Lundi 30 octobre

Pendant longtemps, je me suis posé la question : toutes ces heures que je répète, année après année. Combien de cours de quatrième sur la proposition subordonnée ? De troisième sur le sujet d’argumentation ? Est-ce que je ne répète pas, année après année, le même geste, le même court, dans l’espoir d’un jour m’apercevoir qu’enfin je le maîtrise ? Qu’enfin il est parfait ?

Pendant longtemps. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que c’était un peu futile. Et sans doute nocif, pour moi. Bien sûr j’évolue, je progresse. Je parviens, je l’espère, à me montrer plus clair, plus précis, plus intéressant. Mais un cours sera toujours constitué de bric et de broc. De notes et du repas de midi que l’on digère. De devoirs et de la dispute qu’il y a eu lieu à la récréation précédente. De la fatigue de fin d’année et d’enthousiasme.

Enseigner n’est pas la recherche du beau geste. Ou s’il l’est, c’est celui que l’on parvient à improviser, qui prend toute sa place dans cet étrange chaos. Le chaos constitué par toutes les vies que le traversent.

Vendredi 27 octobre

Hier, je rencontre pour la première fois un collègue, ancien collègue désormais, que je lis depuis longtemps (et réciproquement, ai-je la prétention de croire).

Une nouvelle personne que j’admire qui quitte l’Éducation Nationale. Et à raison, tellement. Et comme à chaque fois que cela arrive, ces moments de vertige. Est-ce que je devrais faire de même ? Est-ce que je ne suis pas en train de me raconter des histoires, pire, de légitimer un système absurde et nuisible, en restant dans cette profession ? En acceptant des conditions de travail qui, soyons lucide, n’ont rien d’acceptable ?

Est-ce qu’au fond, je ne me suis pas enfermé ?

Mais à chaque fois que je me pose cette question, je ne trouve face à moi qu’une impérieuse nécessité. Non. Pas encore, pas pour le moment. Tu n’as pas encore tout essayé pour sauver, à toi tout seul, la profession. Il reste encore au fond de toi quelque chose de prétentieux, de délirant, quelque chose qui brûle. Qui te fait dire que tout cela a un sens.

Bien sûr que je bosse pour les élèves. Mais depuis seize ans, je tente aussi d’apprendre quelque chose sur moi, dans ce boulot. Et peut-être obtiendrais-je cette réponse demain, dans un an, dans dix ; et alors là, je partirai, le cœur léger, sans le moindre regret.

Mais le temps n’est pas encore venu.

Jeudi 26 octobre

Cela va faire 17 ans que je suis passé par l’IUFM, l’un des très nombreux avatars de ce qui sert à former les enseignants. (Ça change tellement souvent de nom, de modalités et de programme qu’on pourrait en faire toute une saison de Pokémon). Ce qu’il m’en reste ? Des phrases, qui de temps en temps me reviennent en mémoire.

« Si vous voulez compter pour vos élèves, il vaut mieux être professeur des écoles. »

Je me demande quelle était l’intention derrière cette étrange sentence. Peut-être une invitation à nous protéger. La formatrice qui nous a dit ça avait un côté très maternant. Un avertissement : réussir à ne pas faire de notre rapport aux élèves un « enjeu personnel ». Un verdict un peu condescendant face aux collègues PE ?

Est-ce que je compte pour mes élèves ? Je n’en n’ai pas la moindre idée. Si ces années d’enseignement m’ont appris quelque chose, c’est que tenter de percer leurs pensées ou leurs attitudes est souvent peine perdue. Ils ne retiennent jamais ce à quoi on s’attend, leurs épiphanies arrivent à rebours de toutes nos attentes.

« Chanter c’est lancer des balles », disait une chanson que mes parents écoutaient souvent en voiture. Enseigner aussi. Ne pas savoir où vont retomber nos paroles, nos tâches que l’on a passé des heures à peaufiner. Mais continuer à lancer, sans arrêt. En espérant que quelque chose touche au but.

Et résonne. L’idée, ça n’est peut-être pas de compter pour eux. Mais de faire compter les moments passés ensemble.

Mercredi 25 octobre

Dans ma vie, j’ai détesté – vraiment détesté – une seule personne. Une collègue. C’était bête de ma part. La détestation est une perte de temps. D’autant plus qu’elle aussi m’a apporté quelque chose de primordiale. Elle a ouvert une porte de réflexion. Elle voulait « donner une place à chacun » parmi les élèves de sa classe. Et même si je n’approuvais pas ses méthodes, je pense qu’elle tenait une idée primordiale. Que je tente d’appliquer depuis plusieurs années.

Il y a deux ans, j’ai eu une expérience compliquée avec des collégiens que j’ai voulu faire avancer sur la même route, ensemble. J’étais arrivé en cours d’année, ils étaient nombreux et j’avais en tête tout autre chose que mon boulot. La seule classe avec laquelle ça s’est vraiment bien passé est celle avec qui j’ai réussi à créer tout un tas de voies différentes pour permettre d’arriver au même résultat. Varier les approches, ne pas demander à chacun le même investissement suivant les heures ou les notions. Parvenir à reconnaître le moment où il ne fallait pas lâcher avec un élève, détourner les yeux au moment ou une autre dérogeait à la règle. Et le lendemain inverser les position.

La haine brûle, et subsiste encore dans mes pensées un grand cercle dans lequel rien ne repousse. Mais il forme aussi ce point de repère, ce pivot qui me rappelle, lorsque je me sens en difficulté, que j’ai trouvé, grâce à ces cendres, l’un de mes atouts les plus précieux : être capable de créer des portes, des arches et des passages secrets, par lesquels j’espère que les mômes parviendront à se faufiler.

Ça n’est pas une histoire de rédemption, il n’y aurait aucun sens à essayer de reprendre contact avec cette personne, de lui parler. C’est juste un constat : on construit, pas après pas, avec tout ce qui nous arrive. Et même sur des décombres.

Oh. Et cette existence est trop belle, trop forte, trop précieuse pour détester.

Mardi 24 octobre

Je reçois très mal l’agressivité des autres.

J’ai beau me raisonner, me dire que je suis un grand garçon et que ça n’est pas parce qu’on me parle avec un mot plus haut que l’autre que l’on veut incendier ma maison et kidnapper mes lapins, rien à faire, je manque de défaillir à chaque fois.

Autant vous dire que quand on est enseignant, c’est compliqué. C’est d’autant plus compliqué que mon mécanisme de défense contre ça est la mise à distance totale. Ce qui est un problème pour Tanith.

Tanith passe son temps à protester. C’est trop compliqué, ça n’est pas clair, trop de travaux sont évalués. Et toujours avec cette voix boursoufflée de colère, toujours au moment où le reste de la classe est concentré. Et dans ce cas-là, je ne parviens pas à répondre autrement que par des explications froides, tranchantes, ou des silences que j’espère éloquent.

La vérité est que je flippe. Que le souci vienne davantage de moi que d’elle. Toujours cette crainte de me réveiller et de me rendre compte que oui, je fais n’importe quoi. Que je déconne sévère et que mes élèves sont les premiers à en souffrir.

Le soir même je corrige une copie de Tanith. Et ça me frappe. Les réponses sont sur-rédigés, sur-justifiées. Et je bougonne de n’avoir pas compris l’évidence : elle flippe. Elle vient d’entrer en seconde, elle est une « élève moyenne » (elle me l’a dit dix fois en trois mois), elle a peur de ne pas avoir sa place dans ce lycée dont on entend si souvent qu’il est un lieu privilégié. Moi qui passe mon temps à gloser sur le fait que lorsqu’on parle aux autres, on parle avant tout et surtout de soi…

Astuce de débutant : tu n’es pas le centre d’attention de tes élèves. Le plus souvent, une victime collatérale. Même si ça fait mal à ta fierté, ils construisent avant tout leur histoire. Et parfois, te griffent sur leur passage.

Lundi 23 octobre

Premier « vrai » jour de vacances. Et cette frénésie de vouloir se reposer. Je parle à B. de cette scène qui m’a beaucoup marqué dans le film « The favorite » : le personnage interprété par Olivia Colman (gloire à elle) se retrouve, pour une fois, laissée à elle-même. Et le spectateur la retrouve à se baffrer de gâteau tout en faisant une réussite. Ce n’est pas un repos, mais une tentative désespérée de se vider l’esprit. D’oublier. C’est souvent ce qu’il m’arrive, quand les vacances se pointent : profite, fais des trucs futiles, tu peux te le permettre. La crainte de ne pas se reposer assez. Et, dans le même temps, la crainte de ne pas en faire assez.

Pendant les vacances comme pendant la période scolaire, je tente de trouver ce point d’équilibre, celui qui s’appelle sérénité.

Samedi 21 octobre

Ils sont partis, après leur évaluation. Enfin en vacances. Ils sont partis, mais pas aussi vite que ce que j’aurais cru. Quelques élèves traînent dans la salle pendant que je trie leurs copies – je me mets mentalement un couteau sous la gorge afin de rester organisé cette année – et me posent des questions sur leurs contrôles, les livres qu’ils ont lu ce mois-ci, ou un point de cours.

C’est le premier moment un peu plus doux.

On ne va pas se mentir, je suis aussi angoissé qu’eux, en ce début d’année. J’ai beau apprécier ce que je vis, leur intelligence qui se déploie, le fait de tenter de nouvelles arpèges dans mon métier, j’ai peur. Peur de mal faire, de les assommer de boulot ou de ne pas leur en donner assez, peur d’aller trop vite ou trop lentement, peur, en fait, de cette course à l’aveugle qui est constitutive de notre métier.

« Vous l’avez lu, Le roman de la momie, monsieur ? C’est là-dessus que je vous rends mon podcast littéraire. »

Pour la première fois, avoir le temps parce qu’ils ne doivent pas filer en cours ou que je ne dois pas sauter dans ma voiture pour gagner mon autre bahut. Pour la première fois, confirmer ce que je soupçonnais : ils ont l’air d’être de belles personnes.

La salle est assez moche. Blanche, un peu vétuste, sans aucune décoration au mur. Seul un post-it en allemand, près d’un conduit d’évacuation d’air : Luft.

Pour la première fois, prendre le temps de respirer, en leur compagnie. En espérant que ce ne soit pas la dernière.

Vendredi 20 octobre

« Monsieur, on peut sortir deux minutes avant la sonnerie ?
– Toujours pas. »

Depuis le début de l’année, c’est une demande qui revient : les élèves ont la hantise, lors de la dernière heure de la journée, de rater leur bus. S’ils ne sortent pas pile à l’heure, ils sont bons pour patienter trente minutes ce qui, quand on est ados et en fin de journée, semble une éternité. Et depuis le début de l’année, je ne cesse de lutter contre cette angoisse à coup de « Non, la Vie Scolaire ne le permet pas » (un peu lâche), « Non, c’est la loi » (sans aucun effet). « Non. » (direct, mais pas très éducatif).

Et les voir se tortiller sur leurs chaises, leur attention en berne, n’est pas très réjouissant. Alors, un soir où Ludwick me soumet pour la énième fois sa demande, j’inspire un grand coup :

« Non. Essayez d’oublier ça.
– Mais…
– Je vous garantis que vous serez sortis à l’heure pile. Mon rôle d’enseignant est aussi de m’assurer que vous étudiez dans de bonnes conditions. Ne pas rater son bus en fait partie. Sérieusement. Une minute avant la sonnerie, j’arrête le cours, quand ça sonne, vous êtes dehors. Faites-moi confiance. »

Faites-moi confiance, l’expression est lâchée. Je lui donne volontairement du poids. Et pendant une heure, c’est moi qui serait moins concentré, moi qui garderait l’œil sur l’horloge. Je vois la mâchoire de Ludwick se détendre petit à petit.

Être prof, c’est aussi porter ces poids dérisoires et écrasants.

Jeudi 19 octobre

Deux jours de cours, et beaucoup de fatigue. Pour les profs, pour les élèves.

« Comment est-ce que vous allez ? »

J’ai posé la question plusieurs fois, aujourd’hui, à différents endroits. Sur le chemin du cinéma, par exemple, où nous sommes allés voir l’adaptation de Juste la fin du monde, de Dolan. Les élèves sont crevés. Ils me parlent de leurs options, de celles qu’ils hésitent à garder ou à lâcher, du fait de la réforme. Les premières à qui j’enseigne sont quasi-exclusivement des scientifiques. « Vous êtes pas trop déçu, monsieur ?
– Pourquoi ?
– Ben on fera pas un métier littéraire.
– Ça n’est pas pour ça que je travaille avec vous. « 

Je travaille avec eux, notamment, pour voir Ollie présenter un oral type bac de français devant le reste de ses camarades. Le voir hésiter, se planter parfois, mais finalement réussir hyper honorablement. Et provoquer une approbation douce de la part de ses camarades. « Ah oui c’est bien ! Il a réussi, là, monsieur non ? »

Je travaille aussi pour voir les secondes, les yeux cernés de fatigue, commencer à comprendre ce que l’on attend d’eux. Fin d’année, je recours à des analogies idiotes mais qui les font sourire.

« Si le texte est une maison, on ne vous demande pas de dire, « oh, regardez, c’est une maison, elle a des murs, des portes et des fenêtres ! » on vous demande de remarquer la façon dont les ardoises du toit sont agencées, les fissures dans le mur de derrière, la vigne qui monte le long des murs. »
Certains hochent la tête. Ah ouais, c’est ça en fait

Je travaille pour voir, après un mois et demi, les noms qui deviennent peu à peu des visages. Pendant très longtemps, j’ai cru que je voulais que mes élèves m’apprécient. Ça me faisait un peu culpabiliser. À tort. En plus, ça n’est pas ça que je veux, ça se passe dans l’autre sens.

Je veux les apprécier. M’émerveiller devant leurs intelligences, leurs individualités, leur humour et leur profondeur.

Et ça commence à arriver.