L’activité qui a été préparée pour aborder des notions plus complexes – commencer par rédiger un projet de loi à défendre devant l’Assemblée Nationale pour déboucher sur l’Éloge de la Folie – a été accueillie avec joie par les élèves. Ils ont été surprenants. Sont allés plus loin que prévus, ont posé des questions auxquelles je ne m’attendais absolument pas. Pas un seul laissé sur le bord de la route.
Et en première, la conclusion du texte de Rabelais a été accueillie avec des hochements de tête approbateurs. « En fait, c’est super bien construit, les textes de Rabelais. » J’ai appris, aussi – mais c’est un secret – qu’ils s’en sont plutôt pas mal tirés, dans leur dissertation du bac de français. On avance vite dans le cours, on a même le temps d’échanger quelques blagues.
C’est une journée douce. Sans heurts. Une journée où on arrive, on fait cours. Et tout se déroule comme prévu.
C’est la première journée de ce genre depuis le début de l’année.
Coup de téléphone de T. Ça fait longtemps que nous ne nous étions pas parlés. La faute, entre autres choses, à son boulot, hyper exigeant en ce moment. Comme à chaque fois qu’il m’en parle, un petit démon me souffle à l’oreille que ce pourrait être moi. Que si je ne suis pas à la place de T., c’est uniquement parce que je suis trop feignasse et trouillard pour essayer.
Après tout, peut-être que ce boulot d’enseignant est l’un de ceux qui me convient le moins ? Après tout, peut-être que je ne suis qu’à un changement de carrière du job de mes rêves ? Après tout, peut-être que je passe mon temps à me raconter des histoires sur le boulot d’enseignant, uniquement parce que je veux me convaincre que c’est ça qui me convient.
Ou peut-être pas.
Peut-être que chaque jour, je fais le pari, comme tous ceux qui ont le privilège de pouvoir se poser la question, que je fais ce qui me convient. Peut-être que je monte sur les épaules de ces moments splendides passés avec les élèves, sur les crêtes des quelques cours dont je suis satisfait. Peut-être que c’est là, juste là, que se trouve ce que l’on appelle prétentieusement la foi.
Le lundi 13 décembre 2021, je me retrouvais à pleurnicher, dans ma voiture, sur le parking d’un lycée. J’avais été remplaçant un trimestre, et ç’avait été un trimestre merveilleux. Et puis, ledit remplacement avait brutalement pris fin, sans que j’en sois informé. J’avais quitté le bahut, les photocopies du cours du jour à la main, sans dire au revoir aux élèves. Quelque chose s’était suspendu. Mis en pause, comme sur les anciens magnétoscopes. L’image figée, qui bouge un tout petit peu. Fichée dans mes souvenirs. Et puis, comme la vie n’est pas une série télé, j’étais reparti, nommé dans un autre établissement.
« Pardon de te déranger. »
Une collègue dont je ne connais toujours pas le nom – quatre vingt-profs, là-bas neuf heures par semaine, je n’y arriverai jamais – me regarde en souriant.
« Est-ce que le nom de Ranulf te dit quelque chose ? »
Je me remémore. Et c’est chaleureux.
« J’ai eu un élève au lycée Gallia qui s’appelait comme ça. – Ah, je me demandais ! C’est mon fils, tu l’as eu comme élève ! »
Le reste, c’est un peu comme dans du brouillard. Cette collègue anonyme – j’ai encore plus honte maintenant – sourit, me raconte la suite du parcours de son fils, ce qu’il lui rapportait le soir de son année de seconde, jusqu’au lundi 13 décembre 2021. Sur le coup, je ressens juste un léger coup de sérotonine.
Et puis, comme la sonnerie retentit, et que nous partons à la rencontre de nos classes respectives, je me rends compte que quelque chose fonctionne plus harmonieusement sous mon crâne. Une image a cessé de tressauté. Il suffisait de pas grand-chose. Juste un tout petit bout de conclusion, c’était assez.
Il y a des récriminations aux lycées d’Agnus et de Keves. Les collègues luttent.
« Tu restes pour la réunion d’infos, Samovar ? – Pas le temps, j’ai cours dans mon autre bahut. – On peut se voir ce midi ? – Pas le temps ! »
Je flotte entre les conflits et les bagarres. Ça a quelque chose d’agréable. Pas de voix qui se haussent, de désaccord et de gestes d’agacement.
Je flotte.
« Vous êtes qui ? »
Comme chaque vendredi, à l’interphone. Je dois décliner mon nom. Et tiens, on a oublié le mien, de nom, sur les nouveaux casier de la salle des profs.
Je flotte. Grève jeudi prochain dans un bahut, pas dans l’autre. Sortie pour aller prendre un verre. Je ne pourrai pas, la rencontre parents-professeurs m’attend dans mon autre poste.
Je flotte. Et ce petit ectoplasme se déplace parfois avec plus de difficultés.
Il y a eu un incident au lycée. Je n’en parle pas ici, ce n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est que j’ai pris du temps pour en parler avec les secondes. Et que c’est l’un des moments où j’ai réussi à bien choisir mes termes. Des mots précis, ni trop bas, ni trop hauts pour eux, qui s’adressent à leur maturité et leur intelligence.
C’est très beau.
C’est très beau, quand on parvient à accomplir ce miracle. Quand nos phrases, qu’elles parlent d’analyse de texte ou de comportement inacceptable, résonnent en eux, et avec respect. Il y a quelque chose qui s’enflamme. Quelque chose qui les grandit, qui laisse entrevoir les adultes qu’ils pourraient être, qu’ils seront, qui sait, si ce brasier vient à grandir. Ils sont beaux, elles sont magnifiques, quand on prend soin de notre langage.
Et puis il suffit de pas grand-chose.
Une hésitation, une imprécision, un raccourci ou une blague un peu lourde. La classe redevient cet ensemble chaotique d’individus. Rien de plus normal, nous n’avons pas à être en permanence des équilibristes de nos mots.
Mais tout de même, y être attentifs. Ils leur sont précieux.
« Ah, ça veut dire que jusqu’à la fin de l’année, on va plus trop devoir proposer des idées, pour les lectures du bac ? – Si, mais je vais sans doute vous laisser beaucoup moins de temps pour réfléchir au texte en groupe, vous l’approprier… L’année avance très vite. – Ah super, j’en avais marre d’y réfléchir à ce point ! »
Ça a été dit sans la moindre méchanceté. Grégoire est un élève adorable, curieux, et qui lit beaucoup. Essentiellement de la philosophie, d’ailleurs. Mais je ne peux m’empêcher d’accuser le coup. Depuis le début de l’année, les premières travaillent avec motivation et, me semble-t-il, enthousiasme.
Mais, comme tous les ans, j’ai tendance à surestimer leur motivation intrinsèque. C’est mon gros problème, cette vanité absolue. Comme j’ai en général de bon rapport avec les élèves, je me persuade, insidieusement, que je vais les amener à comprendre le côté essentiel de la lecture. Que ça y est, je leur ai ouvert les yeux sur le monde de la littérature. Évidemment, je ne le pense pas en ces termes. Mais ça s’en rapproche. Et donc, j’oublie.
J’oublie qu’au fond, ces élèves suivent, dans leur immense majorité, un parcours scientifique. Que, dans trois mois, ils ne seront plus jamais évalués en cours de français, que ma matière devient, en ce moment, un obstacle imposant qu’ils ont à franchir pour pouvoir continuer à étudier ce qui les intéresse vraiment. J’oublie que le programme de première est exigeant et strict. J’oublie que je les submerge de figures de style, j’oublie que, parfois, je « pars dans mes délires » quand je leur suggère des interprétations qui les laissent sceptiques.
Mais j’oublie aussi.
J’oublie qu’ils se sont, pour leur très grande majorité, prêtés au jeu. J’oublie qu’ils ne viennent jamais sans avoir lu les textes. Qu’ils posent des questions. Qu’ils tentent souvent de raccrocher leur lecture du texte à leur culture, de façon vraiment pertinente. J’oublie que cette matière étrangère, ils tentent souvent de s’en emparer, qu’ils continuent à poser des questions. J’oublie que, depuis de début, ils sont là, avec moi.
Ils vivent une vie immense et complexe. Les quatre heures de français par semaine ne sont qu’une quête de plus, dans leurs aventures. Alors, respirer, prendre du recul. Pour le moment, ils sont fatigués, ils ont besoin d’être guidés. Et je suis le prof : leur donner ça sans amertume. Les remettre, peut-être, avec un peu de chance, dans l’envie de se relancer à corps perdu dans les œuvres, on verra bien.
Alors je ravale mon aigreur. Et je leur déroule le texte de Gargantua que nous étudions.
« Mais vous nous dites pas tout, là, monsieur ! – Non, parce que j’ai foi en le pouvoir de votre cerveau. Et puis aussi parce que faut vous bouger un peu les fesses pour l’avoir, ce bac. – Roh, monsieur ! »
Pour la première fois de l’année, les secondes sont en autonomie toute une heure durant. Ils ont pris des notes de façon hyper rigoureuse au cours précédent, c’est un peu leur récompense. Travaille de mise en scène. Les groupes ont été constitués, les tâches réparties, ils doivent se débrouiller.
Et donc, pour la première fois de l’année, je lâche la bride.
Ça me frappe au moment où je prononce la phrase « Maintenant, vous êtes responsables. » Je n’avais pas encore osé le faire avec mes élèves de lycées. Depuis le début de l’année, professoralement parlant, je serre les dents, je contracte les épaules. J’ai tellement peur de ne pas être légitime, de faire une connerie, de passer pour un débilos que je conçois chaque cours comme une performance où je dois tout le temps être en contrôle. Et là, je laisse la possibilité que ce soit le boxon.
Ça ne l’est pas. Les groupes bossent calmement. Rigolent de temps en temps, se remettent au boulot. J’erre, un peu désœuvré, ayant presque l’impression d’être de trop. Et la question : sont-ils aussi sérieux parce que j’ai été sur leur dos six mois durant, ou les ai-je étouffés tout ce temps ? Je ne le saurai jamais, et je n’ignore pas à quel point il est stérile de se poser cette question. À une collègue cet après-midi, je lui dis que mes cours sont encore « à la hache » : je tente de leur inculquer ce qu’il faut, mais je n’ai pas encore le temps, cette année, pour de la subtilité. Trop de choses à mener de front, en cette première année lycée.
Alors peut-être suis-je un peu passé à côté de ces secondes. Peut-être pas. En tout cas, cette heure-ci est douce, agréable, et productive. Autant s’en réjouir, les regrets, ça alourdit.
On prend le thé avec M. cet après-midi. M. a obtenu l’agrégation l’année dernière, mais c’est sans doute la moindre de ses qualités. Elle fait partie de ces personnes que j’admire totalement, et avec qui j’ai souvent du mal à parler, tellement mon cerveau est en surcharge de louanges face à elle. Elle me raconte que depuis sa victoire au concours, elle a l’impression de se disperser dans toutes les activités qui lui font envie. Nous émettons l’hypothèse que c’est peut-être du fait de la concentration absolue dont elle a fait preuve pour obtenir le précieux sésame.
Et c’est sans doute ce qui fait que je vais encore peiner à l’obtenir. J’ai toutes les difficultés du monde à concentrer toutes mes forces vers un objectif. Même mes cours ont tendance à prendre des embranchements variés et variables selon mon humeur, la classe, l’heure… un fleuve avec plein de deltas. Ça rend sans doute les choses plus intéressantes, mais je perds en efficacité.
Je me demande si j’arriverai un jour à devenir ce torrent qui renverse les obstacles sur son passage. Où si, à force de couler paisiblement, j’arriverai à destination.
La journée a été interminable. Trois journées en une en fait. Entre les copies à n’en plus finir ce matin, une après-midi explosive (va causer tragédie racinienne à des élèves surexcités par une journée de carnaval) puis trois heures de portes ouvertes dans l’autre bahut. Mais pendant qu’une méchante pluie froide fait mentir les promesses du printemps, je roule sous la pluie avec H., qui me reconduit à la maison. Et dans le noir, on se raconte un tout petit bout de nos vies, vite parce qu’on n’a pas le temps. Et je sens, j’ai appris à la reconnaître depuis tout ce temps, que je suis en train de me faire une amie.
Il aura fallu attendre le troisième trimestre. Mais enfin, enfin. Quel bonheur.
Les premières ne sont pas contents après moi. Enfin certains, pas tous. À une collègue, qui leur faisait passer les épreuves du bac blanc, ils ont expliqué que leurs soucis de méthodes venaient de leur prof qui « ne leur a pas appris comme il faut. » Et peu importe que des camarades aient été eux complimentés pour leur maîtrise de l’exercice. C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute.
L’idée me caresse, un moment, de leur passer un ronflon. Je ne suis pas spécialement heureux d’être le bouc émissaire d’une note qu’ils estiment décevantes.
Et puis je hausse – mentalement – les épaules. C’est le jeu. Je n’ai pas le temps de les braquer, les semaines avancent. Et cette duplicité, c’est celle de tous les élèves, ou presque. Cette blessure à l’ego, celle des élèves qui commentent mes cours comme des client un restaurant, se referme désormais quasi-instantanément. Se remettre en question est essentiel : pour ce qui vaut le coup.
« Bon, je réexplique un point important pour la lecture linéaire les premières. Parce qu’apparemment, certains ont perdu des points, et soit je n’ai pas été assez clair, soit vous n’avez pas compris. »
Quelques-uns baissent les yeux, d’autres rigolent, gênés. Un troisième groupe ouvre des yeux étonnés.
« Non mais, si vous avez une remarque à faire dites-le moi. – Non mais… – Nous sommes des adultes, donc je remets les choses en place, s’il y a encore un souci, vous me le dites, sinon parfait. Il faut tous qu’on prenne nos responsabilités. »
Et je continue. Si ce boulot m’a appris un truc, c’est la duplicité des mômes. Parce que c’est plus simple, parfois, d’avoir un coupable. Ça n’est pas grave, pour le moment. Mais j’aimerais qu’ils finissent par en sortir. Alors, même si c’est très orgueilleux, je tente d’enseigner par l’exemple. Et je réexplique le point qui leur a posé problème de façon claire et nette avant de, sans me retourner, passer à autre chose. Ils ne sont pas les seuls à apprendre. Sans eux, et leurs faiblesses, je pense que la colère me boufferait bien plus souvent : mais apprendre à être une bonne personne, pour eux, ça a une palanquée de bénéfices secondaires.