Mercredi 3 mai

“Tu as la peau dure.” m’a dit quelqu’un aujourd’hui. Il parlait littéralement. Il voulait dire qu’apparemment, je n’ai pas la peau particulièrement sensible aux piqures, pincements et autres griffures. C’est un fait.

Ça m’a fait rire, parce que, sans le savoir, cette personne a identifié ce qui explique ma présence prolongée dans l’enseignement, et le plaisir que j’y prends.

Je ne suis pas un professeur différent des autres. Je n’ai pas le talent oratoire de mes collègues les plus éloquents, le génie pédagogique de ceux qui préparent des projets fabuleux ou la rigueur intellectuelle des plus érudits.

Mais j’ai de la résistance.

Que ce soit lors de mes premiers jours, quand je n’avais encore rien à faire dans ce métier, et que je rentrai mortifié de ce que j’avais proposé. Que ce soit quand les cours se sont mal passés, que je sois en conflit ouvert avec une classe, ou qu’on me balance du jour au lendemain un niveau que je n’ai jamais eu (les joies du TZRiat), j’y vais.
Ça n’est pas un super pouvoir ou une source de fierté. Je sais juste mettre un pied devant l’autre. Peut-être que sans cette caractéristique, j’aurais fait comme T., et j’aurais changé de profession. Peut-être que j’aurais demandé une mutation ailleurs, que j’aurais, comment dire, mené ma carrière avec davantage d’ingéniosité. Est-ce avoir “bien mené sa carrière” d’enseigner en tant que remplaçant dans un collège que l’on n’a pas choisi alors que l’on a quarante ans ? Je l’ignore. C’est ce que je fais.

On n’est pas trop sensible, quand on a la peau dure, c’est sans doute un problème, ça empêche de saisir des opportunités, ou de se mettre dans le sens du vent.

Mais on avance.

Mardi 2 mai

Il y a des paroles que l’on prononce sans y penser et que l’on regrette après coup. Pas forcément parce qu’elles font du mal. Mais parce qu’elles sont… comment dire… Inadaptées.

“C’est jouer à être quelqu’un d’autre.”

J’ai très souvent, jusqu’à cette année en fait, utilisé cette phrase, lorsque je demandais à mes élèves d’écrire des rédactions adoptant un autre point de vue, ou de rédiger “des textes qui nous serviront à rien pour plus tard.”

Et aujourd’hui, une sorte de mini-révolte chez les quatrièmes. Une révolte gentille, parce que les quatrièmes sont adorables. Je leur demande de rédiger un article descendant une œuvre qu’ils aiment beaucoup, à la manière de Lucien de Rubempré chez Balzac. Ils se mettent – tellement respectueusement que c’en est presque drôle – en colère.

“Mais on n’a pas envie ! C’est horrible !
– C’est pour faire comme si vous étiez journaliste dans le roman.
– Mais on veut pas être journaliste dans le roman !”

Le moi d’il y a quelques temps les aurait morigéné pour leur manque de curiosité. Mais il y a beaucoup à réfléchir dans les protestations de cette classe placide. Et notamment ceci : ils ne savent pas, comme tous les adolescents, qui ils sont. Pas encore. C’est normal, c’est peut-être même plutôt encourageant. Alors quand ils jouent un rôle, ils veulent que ce soit rassurant, beau et vrai. Leur travail sur Le Cid en est la preuve : ils ont passé énormément de temps à choisir le personnage qu’ils interpréteraient. Parce que pour eux, ils sont ce personnage. Passer la peau d’un être déplaisant n’a rien de cathartique ou de libérateur pour eux. Pas encore. Ils sont suffisamment occupés à former leur individualité pour aller en explorer d’autres. Alors quand le prof leur propose de jouer quelqu’un qui leur est totalement étranger…

Je finis par renoncer. On rédige ensemble le blâme d’une œuvre à laquelle ils sont indifférents. C’est moins intéressant – pour moi – mais ils participent tous. Et posent de petites briques dans la construction de leur esprit.

Lundi 1er mai

Débat, dans ce week-end de la fête des travailleurs, sur twitter. Des enseignants se demandent si certaines matières demandent davantage de travail de préparation ou de correction que d’autres. Forcément, comme on est sur twitter, ça tourne au vinaigre et ça se conclut par des propos pas très agréables.

Comme si le temps de travail des professeurs restait ce tabou absolu, dont on n’arrive pas à parler, que ce soit entre collègues ou avec des personnes extérieures à ce boulot. Il y a quelques années, j’avais écrit sur ce “travail de l’ombre” : la conceptions des cours et l’évaluation, bien entendu, mais tout le reste également. Les réunions, les rencontres avec les parents, la différenciation… Tous ces trucs qu’on a du mal à expliquer non seulement aux autres, mais également aux collègues. Peut-être parce que nous avons la chance d’exercer un boulot extrêmement libre. Dans lequel on peut passer nos week-ends entier à étalonner nos cours ou à se la couler douce.

Peut-être parce que nous exerçons un boulot de bonne volonté.

Nous ne sommes pas – encore ! – surveillés, évalués, pour ce travail de l’ombre. C’est notre plus grand privilège et notre malédiction. Privilège : nous créons notre univers pédagogique, nos relations avec nos classes, notre persona de prof. Malédiction : il est tellement simple de tenir ce qui constitue l’épine dorsale de notre profession pour quantité négligeable. Il est plus facile de brailler que les profs sont des feignants que de leur accorder le bénéfice du doute. Et si même entre nous, nous en venons à tenter de mesurer l’immesurable, à nous demander qui bosse le plus, alors comment s’en sortir ?

Je préfère me dire que nous faisons presque tous de notre mieux. Que dans leur immense majorité, les enseignants sont des personnes consciencieuses, qui tentent de faire correspondre leurs aspirations et leur pratique.

Je préfère me dire que, quand ce genre de débat refait surface, il n’y a qu’à secouer la tête. Et continuer.

Dimanche 30 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Marina Viotti, gagnante des Victoires de la musique classique.

Samedi 29 avril

La dernière période de cours qui se profile. Huit mois au collège Alrest et à peine deux mois, troués de jours fériés avant la fin. C’est le moment où, en tant que TZR – remplaçant – je commence à rêvasser. À quoi est-ce que ça ressemblerait, si j’y restais ? Deux années de suite dans le même bahut ? J’ai connu ça, pourtant, en région parisienne. Mais ça me semble loin, si loin… Je sais que dès mardi, je commencerai tout doucement à ramener un peu de matériel depuis ma salle chez moi. Petit à petit jusqu’à ce que, à la fin du mois de juin, j’aie effacé toutes les traces de mon passage.

Je n’ai pas spécialement envie de rester dans ce bahut. Les collègues sont géniaux, les élèves adorables, mais se taper les deux tiers de l’Ile et Vilaine dans le sens de la hauteur pour s’y rendre, ça use. Et pourtant, déjà, ce léger sentiment de nostalgie. Je commence à m’évaporer. La réalité de ce qui m’entoure au niveau du boulot perd un peu, juste un peu, en consistance.

Ça n’est qu’une année scolaire pourtant. Que la règle du boulot. Et pourtant, pendant dix mois, cette salle de classe aura été l’épicentre de ma vie professionnelle, à laquelle je me suis ô combien attaché. C’est étrange de se dire que bientôt, ce ne sera plus qu’un souvenir. Mais est-ce que ça n’est pas plus beau comme ça ?

Non. C’est juste mon envie de rendre tout ce que je vis dans ce métier beau. Il n’y a pas grand-chose dont je suis fier dans la façon dont je bosse. Mais ça, oui.

Vendredi 28 avril

“Je ne comprends pas, en plus vos appréciations, elles sont très encourageantes !”

Face à moi, les yeux de la mère d’Ethan brillent à la fois de colère, de frustration, et d’envie de comprendre. Ceux d’Ethan, je ne les vois pas. Il les détourne vers la vitre de la salle 101. Il a de beaux yeux, Ethan tout bleu, comme ceux de sa maman et, au début de l’année, toujours emplis d’enthousiasme.

Ça a changé. Là où il venait me voir à la fin de chaque cours pour m’expliquer que j’étais son professeur préféré, là où il voulait toujours en savoir davantage sur le cours que l’on venait d’apprendre, Ethan passe désormais son sac sur son dos d’un coup d’épaule – il a gagné en force – et sort voir ses copains.

“Et le soir, on lisait chacun une page de livre avec sa petite sœur. C’est comme ça qu’ils ont appris le français. Maintenant il n’a plus envie.”

Les résultat d’Ethan ne sont pas mauvais, pourtant. Il semble juste tellement moins motivé. Tellement moins investi. Et sa maman en souffre, c’est pour ça qu’elle a voulu me voir.

Peut-être, bien entendu, peut-être y a-t-il quelque chose d’important qui se joue. Mais j’ai aussi l’impression que, tout simplement, Ethan a cessé, durant cette année de sixième, d’être un petit garçon. Au collège, il y a des trucs importants, et magiques, et sombres, et sales, et merveilleux, et graves qui se jouent. Ethan, en ce moment, veut aller les voir. Il veut s’opposer aux adultes, détourner le regard, parler sans lever la main. Il veut dire des gros mots et impressionner les adultes. Il veut rigoler quand on lui tourner le dos et se dévoiler un super bon matheux.

Ethan veut savoir ce que c’est, d’entrer dans l’adolescence. Je n’ai pas d’enfant, mais je suppose que ce doit être douloureux. Et c’est mon rôle, ce jour, de l’accompagner dans ce cheminement. En ne mettant pas tout sur le compte de ce changement, mais en lui expliquant, le plus clairement et le plus gentiment possible, en quoi il est incontournable.
Les peines de croissance, c’est pour tout le monde, enfant comme adultes.

Jeudi 27 avril

“Tu sais que tu es un vieux prof quand tu croises un ancien élève de sixième qui passe le bac.” écrit sur facebook un – jeune – collègue.

Et il est vrai que c’est une étape, pour nous, les profs de collège. Le petit nœud à l’estomac quand les mômes viennent te voir. Plus grands. Mais ça n’est qu’une étape. Parmi celles, innombrables, qui cascadent ensuite. La première fois qu’un élève te parle de son boulot. De sa famille. De ses enfants. La première fois qu’il devient l’un de tes collègues.

Finalement, c’est quoi un “vieux prof” ? Je dois être l’un des humains les biens moins placés pour répondre à cette question, étant donné que j’appelle encore certains adultes de ma connaissance “de grandes personnes” (pas en leur présence).

Je n’ai pas envie de balancer ces banalités de garder l’esprit jeune, ou je ne sais trop quoi. Mais le fait est que, comme je l’ai déjà dit, j’ai l’impression chaque année de débuter dans le métier. Et si, de plus en plus, je croise des élèves devenus “grandes personnes”, je débute aussi, à chaque mois de septembre. Plus riche d’expériences et de méthodes, mais toujours aussi novice émotionnellement.

Un vieux prof, sans doute. Qui débute.

Mercredi 26 avril

Coup de téléphone à T. Je lui raconte comment j’ai discuté avec une collègue bientôt titulaire, que j’ai tenté de la rassurer sur son futur en région parisienne, sans lui peindre non plus un tableau trop idyllique.

T. s’emporte. Contre ceux qui peuvent dire que l’enseignement en REP+, c’est chouette et épanouissant. L’enseignement en REP+, c’est ce qui lui a fait quitté le métier.

Je sais pas si ça lui fait encore mal.

À moi oui.

Mardi 25 avril

Irina a commencé l’année comme une caricature d’élève modèle : sérieuse, attentive, organisée. Toujours son matériel. Rien ne semblait la dévier de son objectif d’avoir toujours de bons résultats, de se montrer solide.

Et puis, la machine s’est grippée.

Depuis plusieurs mois, il est question qu’Irina reparte dans le pays dont elle est originaire. Quand ? Pour combien de temps ? Impossible de le savoir, la professeur principale ne parvient pas à convoquer les parents. Tout ce qu’Irina sait est que, si cela arrive, ce sera immédiatement.

Elle s’est métamorphosée.

Désormais, Irina parle fort, et rit encore plus fort. Pleure souvent aussi. À abandonné les ateliers auxquels elle participait pour être avec ses copines. Ses résultats ont augmenté dans les matières qu’elle aime, plongé dans celles qui l’intéressent moins. Elle me fait la gueule une journée, et m’affirme que je suis le meilleur prof de l’univers le lendemain. Et lorsque je lui demande si elle a envie de discuter un peu, s’enfuit à toutes jambes.

Le chaos est advenu dans la vie d’Irina. Et la voir tenter de le chevaucher, de le maîtriser, crève le cœur d’admiration.

Lundi 24 avril

“Monsieur, vous avez recousu votre bouton de chemise.
– Eh oui.
– Par contre c’est pas exactement le même que les autres.”

Les élèves ont, quand ils regardent leurs profs, une vision qui feraient passer Superman pour une taupe presbyte. Le moindre détail est passé en revue, analysé, et commenté plus ou moins discrètement, en fonction de l’ambiance de classe.

Et c’est plutôt étrange.

“Monsieur, pourquoi vous mettez plus votre T-shirt Monster Hunter ?
– Monsieur, elle est où votre veste rouge ? (c’est vrai, elle est où ?)”

Je ne m’y trompe pas : quand on est contraint d’écouter un adulte le détailler du regard devient un dérivatif à l’ennui ; car non, je n’ai absolument pas la prétention d’enseigner à des élèves en permanence assoiffés de connaissance.

Si c’est étrange, c’est que j’ai très peu conscience de moi-même.

Je suis extrêmement maladroit. Je me cogne, je fais valdinguer des trucs – grand spécialiste du lâcher de Veleda en pleine explication – je trébuche. Ça n’est pas que je ne “fais pas attention”. C’est que je n’arrive pas à me concevoir dans l’espace.

Sauf quand je sens que l’une ou l’un d’entre eux me fixe vraiment. Que j’existe à leurs yeux. Là, c’est comme si Monsieur Samovar prenait corps.

C’est bizarre à dire comme ça. Mais dans ces moments-là, j’existe.