Jeudi 7 décembre

En début d’année, j’avais envoyé un message sur l’intranet du lycée que j’avais omis de signer. Une collègue l’avait vertement relevé. Je suis allé la voir et n’ai trouvé à dire que ce que je pensais : que ça m’avait fait de la peine, et que je ne savais pas comment le lui communiquer autrement.

Depuis, il s’est établi une relation étrange entre elle et moi. Nous ne nous voyons que très rarement – je ne vois mes collègues que très rarement – mais à chaque fois, elle vient me trouver et me parle de sujets graves et importants. Ça fait toujours aussi bizarre qu’à la première fois. Et aujourd’hui, la conversation roule sur la classe que nous avons en commun et avec laquelle ça ne s’est pas bien passé, pendant son cours. J’ignore si c’est parce que j’en suis à ma sixième heure de cours et qu’il m’en reste encore deux, que j’ai plus de café que de sang dans l’organisme, mais je m’entends répondre :

« Tu sais, je crois qu’il faut apprendre à s’en moquer. »

Elle me regarde, les yeux ronds, qui me signalent que je vais devoir développer.

« On marche sur une frontière très fine. La remise en question est nécessaire. Mais il faut aussi être assez lucide pour se dire que parfois, on n’y est pour rien. Qu’on a bien bossé et que ça n’a pas fonctionné malgré tout. Après, le risque c’est de basculer trop d’un côté ou de l’autre. Et c’est ça qui est fatiguant. Très fatiguant, même. »

J’ignore si je dis ça pour elle, pour moi, pour que ces mots résonnent dans la salle des profs et en imprègnent un peu la moquette décolorée. J’ignore si je dis ça pour retrouver mon équilibre sur ce fil fin, si fin.

Mercredi 6 décembre

Ils sont en train de discuter dans le hall du lycée Keves, tandis que je sors de mon après-midi de cours, et m’apprête à me rendre dans mon autre bahut pour un conseil de classe. Une petite dizaine de premières Galopa, en cercle.

« Oh monsieur ! »

Il se passe quelque chose de très petit, de très simple, de très doux. Le cercle se dessert un peu. Et deux de ses maillons pivotent légèrement. Je n’ai qu’un pas à faire pour m’y intégrer.
J’ai appris, il y a quelques années, à figer le temps. Le tout, c’est de prendre une grande inspiration. Tout se ralentit, presque jusqu’à l’immobilité totale, et alors le fugace s’offre à toi. J’observe. J’observe les visages qui sourient doucement. J’observe les pulsations de mon cœur, un cœur de lycéen, d’un coup. Je sais pourquoi, je ne m’en cache pas. Ma scolarité n’est pas mon meilleur souvenir, mon intégration parmi mes pairs n’a vraiment commencé qu’une fois le bac passé. Et même si la théorie de l’enfant que tu portes en toi me donne envie de mordre des parpaings, je comprends parfaitement que le Monsieur Samovar qui a passé sa première à avoir l’impression que le monde était du 38 alors qu’il chausse du 42 se sente ému.

J’observe, mais pas trop longtemps. C’est beau, et il ne faut pas le faire disparaître sous les mots. Juste ressentir beaucoup de gratitude. Alors je décide de sourire et de relâcher la bride du temps.

« Désolé, je suis attendu à Agnus.
– À jeudi alors.
– À jeudi, et merci. »

Ils me regardent, un peu perplexe. Je grimace un geste, et tourne les talons. C’est tout, et c’est parfait.

Mardi 5 décembre

Ce matin, j’ai rentré le code du parking du lycée de Keves pour ouvrir ma session d’ordinateur du lycée d’Agnus. Dans ma petite écriture serrée et brouillonne, se déploient, sur la première page de mon agenda, des suites de chiffres et de lettres : les accès à mon établissement de rattachement, au cahier de texte en ligne d’un bahut, aux ressources partagées d’un autre.

Je vieillis probablement – pas probablement, je vieillis – et de plus en plus souvent, se brouille devant moi ces identités numériques que je dois revêtir. Que je dois : c’est ce qui persiste, alors que mon corps physique est si peu présent dans mes établissements. « On vous voit jamais », m’a dit, sans méchanceté, l’une de mes élèves de première l’autre jour. Je passe d’une réalité à l’autre et parfois contemple, avec un peu d’envie, ces collègues qui ont peu planter leurs racines. Pas forcément par volonté de stabilité, non, mais juste parce qu’ils peuvent prendre le temps : organiser un projet un peu ambitieux, s’adresser à la bonne personne pour obtenir des subsides, se faire connaître de leurs élèves. L’éducation, je le dis souvent, est le temps long. « Mettre un professeur devant chaque élève », c’est encore plus futile qu’un slogan : c’est affirmer qu’on ne comprend pas ce qui constitue l’essence de l’enseignement. Que l’on pare au plus visible : en mettant des silhouettes devant des élèves. Des silhouettes qui feront au mieux mais auxquelles manquent indéniablement de la substance.

Alors pour compenser, j’ai recommencé à porter les vêtements, les accessoires dans lesquels je me sens le plus incarné : les vestes un peu cintrées, les T-shirt rigolos, le bracelet rainbow. Tant pis pour le froid. Exister, ça passe aussi par ces futilités. Et je le sens rapidement : les classes sont plus réactives, moi plus en confiance.

Exister. Je ne l’avais pas vu venir, que ce soit l’un des défis de ce boulot.

On est jamais à court de surprises.

Lundi 4 décembre

Les feuilles mortes s’empilent devant le lycée Agnus depuis le début de l’automne. Avec la pluie qui tombe désormais à gros traits, le sol est devenu poisseux, une patinoire dégueulasse sur laquelle s’étalent régulièrement élèves et professeurs en arrivant en cours. C’était peut-être pour ça, l’ambulance devant le bahut, ce matin, ambulance que tous les élèves regardaient, plutôt que de s’intéresser à l’extrait de Stupeur et Tremblements sur lequel je leur demandais d’inventer une problématique.

Le conseil de classe des secondes est passé, la prochaine échéance, ce sont les vacances de Noël. Pas surprenant que dans cette situation, l’attention soit en chute libre.

Alors je tente de compenser, de compenser leur lassitude, le fait que parfois, les gamineries et les rires bêtes ressurgissent. Je tente de compenser le fait qu’ils soient coincés derrière des bureaux trop petits et des chaises qui les forcent à se plier en deux. Je tente de compenser la laideur de ce début de mois – les portes des couloirs sont fermées pour cause d’aimants déficients, on se croirait dans une prison alien de Doctor Who – en bétonnant mes cours. C’est sans doute un peu futile, un peu ridicule. Mais je ne désespère pas, qu’à force de tracer des liens entre les mots et les œuvres d’art, entre la vie et la fiction, les feuilles et le sol aient l’air un peu moins dégueulasse.

Samedi 2 décembre

Note pour moi-même : cette récréation de vendredi. Une collègue, enseignant au lycée d’Agnus depuis plusieurs années, en train de rire. « Moi, la gestion de classe, je déteste. Je suis contente de ne plus m’occuper de ça depuis que je suis ici. »

Pour que ça puisse être conçu, même si c’est plus compliqué que ça, même si c’est faux, comme un luxe, c’est vraiment que je suis dans un établissement totalement différent. N’oublie jamais. Chacun des bahuts où tu arrives est un grand vaisseau spatial curieux.

Celui-ci n’y fait pas exception.

Jeudi 30 novembre

Premier conseil de classe. Il est vingt heures et quelques quand je sors. Il fait froid, il fait nuit. J’ai donné huit heures de cours, me suis énervé trois fois, toussé je ne sais combien et bu cinq tasses de café. Il n’y a plus de place nulle part dans ma tête.

« Tu ne vas pas dans le quartier d’Alois ? » me demande A., le stagiaire de maths.

Alois est à l’exact opposé de ma destination. Et la circulation fera que ça ralongera mon trajet d’une trentaine de minutes.
Ça n’est pas par grandeur d’âme que j’accepte. Ça n’est pas pour me la péter sur un blog – prétérition mon amour – ou espérer rattraper ma dette karmique qui doit être égale à celle de nos responsables politiques. C’est parce que, l’espace d’un instant, je me dis qu’il faut donner l’exemple. Celui d’un groupe de gens soudés aussi pour des choses aussi bêtes, aussi triviales que ça.

A. monte dans ma Cactus et nous débriefons le conseil. Répéter des mots réconfortants, que j’ai prononcés mille fois, que je connais par cœur. Si je les connais par cœur, c’est que quelqu’un un jour me les a dits. Sans doute qu’elle ou lui aussi, il avait autre chose à faire. Qu’il avait froid, qu’il était fatigué. Et qu’il était vingt heures et quelques.

Mercredi 29 novembre

« Je le leur ferais bien lire. »

Le bouquin sort de ma bibliothèque. Et ça me gonfle de joie. De me dire que je peux partager, cette année, les mots qui m’ont touchés, avec ces presque adultes.

Ces presque adultes.

Comme ça, d’un coup, un grand mystère qui se dévoile sous mes yeux.

Mardi 28 novembre

Deux jours d’arrêt, le Covid de cette année a décidé de me monter un festival techno sous le crâne. Dans ces moments, je me répète en mantra la phrase de ma mère « La terre ne s’arrêtera pas de tourner si tu n’es pas là. »

Il n’empêche. Impression étrange d’être celui qui, justement, est statique pendant que le monde poursuit sa course. C’est déjà le cas lorsque j’abandonne un de mes établissements une demi-journée et que j’y reviens. Il s’y est tant passé. Je reste un passager, qui saute d’une classe, d’un lieu, d’une histoire à l’autre.

Dans Doctor Who, David Tennant, qui jouait l’une de ses précédentes incarnations, est revenu. Est-ce cela que l’on ressent, quand on saute un peu partout dans le temps et l’espace ? Cette exaltation, mêlée d’un minuscule fond de tristesse, de louper ce truc idiot, mais fondateur : le quotidien qui, tranquillement, se déploie et fonde les moments importants.

Lundi 27 novembre

Le premier trimestre s’achève. C’est à peu près là que s’était arrêtée mon expérience lors de mon unique remplacement en lycée, il y a deux ans. Désormais, c’est terra incognita. Et certitude : enseigner au collège et enseigner au lycée sont deux expériences radicalement différentes. Si la charge mentale reste aussi importante, elle n’est plus du tout répartie de la même façon. C’est plus le petit point précis de préparation de cours, la phrase qui permettra d’exprimer clairement le concept que je veux faire comprendre aux élèves qui occupe mes pensées, plutôt que comprendre comment faire de ces élèves qui ne savent pas forcément pourquoi ils sont là un groupe qui fonctionne ensemble, chacun avec son individualité.
Selon que l’on commence en lycée ou en collège, je soupçonne que la vision du métier doit être bien différente.

Encore une fois, impression de mener un métier mosaïque. Peut-être s’agit-il là aussi d’une des raisons pour lesquelles on peine à se mobiliser. J’ai travaillé dans d’autres domaines, et jamais n’ai eu l’impression que les expériences sont aussi disparates que dans le boulot d’enseignant. Créer une unité entre un prof remplaçant entre deux lycées – par exemple – et une autre qui enseigne depuis des années dans un collège, c’est aussi un truc bien complexe. Nul doute que nos gouvernants ne s’y trompent pas.

Le premier trimestre s’achève, je reprends mon souffle, un peu hors d’haleine. Ce qui m’attend désormais est un grand mystère. Ça tombe bien : j’aime l’aventure.

Samedi 25 novembre

Hier, retour dans le collège où j’ai enseigné l’année dernière. Sourires de collègues, sourires d’élèves. Énormément de bons souvenirs. Pas de regrets. C’est arrivé, ça m’a changé pour le meilleur, pour une immense majorité.

Et j’ai la vanité de penser que j’ai aussi apporté du bon. Parce que j’ai eu la chance, l’immense chance, d’avoir la confiance d’élèves. Les petits sixièmes, devenus des cinquièmes. Ils ont les yeux toujours aussi joyeux, ils ont toujours l’air aussi doux, toujours aussi forts.
Les quatrièmes, devenus troisièmes. À leurs places. Avec une posture, une aisance que je n’ai jamais vu jusque là qu’aux lycéens.

Parfois, sans aucun doute possible, nous faisons du bien.