Dimanche 3 septembre

“Tu as fait quoi, pour toucher ce jackpot ?”, me lance en rigolant un professeur d’EPS dont je n’ai pas encore enregistré le nom.
Je cligne des yeux pour en divertir la transpiration et la perplexité : transpiration parce que je viens de grimper un mur d’escalade en rituel de pré-rentrée, assuré par un autre collègue dont j’ignore tout. Perplexité parce que je ne sais que répondre.

Cette année, il restait des bouts de cours dans deux lycées : Keves et Agnus. J’en ai hérité. Après avoir enseigné en tout et pour tout quatre mois en lycée. Alors pourquoi jackpot ?

Parce qu’apparemment, je traîne ce coup-ci mes guêtres dans deux établissements très – très très – privilégiés. Dans les amphithéâtres où se déroulent les premières réunions, déjà trop longues, défilent des résultats hallucinants de réussites : scolaires, sportives, sociales. On nous avertit qu’arrivent en seconde des élèves ayant voyagé et accomplit davantage que moi au bout de quarante ans à jouer. Impression que nous n’avons pas pris du tout le même chemin sur le plateau de la partie de Destins grandeur nature.

Pour dissimuler mon affolement, j’ai promené mon regard sur les nouveaux collègues. Ils ne semblent pas bien différents de tous ceux que j’ai connus, pourtant. Alors que jusqu’alors, mes contrées étaient plutôt celles des bahuts dits défavorisés : mômes dont les parents peinaient à joindre les deux bouts ou pas vraiment intéressés par l’école. Et immédiatement, la question, celle qui va sans doute me suivre, avec ses cornes et son bident, assise sur mon épaule, commence à me tarauder : à quoi sers-tu, si ces élèves sont déjà sauvés ? Après tout, tu le sais, tu le sais bien, vous n’avez que si peu de pouvoir, vous les profs. Ces mômes ont toutes les cartes en main pour réussir. Tu seras juste là pour leur passer les plats scolaires, ouvrir la porte dont ils ont déjà le sésame.

Moins de deux heures de pré-rentrée, et déjà une foule de démons qui investissent mes insécurités. En quinze ans de boulot, je n’ai pas appris à les vaincre, mais au moins à les tenir à distance. Aujourd’hui par l’ignorance.

Je ne connais pas encore mes élèves. Pour le moment à peine des noms sur une liste d’appel. Et oui, tous ces noms de filles en a et enn, tous ces prénoms de garçons en o et enn aussi peuvent faire peur.

Mais attends. Attends juste un peu de découvrir leurs visages, d’entendre leurs voix. Et fais-toi confiance. Tu as peut-être un pouvoir, un seul : c’est de les voir. Tous les ans, tu sais instantanément qu’ils sont des individus. Avec derrière eux, une histoire immense et complexe. Peu importe, au fond, la taille du compte en banque parentale ou les air miles qu’ils cumulent.

L’autre jour, je disais à A. “Je ne sais pas encore qui seront les héros de cette année, dans mon journal.”

Et c’est ça qui fait qu’au fond, jackpot ou banqueroute, Keves ou Agnus, peu importe : ce qui compte, c’est que bientôt, je rencontrerai les héros.

Et tous les autres.

Samedi 2 septembre

Je m’appelle Monsieur Samovar, ou quelque chose d’approchant. Il y a seize ans à peu près, j’ai passé le concours du CAPES n’importe comment. N’importe comment, ça veut dire que je ne savais pas si j’avais envie d’être prof. Que j’y suis venu le premier jour, pour voir. Quand j’ai terminé l’épreuve, je me suis baladé dans les rues de Brest. Il y avait un magasin de jeux vidéos. Le vendeur était très beau et très gentil, j’ai eu envie de retourner le voir. Ça a duré trois jours, le temps des épreuves.

On avait déjà, à l’époque, un cruel besoin d’enseignants. J’ai été reçu. J’étais arrivé comme un voleur dans la profession, les premières années me l’ont bien fait comprendre. J’ai dû faire partie du top 5 des pires professeurs de français du pays. Ça a duré quelques années et, durant mes errances en région parisienne – évidemment que j’étais en région parisienne – quelques collègues d’une gentillesse époustouflante m’ont pris sous leur aile. Et m’ont tout aussi gentiment mis un coup de pied aux fesses, en me faisant comprendre qu’il allait falloir que je me consacre un poil plus à ce que je faisais si je voulais arrêter de perdre du temps, d’en faire perdre aux élèves, et de ressortir de chaque journée en ayant envie de mettre le feu à des parpaings. Ou alors je pouvais aussi tenter une autre voix professionnelle.

Les loyers étaient très chers en Essonne, j’ai persévéré. Et puis, au bout d’un moment, j’ai commencé à tenir un journal de ce qu’il m’arrivait, jour après jour, dans ce boulot. Journal extime, miroir public.

Ellipse. Tout ceci nous amène à aujourd’hui. Changement de décor : la Bretagne. Je suis – toujours – prof itinérant, je me balade d’établissement en établissement. Je suis – toujours – débutant. Impression permanente que je commence à peine, qu’il y a tout à apprendre. Les élèves, les salles de classe se sont succédées. À chaque fois c’est une toute nouvelle aventure. Cette année particulièrement. Pour la première fois, je vais enseigner en lycée pour toute une année scolaire. Pour la première fois, dans ce que l’on nomme des “CSP +”, catégories socio professionnelles aisées. Pour la première fois, je commence cette année scolaire en faisant un bilan.

Neuvième saison pour ce journal. Première sous mon crâne.

Bienvenue, que vous soyiez nouvel arrivé ou vétéran de ces pages. On remet une pièce de la machine, on repart pour un tour.

Et on voit ce qu’il se passe si vous voulez.