Vendredi 31 mai

Je n’ai pas, cette année, noué de relation très forte avec mes collègues. Ça n’est pas un regret ou une lamentation : j’avais sans doute trop à faire et trop de kilomètres à parcourir pour que ce genre de miracle, dont je suis pourtant coutumier, se produise.

Mais j’ai vécu quelque chose de tout aussi réjouissant, de tout aussi émouvant : des actes de gentillesses, ponctuels et désintéressés, tout au long de l’année. Des enseignants qui ont pris soin de moi, à plein de moments différents : en me tendant des clés, métaphoriques ou réelles – je passe mon temps à les perdre – en m’invitant à aller courir. En m’expliquant ce qui étaient attendu d’un prof de lettres au lycée. En m’accompagnant chez moi, le soir, alors que la pluie battait.

Des dizaines de moments de générosité quotidiens, qui ont tissé mon année, m’ont soutenu.

On accuse souvent les enseignants d’être corporatistes, dans le mauvais sens du terme. C’est méconnaître ce métier, et les tempéraments qu’il attire. On finit par apprendre à tendre la main, aux élèves comme aux adultes, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’on les fait avancer ; que l’on peut se soutenir dans ce grand bateau plein de fissures. Tout l’année, j’ai été porté par des regards bienveillants. Qui n’ont jamais rien exigé en retour.

Et c’était beau.

Jeudi 30 mai

Conseils de classes, au lycée Agnus. Passages en première générale et pro. Aucun redoublement, on ne doit pas beaucoup redoubler à Agnus. La longueur de mes cours va en se raccourcissant. Et lorsque la sonnerie retentit, les mômes terminent leurs conversation et les profs leurs cafés.

Le soleil passe dans les classes qui se changent immédiatement en étuves. On ouvre les fenêtres les poignées nous restent dans les mains.

Les classes écoutent moins. Nous font davantage de confidences.

C’est comme au ralenti, mais la ligne d’horizon, déjà, se floute en milliers de flocons. Ils sont de la matière dont est faite les souvenirs. Je les porterai le long de mes doigts de mes paupières, tout au long des jours à venir. Tandis que je ne porterai que des derniers : dernière heure de cours un lundi, dernière visite au CDI, dernière étude de texte. Tant d’épilogues à venir.

C’est grotesque, c’est ridicule. C’est juste un TZR qui finit son année, pas de quoi basculer dans le lyrisme pour si peu.

Si vous saviez.

Pour moi, c’est toujours un monde qui, dans un doux soupir, disparaît dans ma mémoire.

« On dit que les souvenirs deviennent des histoires quand il n’y a plus personne pour s’en rappeler. »

Mercredi 29 mai

Dans ce dernier texte étudié avec les premières, le narrateur de la Recherche du temps perdu évoque une promenade qu’il faisait avec sa grand-mère, aujourd’hui décédée.

Pendant que je rédige mes notes pour le corrigé, je garde en tête l’année qu’a passée Samara. Le fait que deuil l’a frappée. Alors je prends des chemins de traverse. Ne pas chercher à éviter totalement le sujet – ce serait nuire à tous les élèves, et elle s’en rendrait compte – mais en parler sans appuyer sur les blessures. Sans faire souffrir.

Il y a bien sûr l’humanité la plus simple, mais aussi ce que j’ai appris de Monsieur Vivi, il y a maintenant presque dix ans, et que je m’efforce d’appliquer à chaque heure de cours : donner à chaque élève sa place ; tenir compte de son individualité. Et je le peux, au collège d’Agnus, parce que j’ai le privilège – ç’en est devenu un – d’enseigner à deux classes de vingt-quatre élèves. J’ai eu le temps d’apprendre à les connaître. À comprendre ce qui les aidait, et là où il fallait être attentif, délicat. Ça m’a énormément aidé.

Mais comment faire, quand ils sont trente-six dans chaque classe, ou plus ? Combien de bévues ai-je commises, combien d’entre elles et d’entre eux ai-je laissé passer ? Pour trop, je sais, mes cours et les mots que nous avons explorés n’ont été qu’une suite de paroles lancées en l’air. Des heures qu’il a fallu subir, passer, parce que le bac l’année prochaine, parce que l’orientation, parce que c’est le jeu.

Je ne demande pas autre chose, lorsque je réclame, à corps et à cris, des moyens supplémentaires pour l’enseignement. Je veux des moyens pour avoir le temps et la possibilité de leur parler à chacun, et pas à tous, je veux des moyens pour qu’ils soient tous des individus. Tant d’élèves et d’anciens élèves parlent de la souffrance qu’ils ont ressentie à l’école. Du fait de ne pas avoir été écouté, que ce soit dans leurs difficultés ou leur souffrance.

Parce que c’est infiniment compliqué. Compliqué de prendre en compte chacune des personnes, chacune des potentialités que nous avons en face de nous. Je ne m’en plains pas, c’est passionnant. Mais infiniment complexe.
Et je veux, je veux absolument pouvoir m’occuper de chacun de celles et ceux qui me sont confiés. Là est la possibilité de réussir, là est l’épanouissement, là est le sens.

Mardi 28 mai

Étude du dernier texte avant les épreuves du bac. Entre deux explications, je me surprends à sourire. Il y a dans cet extrait plutôt technique de Colette, une grande partie de mes obsessions en tant que trifouilleur de mots. Les espaces liminaires entre réalité et fiction, les personnages littéraires prenant leur autonomie, les personae et autres doppelgänger.

Ce texte est long, ardu. Il faudrait passer infiniment plus de temps. J’aimerais avoir le temps de faire ressentir aux premières les lignes que tracent sous mon esprit les mots le long desquels nous courons. J’aimerais avoir le temps de m’attarder sur les arcanes des quatre livres que nous avons traversé en coup de vent, pour alimenter une épreuve infiniment artificielle. J’aimerais avoir le temps de lire avec eux.

J’espère, j’espère juste, dans ces derniers jours, leur avoir fait sentir le vent salé de mondes fictifs. Un vent vers lequel, peut-être, ils reviendront, adultes.

Enfin, plus tard.

Je crois qu’adultes, ils le sont presque.

Lundi 27 mai

NB : Je vais bien. Comme à chaque billet, j’écris pour mettre des mots, pour prendre du recul. Quand les choses sont trop dures, je ne peux pas les coucher dans ce journal.

« C’est pas grave, hein, monsieur. »

Je lève les yeux. L’employé du Carrefour Market a l’air à peine plus âgé que mes élèves. Il me regarde de l’air tellement touchant des personnes qui veulent vraiment bien faire mais ne savent pas comment. Je grimace un sourire à travers mes pleurs, et désigne les poires que je viens de faire tomber par terre.

« C’est pas ça… C’est pas… Vous inquiétez pas, ça va. »

J’insiste pour ramasser. Je n’ai pas menti. Ce n’est pas cette énième maladresse qui m’a fait fondre en larmes. La micro-goutte d’eau en trop, probablement. Les fins d’années scolaires, je perds systématiquement cette capacité qui me sauve, de septembre à mi-mai : celle d’oublier. Je quitte mon établissement et instantanément, mes préoccupations gagnent, légères, un ailleurs où je les retrouve le lendemain. C’est ce qui me sauve. C’est ce qui fait que je me sens bien dans ce boulot.

Mais en ce moment je n’y arrive plus. Je ne peux plus. Photocopier les récapitulatifs de bac, réexpliquer la méthode de dissertation, me dire que je n’ai pas fait assez, pas assez bien pour aider les élèves. Je ferme les yeux et tout ce que je vois, c’est Dune-le-lapin, qui dort dans le jardin dans lequel elle a tant aimé jouer. Je les rouvre et je vois mes mains, couvertes de zébrures rouges. Je somatise toujours sur la peau. Jamais de la même façon.

Mais ça va.

Il faut juste se redresser, doucement, pas après pas. « Avoir une vision surplombante. » Je ricane intérieurement, c’est ce que je dis toujours aux élèves. Se mettre à distance. Parce que, comme le dit Willow dans Buffy, les choses font moins peur quand elles sont loin.
C’est le joli mois de mai – le joli moi de mais – où les fardeaux se font pesant. Mais où on continue, jusqu’à la ligne d’arrivée. Parce que c’est à ça qu’on s’est engagé, parce que les mômes comptent sur nous même s’ils ne le savent pas. C’est bientôt la fin, c’est bientôt la vie qui continue.

Samedi 25 mai

Dernière séance pour les secondes. Il nous reste cinq heures. Cinq heures où je leur propose d’écrire. D’écrire pour eux, pour de vrai. De créer. Après des mois à se discipliner, à se plier devant les styles d’auteur, à monter et descendre la chronologie. Des mois à bouffer de la technique, des mois à jouer le jeu.

Cinq heures de liberté.

Vendredi 24 mai

« Vous serez là l’année prochaine ? »

Tiens, même en seconde. Cette question intervient à la fin d’une heure consacrée à leur expliquer les modalités du bac de français l’année prochaine, et l’explication de l’explication linéaire.

Je ne suis pas naïf : quand je vois la régularité avec laquelle revient la question, que ce soit dans les classes avec lesquelles ça se passe bien ou celles qui me donnent envie de me couper avec du papier avant d’arroser la blessure de citron, j’ai fini par comprendre que ce qui se joue d’abord chez les élèves, c’est cette appréhension du changement.
Parce que ça n’est pas rien de construire une classe.

Une classe : des murs, des règles, des emplois du temps, des profs, des camarades. Trouver le rythme, comprendre les attentes. Et les remettre en jeu chaque année.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » C’est peut-être, juste, rhétorique. C’est peut-être un talisman de papier que l’on s’agite pour ne pas avoir peur, pour se convaincre que ce qui est autour de nous a de la réalité, une stabilité.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » Non, probablement pas. Mais vous vous en sortirez, évidemment. Le monde est comme ça. On saute de vague en visage, d’année en connaissance. J’espère juste vous avoir aidé à développer l’agilité qui vous permettra de vous élancer au bon moment.

Jeudi 23 mai

Chers élèves,

Vous avez dû me trouver encore plus pénible qu’à l’accoutumée. Encore plus prolixe, encore plus stupide dans mes vannes. Encore plus « à aller loin ».

C’est qu’on étudiait un texte qui me passionne. Une autrice qui discute avec son double littéraire, c’est absolument génial. Terminer l’année sur un texte qui cause méta-littérature, un texte au plus proche des études que j’ai faites après le bac, laissez-moi vous dire que c’était un kif monumental.

Et puis aussi.

Je ne pensais pas que ça fonctionnerait. Mais ça a été le cas. Pendant ces quatre heures, j’ai réussi à mettre à distance. C’était dans mes pensées, mais ça n’avait aucun pouvoir sur moi. Colette, vos visages, vos questions, votre enthousiaste à certains moments, votre ennui à d’autres. Ça m’a rendu invincible, totalement invincible. Si vous saviez la force que vous m’avez donné.
Et puis la sonnerie a retenti et je suis redevenu, tout simplement, un humain, pendant que vous passiez la porte. Je n’ai plus rien faire.

Dune-le-lapin est morte, et plus aucun masque ne me protège.

Mercredi 22 mai

L’imprimante a craché dix-huit pages. Deux pages de table des matières, et seize textes. Ceux sur lesquels les élèves de première pourront être interrogés dans trois semaines. Dix-huit pages, est-ce que c’est à ça que résume l’année ?

Non bien entendu. On a aussi fait des dissertations, des commentaires, on a bossé la grammaire. On a parlé culture. On a regardé quelques tableaux, aussi. Rapidement. Fait quelques simulations d’oraux.

Mais en fin de compte, ce qu’il reste, ce sont ces dix-huit pages. Qui, pendant les jours à venir, vont être le catalyseur de tout en tas d’angoisses – les leurs, les miennes – avant de terminer dans une poubelle (la jaune, de préférence), ou, pour les plus nostalgiques, dans une pochette, un carton, dont elle ressortira à l’occasion d’un déménagement ou d’une soirée souvenirs.

Colette, Lagarce, Montesquieu, Dorion, tous les autres… Est-ce qu’ils auront apporté, vraiment apporté quelque chose à ces élèves ? Ou seront-ils recouvert des brumes du quotidien et du temps ? Est-ce que, tout simplement, ces seize pages auront fait quelque différence ? Subsisteront-ils dans un recoin de la mémoire, ces pommiers en robe blanche ?

Mardi 21 mai

Si un jour tu as envie d’égayer ton après-midi et que tu es de mes élèves, tu peux te livrer à un jeu amusant : reste silencieux, et convainc tes camarades de faire de même. Tu me verras basculer dans une spirale de plus en plus grotesque, durant laquelle je chercherai désespérément à vous faire réagir. Tout y passera : un surcroît d’explications, des exemples de plus en plus incongrus, de grands gestes des mains, des improvisations théâtrales.

J’ai tellement peur de votre silence.

Alors qu’il est tout ce qu’il y a de plus commun : la fatigue, le fait que mon cours soit pas top, que vous soyiez tout simplement attentives et attentifs, et j’en passe.

Mais j’ai tellement peur de votre silence.

Parce que dedans il y a tout ce que je crains : l’incompréhension, vous voir baisser les bras, le fait d’être devenu cette personne au cours desquels on assiste parce qu’on le doit, parce qu’on est juste poli.

Peut-être que je ne suis pas assez sûr de moi, trop égocentrique, trop auto-centré pour être enseignant. Je ne sais pas. Mais je ne sais pas comment le dire moins naïvement, plus franchement, plus honnêtement : j’ai besoin que vous soyiez là.