Jeudi 13 avril

Non.

Non, je ne ferai pas club de jeu de rôle le jeudi en plus du lundi.

Non, je ne récupérerai pas les brouillons des rédactions pour les corriger.

Non, je ne resterai pas une heure de plus pour aider les mômes à faire leurs devoirs.

Je me nuis en faisant ça, je le sais. Parce que, je l’ai déjà dit, ce qui définit mon enseignement n’est pas que je prépare des cours particulièrement érudits ou innovants. Ce n’est pas que je suis un spécialiste de la littérature médiévale ou des procédés de style.

C’est que souvent, j’en fais un petit peu plus. Un peu plus de boulot pour que les élèves réussissent mieux, ou se sentent mieux dans leurs baskets.

Mais en ce moment, pour tout un tas de raison, je n’en n’ai pas l’énergie. Et je regarde, un goût amer à la bouche, ce type que je n’aime pas détruire une partie de ce qu’il a construit cette année. Juste parce que j’ai les batteries à sec.

Punaise il est temps que les vacances arrivent.

Mercredi 12 avril

Il passe devant nous à l’arrêt de bus. Il a l’air invincible sur son vélo. Vif et heureux. Comme toujours, on dirait une sorte de prince, arraché à son royaume, où il retournera un jour. Contrairement aux trois profs, le visage creusé par la journée de boulot.

“Ah tiens, salut !”

J’essaye de détecter de la provocation dans son sourire, je n’arrive pas à le déterminer. Parce que merde, quoi, il ne ressent même pas un peu de culpabilité ? On l’a porté à bout de bras, Lorian. Il nous a expliqué que c’était compliqué pour lui – je ne doute pas que ça l’est – et pour sa famille – je n’en doute pas non plus – qu’il voudrait réussir mais n’y arrive pas. Il y a eu des entretien, du temps passé avec lui, du tutorat…

Pour qu’il arrête, un beau jour de venir en cours. Et qu’on le voit se balader dans le village d’Alrest. Ou nous dépasser à vélo. Je peste parce qu’une partie de moi a la sensation d’avoir été flouée. Alors que la réponse est sans doute beaucoup plus complexe. Le système scolaire a perdu Lorian, parce que ses outils n’étaient pas adaptés. Dans l’accompagnement comme dans la sanction.

Et maintenant ? Que va-t-il lui arriver ? Il n’est qu’en cinquième – officiellement – et sa scolarité encore obligatoire pour un moment.

Mais tout ça je ne le saurai sans doute jamais, n’étant pas là l’année prochaine. Sentiment de gâchis et goût de cendres. Peut-être que je ne devrais pas m’en faire ?

Il a l’air heureux après tout.

(Je m’en fais).

Mardi 11 avril

Les sixièmes ont filouté. En tant que prof principal, il est de mon devoir de leur faire des remontrances. Les sixièmes entrent en classe, ils savent qu’ils ont filouté, ils savent qu’il est de mon devoir de leur faire des remontrances.

“Bonjour, nous allons commencer. Je commence par mettre ma casquette de professeur principal.”

Comme à chaque fois, je mime que je m’enfonce un couvre-chef sur la tête. Deux petits rires étranglés, ce geste étant pourtant un classique. Le temps se fige et j’hésite. Comment le dire ? C’est délicat les engueulades. Délicat, parce que la tentation de faire peur, de faire comprendre que c’est nous qui avons le pouvoir et pas eux, est toujours là. C’est presque grisant. Mais ce n’est pas l’enjeu. Quel est l’enjeu, avec eux ? Ces sixièmes là, précisément ? Ces petits individus ?

Parfois il suffit de se poser la question.

“Bon, on vous l’a déjà dit, votre compétence forte à vous, c’est votre maturité.”

Les mômes retiennent leur souffle. S’accrochent à leur siège pour l’explosion. Je ne fronce pas un sourcil, mais prends mon air le plus préoccupé possible.

“Et là, on a eu un souci sur cette compétence. Le remplaçant de physique est arrivé, et vous n’avez pas réussi à lui expliquer qu’il y avait un plan de classe dans cette matière. Vous vous êtes assis comme vous le vouliez. Ça pose souci. Vous seriez arrivé en expliquant les règles, vous auriez gagné sa confiance. Là, c’est dommage, vous êtes passés à côté.”

Ce discours serait accueilli au mieux avec perplexité, au pire avec des hurlements de rire dans certaines classes. Pas avec eux. Je sais que je touche à leur orgueil. Ils sont heureux d’avoir la confiance des adultes. Et le silence absolu qui règne sur la salle me faire comprendre que j’ai touché juste.

“Vous comprenez ce que je vous dis ? Je me trompe ?
– Non… non…
– Bon. Donc comment on peut dépasser cet obstacle ?
– En s’excusant ?
– Pourquoi pas ? Je ne vais pas vous donner la solution, je sais que dans cette classe, vous saurez trouver comme faire.”

Le reste de l’heure se déroule dans cette ambiance contrite que je ne connaissais d’habitude qu’après avoir hurlé copieusement, il y a très, très longtemps. J’ai essayé de rester cohérent avec ce que nous construisons ensemble depuis le début de l’année : une relation d’estime et de confiance mutuelle ; et ça a fonctionné. C’est rare. Très rare.

Mais cette sixième me donne tellement d’espoir.

Lundi 10 avril

Le collège d’Alrest est merveilleux. Les élèves auxquels j’ai la chance d’enseigner sont adorables, j’ai le privilège d’exercer toujours dans la même salle, grande et modulable. L’administration travaille en bonne intelligence avec le personnel enseignant et d’encadrement.

Mais le collège est loin.

Ça peut sembler anodin. Des plaintes de bien-nourri. Mais c’est épuisant.

J’enseigne depuis quatorze ans, et il n’y a que trois années où j’ai eu moins de cinquante minutes de trajet aller pour me rendre sur mon lieu de travail. Métro, voiture, bus cette année. Jusque là ça allait. Je bossais, j’écoutais de la musique, je discutais avec les collègues. Je ne compte plus le nombre de monde parallèles que nous avons crées dans le RER D avec T.

Mais cette année, je n’arrive plus vraiment à tenir. Est-ce l’âge ? L’illusion que, arrivant en Bretagne, les transports seraient plus simples ? Ou juste un ras-le-bol ? Quand on me demande pourquoi je ne veux pas rester à Alrest l’année prochaine – le poste est vacant, personne ne l’avais demandé l’année dernière, fait rarissime en Bretagne – je ne réponds que cela : “parce que c’est loin.” La raison sonne vide à mes oreilles, mais elle est là. Traverser ces kilomètres de campagne, sentir cette espèce de fatigue sourde te tomber dessus à chaque trajet et la remuer, ça finit par ne plus m’aller.

Comme on peut aspirer à une chambre à soi, je souhaite un lieu plus proche.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Samedi 8 avril

Départ pour une terre au fin-fond de la terre. Pendant deux jours, ne pas penser du tout, du tout à la scène. Aux mômes.

Ça faisait longtemps. Ça fera du bien.

Vendredi 7 avril

Fanny est en quatrième. Fanny aimerait devenir avocate, s’occupe d’un petit bouc chez elle, et aime aider ses camarades de classes.

Fanny est d’une maturité folle sur certains points, moins sur d’autres.

Mais émotionnellement et affectivement, Fanny est arrivée au bout de ce que le collège peut lui apporter. Elle comprend qu’elle doit bosser pour elle et pas pour faire plaisir, est capable de passer par-dessus ses impulsions, accepte de parfois s’ennuyer.

Et Fanny commence à se sentir à l’étroit. Elle se détache peu à peu de ses camarades. Non qu’elle soit moins agréable avec eux, ou moins motivée. Mais lorsque, dans le bus de la sortie scolaire, ils commencent à chanter “Fanny aime Erwan, Fanny aime Erwan !” elle lève sur eux et les enseignants un regard totalement désemparé. Elle recherche le contact avec les adultes, avant de s’en aller, comme si elle craignait de nous lasser.

Fanny sait qui elle veut être, aimerait pouvoir l’explorer.

J’hésite à lui dire qu’au lycée, ça ira mieux. Parce que le lycée, c’est dans un an et demi, autant dire une vie. J’hésite à lui dire de se rapprocher d’Enoch, qui est dans la même situation, parce que recommander des fréquentations à quelqu’un, ça ne fonctionne pas.

Alors je tente de lui faire comprendre que c’est elle qui a raison. Qu’elle est légitime, même si en minorité. Fanny me croit, elle croit ce que lui racontent les adultes.

Mais l’attente est longue, et l’horizon bien plat, pour ceux dont les ailes sont déjà tissées.

Jeudi 6 avril

Grève.

Je sais à nouveau.

Mais l’espoir, c’est un marathon. Et qu’importe s’il a lieu dans le désert.