture de consignes, qui consiste à se demander ce que les profs attendent des élèves, et sur les chausse-trappe qui peuvent s’ouvrir pendant une évaluation. Lire les questions jusqu’au bout, penser à faire des phrases, à justifier. Ce cours fonctionne assez bien et, toute vanité bue, plaît aux élèves. N’empêche qu’il demande de rester attentif un sacré bout de temps, sans trop de moments pour relâcher la pression.
Je le constate notamment chez Clive, qui a déjà acquis en salle des profs une réputation de zébulon. Jusque là, en français (prendre la voix insupportable de prof qui crâne “Moi, dans mon cours, j’ai aucun souci.”), il s’est montré plutôt discret et concentré.

Enfin, discret et concentré quand ça compte. Dans les périodes de boulot.

Il est 15h50, c’est la récré, et Clive saute de sa chaise. Il fait quelques pas dans le rang, se laisse glisser sur les genoux, comme un footballer après un but particulièrement brillant. (ceci était la minute hétéro du billet) Sa glissage l’amène devant l’AESH d’une élève, qui se met à le sermonner copieusement.

Et dans les faits, elle a raison. C’est absolument n’importe quoi. J’aimerais avoir le temps de lui dire que Clive devrait pouvoir s’en sortir avec un froncement de sourcils et une légère remontrance. Parce qu’il a énormément donné. Durant ces deux heures, je l’ai vu plusieurs fois se redresser, de temps à autres vibrer comme une cocotte minute. Se remettre d’aplomb.

Et là, il y a eu cet instant de libération. Qui n’était pas légitime, mais compréhensible.

Être au collège, on l’a souvent répété, c’est commencer à vivre en société. Et cela passe par une contrainte assez folle des corps. La station assise. Ou même, dans nos plus folles expérimentations de pédagos, des mouvements précis et organisés. Ça peut sembler aller de soi. Ça ne le va pas du tout.

Je déteste contrôler les corps.

Dans l’idéal, j’aimerais que ça aille de soi. C’est souvent le cas. Les mômes s’assoient, se déplacent ici ou là, de manière raisonnée, parce qu’ils considèrent que c’est cohérent. Nos cours vont quelque part, ils adoptent une attitude qui s’y conforme. Mais parfois, la fatigue affale une posture, la tristesse détourne un visage, la douleur tend une jambe sur la chaise vide de devant. Et se montrer cassant, plutôt que précis, sur ces manquements est très facile.

La soufflante que se prend Clive ne sera sans doute pas un traumatisme. Nous en avons tous subies. Et nous en donnons. Mais il y a toujours quelque chose d’amer, dans cette propension de la société à corseter des corps qui ne sont pas encore totalement appropriés.

Ou peut-être suis-je juste trop gnangnan, en ce lundi matin.

Penser, demain, à faire une blague à Clive.

Dimanche 18 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Nona porte un T-shirt à l’effigie d’une chaîne de restaurants. Nona vit avec deux femmes qui n’occupent pas leur corps d’origine. Nona aime promener Nounouille, le chien à six pattes, et manger des crayons. Nona est surveillée par une cellule armée cherchant à vaincre l’Empereur Nécromancien. Nona rêve d’apocalypse.

Troisième volume surprise de ce qui devait être au départ la Trilogie de la Tombe Fermée et qui s’est métamorphosée, de fait, en Tétralogie, Nona la Neuvième n’est pas la seule anomalie dans cette série de science-fiction perchée et baroque.

Là où ses deux prédécesseurs, Gideon la Neuvième et Harrow la Neuvième, balançaient le lecteur dans un univers inconnu, au sein d’une histoire plutôt classique, Nona renverse la formule : le monde dans lequel évolue la protagoniste est bien plus familier, mais l’histoire reste, pendant la plus grand part du roman, cachée à nos regards, même si elle suit directement le deuxième volume. On assiste à la vie quotidienne d’une enfant de cinq ans piégée dans le corps d’une jeune fille de dix-neuf et de ses deux gardiennes, dont le nom sera tu afin de ne pas divulgâcher pour ceux qui ont commencé le cycle. Son environnement, une ville en ruines dans laquelle chacun vivote à sa manière, est loin des palais terrifiants et des vaisseaux improbables auxquels l’autrice, Tamsyn Muir, nous avait habitués.

Et c’est là qu’on pourra décrocher. Se demander par quelle arnaque on suspend les péripéties haletantes dont on voulait la clé – les questions non résolues étant légion – pour nous raconter, par le menu, cinq jours d’une vie certes mouvementée, mais bien différente de celle des deux héroïnes que nous connaissons.

Nona la Neuvième aurait dû être la première partie du dernier livre, et non un roman à lui seul. Et cela se sent parfois : nombre d’éléments sont mis en place sans que leur importance soit forcément dévoilée dans les dernières pages. Malgré tout, il y a un charme fou, à se poser, après deux volumes bourrés d’intrigues, de révélations et d’explosions (au sens propre comme métaphorique), pour observer des personnages, connus et nouveaux, dans un environnement quotidien. Moins pressée par la narration, l’autrice s’amuse plus que jamais, sans jamais nous laisser au bord de la route.

Nona la Neuvième est une autre facette du cycle de La Tombe Fermée. Un autre regard sur un univers que l’on croyait familier. Avec un tempo plus lent, Muir nous montre que, même s’ils s’en prennent plein la tronche, bon sang ce qu’elle les aime, ses êtres de papiers. Et cet amour est contagieux.