Samedi 17 septembre

Et petit à petit, le rythme se met en place. Comme tous les ans, le collège d’Alrest, jusqu’alors un blanc sur la carte, deviendra un endroit important. Ces enfants, dont j’ignorais tout, essentiels.

C’est aussi beaucoup ça, pour moi, être prof : se découvrir sans cesse des infinis.

Vendredi 16 septembre

Deux semaines et, déjà, pas mal d’élèves tentent d’entrer dans leur rôle. Il y a celle qui coupe tout le temps la parole, celui qui a dessiné une bite à la place d’un monstre en cours d’Arts Plastiques, celui qui insulte ses potes dans le couloir.

Ce sont les comportements que les profs des écoles et ceux de l’année dernière ont déjà constatés. Les masques laids qu’ils essayent d’enfiler. Et j’ai beaucoup de mal à gérer ça. Je tente de me montrer à la fois impitoyable et détaché. Impitoyable : pas question de laisser passer ça. Détaché : pas questions de focaliser sur ça.

Nouvelle année, possibilité de revêtir un nouveau rôle : et les mômes pour qui ça s’est mal passé l’année dernière n’ont pas à tourner le même épisode cette fois-ci. Pourtant, on dirait parfois qu’ils en ont envie. Et nous aussi. C’est plus facile de savoir d’emblée qui ils sont.

Mais leur montrer que ça n’est pas obligé. Sans le leur dire tout de suite, c’est trop tôt, sans doute un peu prétentieux, et ils n’écouteraient pas. Lutter pour poser sur eux un regard neuf, leur tendre un surprenant miroir, dans lequel ils ne se verront pas forcément comme l’année dernière. Encore une fois c’est un peu naïf. Mais c’est aussi comme ça qu’ils ouvriront leurs cages.

Jeudi 15 septembre

Sur l’un des côté de la salle, j’ai collé quatre tables, récupéré un ordi non utilisé du bahut et une vieille tablette. J’y ai placé des album, des livres de lecture, et une possibilité d’écouter des histoires. Un coin un peu joli, un peu chouette, pour que les élèves qui ne comprennent pas encore le français puissent bosser, quand certains cours sont vraiment au-delà de leur maîtrise du français. Il y en a au moins deux par classe, hormis en quatrième.

Endroit devenu, en quelques jours, un lieu déchaînant les passions.

“Pourquoi j’aller ?” proteste Raura, quand je lui propose de s’y installer et de préparer une présentation d’un conte au reste de la classe. Rien à faire. Elle restera assise à sa place, à remplir une feuille à laquelle elle ne comprend rien et que je n’ai pas le temps de lui expliquer en détails, plutôt que de se retrouver à cet endroit, différent du reste de la classe.

Pour Arto et Millie, par contre, c’est presque devenu une habitude, à tel point que je dois leur rappeler qu’on dit bonjour, avant de gagner l’endroit où les attendent leur travail.

Il y a aussi les mômes qui jalousent l’endroit : “Pourquoi on ne peut pas aller sur les ordis, nous ?
– Pour quoi faire ?
– Ben des recherches-sur-internet (ça se prononce en une seule respiration).
– Il n’y a pas internet, sur ces ordinateurs.
– Pour taper les cours.
– Et vous en ferez quoi, après ?”

Ça n’est pas la première fois que ça arrive. En quinze ans, j’ai aménagé les salles de classes de mille façons différentes. Et comme pour absolument tout ce que j’ai vécu dans le boulot, il n’y a jamais eu triomphe total ni défaite absolue. Au fond, ces quatre tables, elles sont comme absolument tout le reste du boulot : un lieu d’angoisse pour certains, d’épanouissement pour les autres, une façon de biaiser… Il ne s’agit pas de sombrer dans le relativisme, de dire que tout se vaut. Mais, en cette période où le collège va une énième fois être réformé, il ne serait pas néfaste que ceux qui vont tritouiller s’en souviennent. Si être enseignant est un métier aussi complexe, c’est que nous faisons du sur mesure. Tous les ans, pour chaque classe. Nous travaillons un matériau qui s’étiolera dès la fin de l’année. Il ne s’agit pas de trouver la solution, la méthode, venu d’au-delà des océans ou des contrées enneigées.

Il s’agit de laisser au enfants comme aux adultes la possibilité de tenter. En îlots, en rangs, en cercle, avec ou sans devoirs. Il s’agit d’avoir confiance.

Mercredi 14 septembre

“Monsieur, on va être noté ?”

“Tu les évalues quand, toi, pour la première fois ?”

C’est l’un des points névralgiques des débuts d’année : les premières évaluations. Ce moment où tu feras inscrire “contrôle” dans l’agenda, où tu créeras ta première évaluation par compétences sur Pronote, où tu rappelleras aux élèves que ce travail leur permettra de voir ce qu’ils ont assimilé.

Les premières notes, compétences, couleurs, licornes selon le mode d’évaluation, c’est toujours un sacré défi. Parce qu’il y aura ces élèves qui tremblent – littéralement – de stress à l’idée des premiers contrôles. Parce qu’il y a ceux qui attendent ce moment avec un impatience et qui considéreront avec suspicion que, dans certains cours, on n’ait pas accès à ce moment où l’on prend une copie double pour travailler en silence pendant une heure. Parce qu’il y a autant d’opinion sur l’évaluation dans la hiérarchie que d’établissements scolaires.

Alors, comme très souvent, depuis quelques années, j’adapte. Et je tente de diversifier.

Ne pas leur éviter le moment de la confrontation avec le redouté contrôle, ne pas réduire l’évaluation à une seule modalité. Et voir ce qui convient aux classes. C’est une pièce supplémentaire de notre vie ensemble. Encore une.

Mardi 13 septembre

Aujourd’hui, Raura est arrivée avec son matériel scolaire. À la rentrée, elle était entrée dans la classe avec un cartable Walt Disney, un agenda de l’année dernière rempli au tiers et des cahier déjà usagés.

Elle a désormais de quoi bosser. Mais les choses ne sont pas encore simples. Raura ne maîtrise que très partiellement le français, peine à lire son emploi du temps, et n’a pas accès à des cours de Français Langue Étrangère, dans le tout petit village ou se trouve le collège d’Alrest.

Et pourtant, je ne suis pas inquiet pour elle. Tout autour d’elle, des adultes et des enfants se mobilisent pour que sa situation s’améliore. Ses parents font de leur mieux pour comprendre les attentes du système scolaire. AESH comme profs et camarades prennent de leur temps pour lui expliquer le fonctionnement des cahiers et l’aider à les mettre à jour. Petit à petit, nous trouvons des activités pour l’aider à améliorer son vocabulaire.

Il y a quelque chose de désespérant à cette solidarité. Parce qu’elle est faite de bouts de ficelle, parce que les aides auxquelles elle a le droit sont soit peu accessibles, soit éloignées spatialement. Et que, comme souvent, nous pallions aux manquements du système éducatif.

Mais il y a aussi énormément de réconfort à voir un groupe faire société autour de Raura, pour lui permettre de s’intégrer. De devenir un membre de cet ensemble.

Je ne sais jamais comment me sentir quand je sors d’une journée où les choses ont avancé pour elle. Dois-je me réjouir ou m’indigner ? La réponse, comme souvent, est loin d’être aussi simple.

Lundi 12 septembre

Évaluations de début d’année en sixième. Pendant cinquante minutes, les mômes transpirent devant un écran. Pour la troisième année consécutive, j’en vois certains torturés par le conte “Les fées” de Perrault (qui va devenir le texte le plus détesté de France, détrônant “Demain dès l’aube” et “Le dormeur du val”).

Et je n’ai pas le droit de les aider.

Même pas Lucille, arrivée l’année dernière en France, qui sait à peine lire. Et elle demande pourtant. Plusieurs fois.

“Je suis désolé, je vous l’ai dit au début : je n’ai pas le droit de vous aider.
– C’est interdit d’aider, au collège ?”

Ça m’attriste, qu’elle éprouve ça. Même si c’est temporaire, même si c’est juste qu’elle n’a pas compris mon explication. On pourra me taxer de sensiblerie. Probablement. Mais ce genre d’épisode va contre l’éthique que je me suis forgée au fil des années, au contact des collègues les plus impressionnants du monde : J., F., J-M, et Monsieur Vivi. Qui ont tous en commun de vouloir faire de leurs élèves des êtres à la fois réfléchis et doux. Je ne peux pas l’expliquer autrement : être capable de considérer le monde avec intelligence, sans jamais céder aux généralités ou au jugement.

J’aimerais pouvoir transmettre aux élèves que je rencontre cette possibilité d’être gentils et forts. Parce qu’alors, oui c’est naïf, oui c’est débile, mais je suis persuadé que le monde serait sauvé. Seulement il faudrait infiniment plus de temps, il faudrait ne pas être pressés, il faudrait sans doute, ne pas repenser que l’école.

Mais voilà. Un idéal.

Samedi 10 septembre

C’est le moment où les cours commencent à leur ressembler.

À chaque vacances, c’est la même chose. Je prépare de nouveaux cours qui attendent, bien rangés, bien placés, bien en ordre. Je me dis que cette fois, c’est bon, je n’aurai rien à faire à ce niveau. On pourra dérouler la leçon, et se préoccuper du reste.

Et pour la quinzième fois, je suis détrompé.

Pour la quinzième fois, je me retrouve en train de réécrire, raboter, modifier la perspective, rajouter un étai ou retirer une échelle. Parce que les quatre classes que j’ai en charge cette année sont semblables aux autres, dans leur unicité. Je vais devoir revoir toutes les parties mythologiques de mon cours de sixième, les mômes étant redoutables de savoir dans ce domaine, mais blinder énormément au niveau du vocabulaire.
La proposition subordonnée ? Fastoche, pour les quatrièmes. Par contre, le présent n’est toujours pas maîtrisé.

C’est ça qui est épuisant. C’est ça qui est génial. Parce que je sais que cette question, je la rajoute pour Joshua, cette activité pour Tanya. Parce que ces cours polis attrapent des pics et des vallées, et qu’après quelques mois, je ne reconnaitrai pas mon travail de cet été.

Mais par contre, dans ces cours maintes fois raturées, il y aura leurs voix.

Vendredi 9 septembre

Fin de la première semaine. Comme souvent, depuis que je suis redevenu prof itinérant, j’ai l’impression d’avoir construit une première cabane. Quelques habitudes (le bingo littéraire en début d’heure, les dosettes de café fort dans le casier et le jeu de grammaire quotidien) qui perdureront ou auront disparu d’ici quelques mois. L’impression d’avoir repris depuis des mois, et qu’on ne tiendra pas. On tiendra.

L’autre jour, A. m’a écrit un message auquel je n’ai pas encore répondu – je suis nul pour répondre aux messages – me disant qu’il était heureux de deviner, dans ce nouveau collège, des élèves choux, d’après mes premiers billets. C’est là tout le truc. J’ignore s’ils le sont. Mais j’aimerais qu’ils le soient. J’essaye de m’en convaincre. Et de les en convaincre. Parfois, j’ai l’impression d’être débile, à cultiver leur part d’innocence un peu enfantine, un peu démunie. Mais j’aimerais, avant qu’ils s’en départissent, avant qu’ils “s’endurcissent” qu’ils “deviennent plus matures” qu’ils accèdent à ce moment de transition magique : celui où l’on a encore l’innocence des débuts, et suffisamment de jugement pour comprendre ce que cette innocence peut avoir de puissant. Et que des fragments peuvent en être conservés.

Mais tout cela, il sera temps d’y repenser lundi. Ce soir, je veux m’occuper de Tartelette, elle a été opérée, elle a le menton ouvert, a besoin de soins et de câlins. C’est tout aussi essentiel.

Jeudi 8 septembre

Réunion parents-profs, accueil des parents de sixième, en tant que professeur principal. Je suppose que la chemise Pikachu que je porte aujourd’hui envoie de façon assez claire le message que me hurle mon subconscient : “Vous expliquer comment gérer la scolarité de vos enfants ? Moi et QUEL âge mental ?”

Mais c’est aussi mon rôle. Je déploie ce qui me semble un long ruban d’évidences vide de sens, mais que les adultes présents dans la salle de classe écoutent avec attention. Et je serais bien con de mépriser cette prise de notes. Si j’ai eu quinze ans pour construire ces conseils, considérer qu’ils vont de soi, nombre de parents les entendent pour la première fois. Choc des temporalités. Je m’applique, donc. À répéter qu’il faut demander comment la journée s’est passée. Ne jamais hésiter à envoyer un message sur Pronote (auquel on répondra, mais pas tout de suite, et c’est normal). À psalmodier l’importance de faire son cartable avec l’emploi du temps devant le nez, sinon, comme on est un petit sixième, on a peur, on met tout dans son cartable, et ensuite on a très mal au dos.

Réunion parents-profs. Comme tant d’autres choses, dans l’enseignement, un passage obligé. Tellement banal que j’avais arrêté de lui donner du sens.

Peut-être un défi, cette année. Me rattraper par le col. Et repenser aux périodes que je traverse parfois par automatisme.

Rien ne doit aller de soi dans ce boulot. Il n’y a que comme ça que ça va.