Vendredi 24 novembre

J’ai fait tous les efforts possibles pour ne pas me braquer face à Ethan en ce début d’année. Mais il ne rend pas la tâche facile. Notamment au milieu de sa classe de Première, remplie jusqu’au plafond d’élèves adorables, curieux et motivés. Ethan passe son temps retourné, ou compulsant sur son téléphone portable (on vous voit), soufflant légèrement quand je lui demande s’il parvient à construire son explication des textes de français. Ethan a sur les lèvres le sourire que les anglophones appellent « been there, done that ». « Déjà vu, déjà fait ». Il est le seul à ne pas stresser sur ses notes – ce qui est cool pour lui – vraiment très moyennes.

« Monsieur, je peux vous montrer ce que j’ai fait, en plus de ma fiche de lecture ? »

On est à la pause, entre les deux heures de cours. Ethan a lu Médée, d’Euripide. D’une boîte, il sort des playmobils, les dispose et complète avec plusieurs accessoires : des feuilles mortes et une fiole d’encre rouge. Il y apporte un soin que je ne lui connais pas d’habitude. Plus encore dans son explication de sa mise en scène. C’est incongru et émouvant, de le voir manipuler ces bonshommes plastique.

« Comment vous est venu l’idée de cette mise en scène.
– Médée, on m’a raconté la légende quand je faisais du latin au collège. Ça m’a rendu nostalgique… »

Il a le regard un peu dans le vague. Je me fais la réflexion qu’on utilise rarement « nostalgique ».

Et que chacun est une énigme.

Jeudi 23 novembre

La rage. La rage en trombes épaisses de fumée devant les yeux. La rage parce que ça n’est jamais terminé.

La matinée s’est passée de façon idyllique. Les premières, les deux classes, ont bossé pendant deux heures. Je vois leurs pupilles parcourir le forêts d’Hélène Dorion. Se rendre compte que non, ces mots ne sont pas hors de leur portée. De leur imagination, de leurs intelligences. Je suis à deux doigts de leur écrire à quel point je suis fier d’eux.

C’est sur un petit nuage que je gagne le lycée d’Agnus et que je pousse la porte de la salle des profs. Le derrière sur le synthétique des fauteuil, les volutes de mauvais café, et les exclamations entrecoupées de rires agressifs. Que c’est quoi, c’est LGBTA et je sais pas quoi ? Et le plus, par-dessus le marché ? D’ailleurs il paraît que maintenant, il y a des jeunes, ils veulent être le chien de la maison, c’est Enzo qui l’a entendu, ben oui, A c’est pour Animal il paraît. Moi j’étudie les Gay Games ben tu vois, ils ont su évoluer, ils s’identifient pas juste à ça, faut arrêter aussi.
Je me prends ça en pleine gueule, mes oreilles sifflent. Et blanc de rage, je tente d’expliquer. De nuancer. J’ai pas le courage, j’ai pas la force de taper le scandale que ça mériterait. On me coupe la parole. Pas méchamment, juste, je n’existe pas, ma parole n’a aucune place dans la conversation. Et me revient aux oreilles la ritournelle persistante. « On sera jamais que tolérés. Tu peux penser tout ce que tu veux, on sera jamais que tolérés. Si on bouge pas, qu’on se montre pas trop, qu’on utilise les bons mots. Tu n’es pas in-té-gré, tu ne le seras jamais, pourquoi tu l’oublies tout le temps ? »

Je l’oublie tout le temps parce qu’être LGBTQIA+, c’est être toujours en colère, même sourdement. C’est être toujours prêt à bondir, et que ça épuise, à fond. Je relance deux trois répliques, on m’écoute d’une oreille et on détourne. Ça sonne et je vais, minable, donner des cours. En choisissant de parier sur le futur.

« Jean Cocteau il avait un nom bien français. C’est pas comme Moussa ! »

Moussa est un grand type carré aux yeux rêveurs et à la voix douce. Il est drôle et excellent en français. L’instant avant que je me mette à gueuler, il me regarde. Une grimace de sourire plaquée sur le visage, le rouge au front :

« C’est pas grave, monsieur. »

Des fois, c’est la laideur qui gagne.

Mercredi 22 septembre

Quand on est chez le dentiste, on n’a pas souvent l’occasion d’en placer une. J’ai eu l’occasion, entre deux manipulations de roulettes, de lui dire que j’étais prof. De français.

« Alors cette matière, à chaque fois que j’en parle autour de moi, c’est la même chose : on la trouve toujours géniale, mais rétrospectivement. À chaque fois, c’est trop tard. Ça doit vous frustrer, non ? »

Ben c’est tout l’enjeu.

Mardi 21 novembre

Ca me frappe pendant que je suis en train d’annoter des explications de texte de première. Je relève la tête et relis mon commentaire. « Hey, c’est pas mal ! »

C’est d’une prétention débile, à n’en pas douter. Mais pour une fois, ça n’est pas non plus totalement injustifié. Il y a dans les appréciations que j’ai griffonnées une précision dont je ne faisais pas forcément preuve en début d’année. Quelque chose qui semble avoir changé, pour le meilleur, dans ma formulation.

Et c’est une preuve supplémentaire de ce que j’aime tellement dans ce boulot : je peux progresser. Comme les élèves. On m’a souvent dit que j’avais l’air nerveux cette année. Pas forcément heureux. Mes pensées sont trop confuses pour que je puisse tirer un diagnostic. Mais une chose est certaine : ce chaos intérieur est dû au fait que, depuis la rentrée, j’ai changé. Progressé oserais-je dire, plus que d’habitude. Nouveaux bahuts, nouveaux niveaux. Certes, c’est épuisant. Mais il y a quelque chose dans mes pensées, dans ma façon de faire, qui me plaît. Et ça, je le dois aux heures de travail que les premières ont passées à comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Les tourments de Louis et Suzanne.

Gratitude. Envers ma profession, envers un dramaturge fabuleux.

Et envers deux fois vingt-quatre élèves avec qui ont vit une grande aventure.

Lundi 20 novembre

Les premières Galopa sont en colère. Les premières Galopa ont passé un très mauvais moment à préparer chacun une simulation d’oral du bac de français pour se rendre compte qu’ils ne sont, pour le moment, absolument pas prêts. Au mois de novembre, c’est absolument normal. Ça n’empêche qu’ils protestent : « Vous en demandez toujours davantage. »

Dans ce genre de situations, je suis souvent tenté de leur répondre que c’est comme ça, qu’il va falloir se sortir les doigts parce que oui, c’est dur et qu’ils sont quasiment adultes. Je serais légitime à le faire.

Et dans ce genre de situations me revient toujours en tête cette réplique de Brittany, dans Glee : « Tough love is a lot like mean. » L’amour vache, ça ressemble pas mal à la méchanceté.

Voilà comment une réplique à la noix d’une série musicale vous force à remettre en question ce que vous appelez prétentieusement votre hygiène mentale. Oui, c’est compliqué. Mais ça n’est pas comme ça que je veux donner de la force aux élèves que j’ai en face de moi. Je ne veux pas les endurcir, mais les fortifier. Alors je respire.

« Oui, je vous en demande davantage. Dites-moi où ça coince, je vais vous expliquer, et vous allez continuer à progresser. Par contre, non, je ne referai pas pour la quatrième fois les photocopies des textes. Entraidez-vous, faites passer les cahiers des uns et des autres. Je ne dois pas être le joker permanent.
– Vous abusez monsieur.
– Non. Je ne suis pas d’accord avec vous. Ça n’est pas de la méchanceté. Je veux vous aider à réussir et être honnête sur ce qui vous attend. Donc on reprend, si c’est nécessaire. La méthode, les textes. À condition que ce soit vraiment utile. Et si vous trouvez que je ne vous rend pas service, expliquez-moi. Comme des adultes. »

Un nouvel anglicisme en tête « Conflict is not abuse », du nom de ce magistral essai. Nous ne sommes pas d’accord. Nous nous affrontons. Sans haine ou recherche de prise de pouvoir. J’espère que ce moment les aura un petit peu, un tout petit renforcés.

Vendredi 17 novembre

Dans la voiture qui m’amène vers le weekend, je peste contre mon autoradio. Je peste parce qu’un universitaire explique que pour contrer la « baisse du niveau » (expression qui me donne envie de mordre dans du béton), il faudrait que les enseignants « enseignent avec plus de sentiment ».

Je peste parce que j’ai effectué un travail de groupe avec trente-cinq secondes. Que la salle était trop petite, qu’ils sont courbés sur des tables pas assez grandes, que quelques élèves sont allés bosser dans le couloir histoire de ne pas avoir l’impression de bosser dans une piscine municipale.

Je peste parce que les trois dernières minutes, des élèves n’écoutaient plus, parce que la sonnerie retentit à 16h45 et que leur bus part à 16h46.

Je peste parce qu’on refuse d’accepter que le trivial est essentiel. Qu’à force de rogner sur les moyen, on est petit à petit en train de s’en prendre aux besoins essentiels des élèves. Et qu’on nous vend encore trop souvent un discours dans lequel l’enseignant doit être cet être de lumière, dont la pédagogie fait oublier que ça fait sept heures qu’on marne, courbé derrière une table trop petite, dans des pièces dont le taux d’occupation dépasse celui de la ligne 13 en heure de pointe.

Je peste parce que j’en ai marre de constater l’évidence, et que rien ne change.

Jeudi 16 novembre

La poésie reste un territoire étrange, inaccessible pour les première. Gardé par des sentinelles vigilantes et anciennes : les rimes, les strophes, le par cœur. Le lire en entier, le lire dans l’ordre. Le bac de français.

Tout ça fait qu’ils n’arrivent pas à entrer dans l’œuvre. Le sens des mots leur échappe. Le stress monte. Le texte se montre rétif et le bac, le bac, le bac de français.

Alors je choisis d’être doux.

Aujourd’hui, alors que le soleil frappe timidement aux carreaux de la salle 37, je leur lis ce passage de Pauvre Folle dans lequel Clotilde découvre la poésie de Rimbaud. Il ne leur faut pas longtemps pour se rendre compte que la poésie est poreuse, qu’elle a pervertit – le mot est d’eux – les mots de Chloé Delaume. « J’aime beaucoup le rythme des phrases, il est tellement reposant. »

Leur faire parcourir le livre sans but précis, juste trouver des textes qui parlent. Prendre le temps de lire à haute voix. Expliquer que ça n’est pas grave si certains poèmes passent à la trappe dans leur lecture.

Émanciper.

Ce mot revient beaucoup dans mes discours, cette année. D’habitude, je l’emploie peu. Il y a sans doute une raison.

Cette année, émanciper par la poésie.

Mercredi 15 novembre

Ivan a lu Mrs Dalloway en lecture « libre », Ivan l’a beaucoup aimé. Et j’hallucine. Depuis le début de l’année, Ivan me fait l’effet d’un élève totalement perdu, qui semble ne pas savoir pourquoi il est là. J’avoue avoir un doute. Je le fais venir en fin de cours, lui pose deux ou trois questions pointues sur l’oeuvre, auxquelles il me répond avec un enthousiasme d’une hauteur inversement proportionnel à sa moyenne.

Et me voilà à réfléchir à comment faire pour pouvoir faire entrer sa configuration mentale, sa façon d’être dans cette classe de 36 mômes. Dans ces heures si peu nombreuses.

Et j’ai eu de la chance. Virginia m’a mis sur sa voie. Mais à côté de combien risqué-je de passer, cette année ?

Mardi 14 novembre

Est-ce que, finalement, tous les trucs un peu différents, un peu originaux, un peu créatifs que je fais avec les lycéens ne sont pas un perte de temps ? Des scories que j’ai importées du collège et qu’ils ne prennent pas au sérieux ? Je suis tellement angoissé à l’idée d’être bon, d’être crédible, que je crève de peur à chaque fois que je propose un travail d’écriture. D’appropriation.

C’est le cas aujourd’hui avec la découverte de la deuxième œuvre au programme, celle d’Hélène Dorion, Mes forêts. Un cours où je demande aux premières de s’interroger sur ce que c’est, pour eux, les forêts. D’en faire une forme poétique : quelque chose où le texte est employé différemment que pour de la communication. Hier, les premières Herbizarre, très gentiment, très respectueusement n’ont rien foutu et ont pondu des merdouilles. Malgré les guides et les balises mises en place. Envie de supprimer cette activité. Mais je me martèle que parfois, c’est juste une question de rencontres. Qu’il faut persévérer un peu avant d’énoncer des verdicts.
Les premières Galopa accueillent la feuille avec l’énoncé dubitatifs. C’est même un euphémisme. Le silence est tel qu’on pourrait l’attaquer au pic à glace. Je frissonne.

« Et si c’est une forêt de mon personnage de Donjons et Dragons ? »

Nouria me regarde derrière ses grosses lunettes à la Daria Morgendorffer.

« C’est l’une de vos forêts, bien sûr que ça fonctionne. »

Et c’est comme un éclat qui se détache et en laisse luire d’autres.

« La forêt dans laquelle mon cousin s’est cassé la figure !
– La forêt donc je cauchemardais petit.
– Un arbre généalogique, c’est une forêt, un peu non ? »

Un passage secret s’est ouvert, j’accède à une zone jusque là inconnue. Pendant une heure, trop brève, ils me racontent leurs forêt. De celle en bas du lycée à la Lorien.

« J’avoue que j’étais un peu anxieux, en vous proposant cet exercice », dis-je à la sonnerie.

« Non, en vrai on savait que ça serait bien », me répond Nouria, en pointant du menton mon T-shirt sur lequel s’étale la Tentacule Violette du jeu du même nom. Avant de partir sur son sentier de traverse.

Lundi 13 novembre

Aujourd’hui, comme tous les jours depuis le début de l’année, j’ai décliné mon nom et la matière que j’enseigne à deux ou trois collègues. Et comme presque tous les lundis, j’ai fait faux bon aux deux collègues avec qui j’essaye d’aller courir après mes heures de cours du matin.

« Ah oui, t’es remplaçant, donc t’es pas vraiment là. »

C’est un peu ça. L’année se poursuivant et s’accélérant, j’ai de moins en moins de temps à passer à ne rien faire. Ou à socialiser. Courant d’un bahut à l’autre, j’apparais, souris, sort une blague – mauvaise – ou deux avant de disparaître « dans mon autre établissement ». « Mon autre établissement » n’est pas un vrai lieu. C’est marcher un peu trop vite, profiter de son trajet en voiture pour téléphoner, manger sur le pouce entre midi et deux.

Jusque là j’ai tiré énormément de force des racines que je faisais pousser dans chaque salle des profs. Du temps que j’avais à midi ou après les cours pour déconner. Cette année, je dois faire avec d’autres sources d’énergie ou de motivation. Et, je l’avoue du bout des lèvres, ça me chagrine un peu.