Mardi 23 mai

Vers douze ans, j’ai été fasciné par Véronique Sanson. Ce n’était pas son vibrato ou ses paroles, mais une prise de conscience : pour la première fois, j’étais intéressé par autre chose que des histoires. Ce qui m’intéressait, c’était l’intériorité des êtres qu’elle chantait. La façon dont les mots et le timbre invoquaient une conscience imaginaire. Grâce à elle, j’ai vécu pour la première fois ce miracle dont sont capables les mots : donner accès à une pensée qui n’était pas la mienne.

On ne choisit pas ses éblouissements de jeunesse. Pour moi, la compositrice d’Amoureuse fut la première à me donner accès à ce que j’ai si souvent recherché ensuite en littérature.

Et, parce qu’on enseigne toujours avec ce qu’on est – il faudrait être malhonnête pour prétendre l’inverse – peut-être est-ce ce que je souhaite apporter à mes élèves quand je leur fait étudier des textes, si éloignés de leurs préoccupations, si abstraits. Parce qu’il ne faut pas déconner : comment faire accéder de petits êtres sains d’esprits à ce concept totalement celui de nous faire comprendre les pensées intimes d’êtres qui n’existent même pas ?

C’est pour cela que parfois, je “pars dans mes délires”. Comme aujourd’hui, alors qu’on étudie ‘homme qui plantait des arbres, en cinquième. Que je leur dis que ce n’est pas grave, s’ils ne comprennent pas tout, qu’ils ont juste à essayer. Je compare les tranchées de la guerre, que le narrateur a connu, aux sillons tracés par le vieux berger.

Aujourd’hui, j’ignore pourquoi, mais ça fonctionne. Ils écoutent. Depuis le temps, je parviens à distinguer un silence ennuyé et concentré. Aujourd’hui, ils me demandent comment c’est possible, que Giono arrive à nous convaincre qu’une seule personne peut créer un Eden.

Aujourd’hui, un ou deux, peut-être, touchent du doigt les éblouissements d’un ado complexé… Et de tous ceux qui l’ont précédé, en lecture ou en chansons.

Lundi 22 mai

Cet après-midi, les CM2 d’une école voisine viennent visiter le collège et assistent à un cours de sixième.

C’est une journée de transmutation.

Ils ressemblent déjà à des sixièmes, ces écoliers. Le cartable déjà un peu trop grand, la main déjà levée quand je pose des questions. Là où certains sixièmes se regardent en rigolant. Ils sont toujours enthousiastes, ce sont de chouettes mômes. Mais ils ne s’émerveillent plus quand on travaille sur les ordinateurs ou que l’on découvre un nouveau livre. Rien de plus normal. Eux, sont prêts à se mesurer à des textes plus complexes, à se montrer plus grands.

Plus grand, comme les quatrièmes. Qui ont atteint cette aisance encore torturée propre aux troisièmes. Ils ont exploré tout ce que le collège pouvait apporter de transgression et sont prêts à découvrir ce que c’est de devenir ces “jeunes gens”, que je commence à leur servir avec un petit sourire.

Le printemps, les pollens, et la transmutation.

Samedi 20 mai

Sur un réseau social – peu importe lequel – une photo, qui représente les contremarches d’un collège. Dessus, y ont été peintes des citations dites inspirantes.

Grosse colère de certains collègues : c’est du langage de management, celui que l’on tente de laisser en-dehors des écoles, et qui en plus a coûté de l’argent.

Grosse colère contre la grosse colère de certains collègues : c’est toujours la même chose, on tente de prendre des initiatives, mêmes partielles, même maladroites, et on se fait tomber dessus.

Et ça ne mènera probablement à rien. Chacun a raison. Chacun pense faire au mieux. Bosser un peu plus que prévu dans notre lettre de mission, c’est permettre que la machine dysfonctionnelle Éducation Nationale offre les mêmes chances à tous, c’est faire le jeu de ceux qui tentent de mettre à bas le statut des personnels de l’éducation. Se méfier des intentions de la hiérarchie c’est se figer dans des a priori idiots, c’est mettre l’intérêt des élèves avant les considérations administratives prioritaires dans les bureau.

Lorsque nous avons commencé à enseigner, à accompagner les élèves, à administrer, à gérer, nous avons tous reçu un morceau de l’Éducation Nationale. Il n’y a pas de contrat de travail. Ça peut sembler futile, ça me semble important. Nous sommes chacun dépositaires du bon fonctionnement de l’enseignement. Avec ce que – nous pensons que – la loi dit, mais aussi, et c’est évident, avec nos convictions personnelles. Sacré mélange.

Qui fait entre autres que nous nous écharpons en bas de contremarches. Oui c’est important. Non, nous ne nous entendrons pas.

Alors comment créer les modalités d’un front commun dissonant ?

Vendredi 19 mai

Le bureau de ma mère, quand elle était enseignante, était rempli de classeurs contenant ses cours. Manuscrits et photocopiés. Le soir, elle dessinait avec des marqueurs colorés de grandes affiches de sa très belle écriture de prof des écoles.

Quinze années de cours tiennent sur une clé USB. J’écris n’importe comment.

Pourtant, quand nous discutons, les mêmes interrogations. Les mêmes indignations.

Ce qui se perpétue.

Jeudi 18 mai

Jury d’oral blanc de troisième. Première fois pour ma collègue binôme, première fois pour les élèves.

Pas pour moi. Impression qu’il ne s’agit que de la continuation de tous ceux que j’ai fait passer jusqu’alors.

C’est aussi ça, être dans l’Éducation Nationale depuis un moment. Voir le temps qui s’accumule, se compresse, s’étire.

Et tenter de garder l’enthousiasme.

Mercredi 17 mai

Dans le dessin animé Utena, il y a ce moment qui se répète dans chaque épisode. L’héroïne doit gravir, marche après marche, un escalier en haut duquel l’attend un combat. La musique qui l’accompagne m’a toujours paru sinistre. Du synthé bien 90’s, des chœurs à la fois graves et aigus.

Quand j’étais adolescent, j’ai cru que ce serait comme ça, ma vie. Difficile et triste. J’aimais pas trop mes semblables, alors. Et quand j’ai découvert ce qu’était la vie sentimentale adolescente, ça m’a paru rajouter de la souffrance. Je ne voulais pas de ça. Je partais du principe que c’était obligatoire et que les autres faisaient ça parce que c’était obligé. Qu’il fallait éprouver du déplaisir mais sourire.

Un ou deux ans et je pige que ce n’est pas ça, le souci. Le souci, c’est que j’aime les garçons, pas les filles. Et d’un coup, l’escalier me semble bien plus haut. Bien plus emberlificoté. Brutalement, je suis devenu cet être fictif qu’on s’amuse à balancer vers les autres pour les insulter : le pédé, la tapette, la fiotte. On reçoit cette effigie avec un rire de dégoût et on la rebalance à d’autres. On ne s’est pas fait grand-mal, on sait qu’on n’est pas cet hideux pantin.

Sauf que je le suis.

On est dans les années 90. On parle davantage “des homosexuels”. Mais avec prudence. Comme si on ignorait encore s’il faut accepter le mot, le bannir, le traiter avec compassion, commisération ou sévérité. Je regarde avec terreur “Ceux qui m’aiment prendront le train”, en compagnie de mes parents. “Ce doit être tellement, tellement difficile.” entends-je. L’homosexualité, dans ce film, est complexe, claustrophobe, inévitable. Je frissonne. Ce sera ça ma vie. Pas totalement, je le sais, je suis pas idiot. Mais il va y avoir un germe de nuit, de souffrance. Ce sera le tronc d’où pousseront les branches de ma vie.

J’habite dans de petits villages. Pas vraiment le moyen de parler. Et puis, socialement, je suis hyper maladroit et renfermé. Je rêve. Je tente d’analyser. Est-ce que c’est parce que mon premier 45 tours, c’était les Rita Mitsuko ? Que quand j’étais môme, je voulais être davantage Viviane que Merlin ?

Ça recouvre tout le reste de gris. Je ne veux pas passer ce manteau qui est le mien. Alors je décide que la vie sentimentale, je la dissimulerai aussi longtemps que possible. C’est cool, ça fait de moi un bon élève, un étudiant assez brillant.

Heureusement, le monde, autour de moi, change. Des gens luttent, très fort. Je n’aurai pas participé à ce combat. Paralysé et ignorant.

Utena, ce sera le symbole de ces rayons de lumière générés par des humains qui auront lutté pour que, pas à pas, nous puissions commencer à exister. Une jeune fille veut devenir un prince pour sauver une princesse captive. Il existe des fictions comme celles-ci, il existe d’autres manières d’envisager l’existence. Et petit, à petit, extrêmement doucement, je vais découvrir que tout n’a pas à être gris, hostile et tordu.
Dans les derniers épisodes d’Utena, ils remplacent l’escalier par un ascenseur qui monte vite, de plus en plus vite, vers l’action, vers l’essentiel, vers le combat dont dépend la vie des deux héroïnes.

Mon histoire m’appartient, il est tout à fait possible – probable – que personne n’éprouve la même chose que moi.

Il n’empêche.

Il n’empêche que j’ai désormais les possibilités physiques et intellectuelles de me battre, pour que ces droits, qui m’ont été attribués par d’invisibles et héroïques présences, soient préservés et amplifiés. Pour que plus jamais on ne pense que la vie sentimentale n’est qu’une souffrance ajoutée à celles que l’on combat déjà. Pour que plus jamais un adolescent ne referme silencieusement sur lui le couvercle d’un cercueil de tristesse ou d’indifférence.

Pour que personne ne meure d’éprouver ce que j’ai éprouvé.

Et cette volonté, il ne se passe pas un jour sans qu’elle n’enflamme ce que je suis.

Mardi 16 mai

Je suis tellement embêté et honteux : j’ai sommeillé. Bon après, j’ai des circonstances atténuantes : insomnies cette nuit, bonnes grosses allergies qui me font parler avec la voix de Daffy Duck, et sièges très confortables. En plus, je n’ai pas été prévenu dans les temps que j’accompagnais cette classe pour la sortie Collège au Cinéma.

Sur l’écran, le film est très lent et très beau, la clarté violente succédant à l’obscurité : Diamond Island. Sur les sièges, l’adolescence bretonne fait face à la jeunesse cambodgienne. Je me ronge les sangs : double culpabilité. Non seulement j’ai piqué du nez le premier quart d’heure, mais en plus le film nécessitait une vraie préparation en amont. Comment est-ce que je vais rattraper le truc ?

Les lumières se rallument, certains mômes s’étirent.

“Vous avez pensé quoi du film, monsieur ?”

Bon, soyons le prof sincère et concerné :

“Honnêtement, j’ai beaucoup aimé, mais je suis embêté, c’est un film compliqué parce que…
– Moi j’ai bien aimé.
– Vraiment ?
– Ben… Oui.”

Mon doute a l’air de l’offenser. Bien sûr ils n’ont pas tout aimé. Pas forcément tout saisi (moi non plus).

“Monsieur, je vous avoue que je n’ai pas compris une des scènes, parce que j’ai piqué du nez à un moment.
– … Moi aussi.”

Il ne faut pas s’en faire tant que ça.

Lundi 15 mai

C’est étrange, un 15 mai, de découvrir une nouvelle classe. Ces quatrièmes n’ont pas eu cours depuis plus d’un mois. Quand on est un collège du fin-fond de la Bretagne et que son prof est absent pour un long moment en fin d’année, même les coups de téléphones tempétueux du principal au rectorat n’y changeront rien : pas de remplaçant.

Donc, le temps d’une séquence, une grosse poignée d’heures, je deviens leur prof de français.

L’entrée en classe est étrange. J’en connais certains par des échos en salle des personnels, eux, à n’en pas douter, par les échos tout aussi efficaces de la cours de récré. Ils n’ont pas mes codes, et moi pas les leurs. Nous passons cette heure (la prochaine ne sera pas avant la semaine prochaine) à nous observer. Ils ont commencé à étudier Rimbaud, je leur choisis trois poèmes à découvrir. En fait, c’est approprié : je n’ai jamais fait étudier Rimbaud en quatrième, ils découvrent la musique de ses mots.

Tous ensemble (quatorze, ils ne sont que treize, treize bon sang !) nous apprenons. Pas pour longtemps. Pas pour créer ce que l’on appelle une “relation de classe”.

Juste pour suivre, quelques jours, l’homme aux semelles de vent.