Mercredi 27 octobre

Note habituelle : je ne relate ici que mes impressions personnelles, n’hésitez pas à vous défouler dans les commentaires, bisous, paix et amour.

Comme pas mal de monde, j’ai découvert aujourd’hui le compte Tik Tok d’un enseignant d’EPS qui a alimenté l’une des polémiques quotidiennes sur les réseaux sociaux. Ma première réaction a tout d’abord été de construire un pilori virtuel pour jeter des tomates tout aussi virtuelles à la figure du collègue. Puis, en bon snob, j’ai décidé que j’allais trouver des arguments pour le défendre et ainsi me détacher de la plèbe.

Et puis, finalement, j’ai essayé de réfléchir.

Encore une fois, n’étant pas le couteau le plus affûté du tiroir, je ne suis pas encore parvenu très loin dans ladite réflexion. Mais il n’est écrit nulle part que le contenu de ce journal en ligne doit toujours être clair, limpide et précis. (À vrai dire, je pourrai presque faire un jeu concours consistant à trouver les trois billets clairs, nets et précis de ce blog). Je précise que je me fonde uniquement sur les cinq ou six premières vidéos de son compte Tik Tok et du reportage diffusé par Brut. (pour ceux qui lisent ce billet sur les réseaux, le lien est disponible dans le billet lui-même). Je ne suis pas allé m’intéresser à d’autres polémiques qui bouillonnent en périphérie.

D’où vient l’ulcération que j’ai ressentie en voyant les micro-vidéos de ce collègue ? Peut-être, bien entendu, y a-t-il le brouillage entre activité professionnelle et vie personnelle. Vous me direz que ça ne manque pas de sel, venant de quelqu’un qui passe son temps à déblatérer sur son métier. Certes. Mais je pense – malgré tout – compartimenter. Je suis totalement différent, dans ma façon de m’exprimer, dans mon attitude et dans mon vocabulaire quand je suis en cours et entre ces lignes. J’ai la sensation que ce n’est pas le cas pour le prof d’EPS dont nous parlons. Mais peut-être peut-on lui laisser le bénéfice du doute, et imaginer qu’il incarne un personnage parodique.

D’autre part, il y a peut-être, sans doute, cette image de plus en plus véhiculée qu’un prof est soit derrière le bureau à terroriser sa classe, sur une estrade, soit en train de se taper des barres avec ses élèves. La personne dont nous parlons est bien sûr dans le deuxième camp. Or, je trouve toujours extrêmement dommageable que la relation entre élève et enseignant soit tellement caricaturée. Depuis quelques années, notre rôle a évolué, bien souvent à notre corps défendant. Nous sommes de plus en plus poussés à endosser un rôle social, à faire de la médiation avec les familles (le tout, au passage, au détriment de postes essentiels tels que CPE ou Psy-EN auxquels on tente de retirer de plus en plus d’attributions) : cela nous a amené à redéfinir notre relation avec les élèves, qui devient de plus en plus complexe, et subtile. Et se retrouver, hors milieu enseignant, confronté à l’image du prof-pote ou du prof-tyran, ça rend un peu saumâtre.

Et puis, il y a bien sûr la grande question de la jalousie. N’es-tu pas un peu, juste un peu jaloux, Samovar, de ce prof qui a l’air d’enseigner différemment ? Avec enthousiasme ? Qui apporte aux élèves quelque chose dont ils ont envie ?
Je me suis posé la question, et, à mon grand soulagement, la réponse a été non. Je pense que mon agacement provient surtout du fait que l’intégralité de ces “séquences médiatiques”, pour employer un groupe nominal à la mode brassent systématiquement le même message : enseigner, c’est facile, quand tu intéresses tes élèves.
Et en fait non. Ce que montrent ces vidéos, ce reportage, ce ne sont pas des images d’un prof. Il s’agit d’un personnage, crée parce que ça sera télégénique.
Enseigner est terriblement laborieux. C’est un processus qui se fait sur le long terme, devant des individus divers, et non toujours un groupe qui danse en harmonie. Peut-être que cette bile que je sens monter, c’est celle des soirées passées à préparer des cours, à corriger des copies, à me retrouver, le matin, la tête embrumé à ne pas vouloir y aller ou à ne pas comprendre un conflit avec une élève. C’est celle des moments banals de la vie d’enseignant. Et je me demande si, en se regardant, le collègue voit dans ces images un reflet de sa vie professionnelle. Si oui tant mieux pour lui.

Mais je ne suis pas persuadé, malgré les rires, et les likes, et les interactions de toutes ces vidéos, que le métier d’enseignant ira mieux après tout ça.

Mardi 26 octobre

L’un de mes plus grands regrets par rapport à ce remplacement au lycée Gallia, c’est qu’il prendra fin et que je serai toujours un prof de collège.

C’est qu’on ne sort pas de treize années à enseigner à de petits adolescents comme ça. J’ai beau me sermonner mentalement, me dire qu’il y a le bac à la fin de l’année, qu’ils sont trente-cinq, qu’ils ont – théoriquement – choisi d’être là, je fonds trop souvent comme un camembert méditerranéen (sauras-tu trouver cette référence de la BD franco-belge ?).

Au collège Ylisse, j’ai pris des réflexes. Ni bon ni mauvais, juste nécessaires pour bosser là-bas. Tenter de susciter l’intérêt. Se montrer toujours surprenant. Insister sur les rituels mis en place pour bosser. Désamorcer immédiatement ce qui pouvait ressembler à un embryon de conflit. Reformuler trois ou quatre fois les explications. Et surtout, ponctuer presque chaque phrase de “tout le monde suit ?”

Moyennant quoi, il est très possible que mes cours de lycée manquent d’efficacité. Je devrais probablement aller plus vite. Ne pas hésiter à plonger plus souvent dans le cours magistral – dont les élèves sont demandeurs – et, tout simplement, les traiter davantage en adultes. Mais c’est compliqué. Lorsque je les vois prendre laborieusement des notes, ou que je sens que quelques-uns sont en train de décrocher, les rouages internes de ma pédagogie grincent. “Continue. Continue ils rattraperont, ça fait aussi partie du jeu. Ou ils viendront te voir, c’est aussi ça être adulte.”

J’ai l’impression d’être un sprinter à qui on demanderait brusquement de commencer l’endurance. Je sais comment fonctionne le mécanisme de la course, beaucoup moins le rythme. Comme je l’évoquais dans un billet précédent, je me retrouve très souvent, en salle des profs, à discuter avec les stagiaires ou les néo-tits. Et hormis le fait qu’ils sont géniaux, je suis dans leur situation : je tâtonne. Et c’est toujours tâtonnant que je quitterai le lycée Gallia.

Lundi 25 octobre

“Les adolescents ont de plus en plus de mal à se concentrer.”

“Les adolescents sont exposés à la violence de plus en plus jeunes.”

“Les adolescents regardent Squid Game.”

“Les adolescents ont une vision de la sexualité malsaine.”

“Les adolescents…”

Je ne suis pas différent des autres. Le monde actuel m’inquiète, me fait peur. Et ce que j’entends sur “les adolescents” plus encore que le reste, étant donné que c’est avec eux que je passe l’essentiel de mon temps professionnel.
Il y a quelques années, j’assistais à une formation sur les arts scéniques avec une sommité de ce petit milieu. Celui-ci, parlant de ses élèves, expliquait comment il leur demandait de laisser leur “peau d’ado” au vestiaire, avant de monter sur scène. Il s’agissait, bien entendu, d’une banalité, que nombre d’enseignants ont déjà formulé d’une façon ou d’une autre. Mais elle m’avait frappé, cette banalité. Parce que c’est un peu mon cheval de bataille, dans ce boulot, plus que d’autre collègues : créer un espace suffisamment intéressant, surprenant, solennel ou inattendu pour que les classes que j’ai en charge, quel que soit leur profil, laissent leur “peau d’ado” à l’extérieur.
Quand je m’en suis rendu compte, je me suis sottement rengorgé, me voyant déjà comme l’avenir de la pédagogie, un champion des apprentissages au service de mes élèves, hashtag altruisme.

En fait non. Soyons sincères : la raison pour laquelle j’essaye de créer ces espaces, c’est avant tout pour moi. Les tenues que je porte, la mise en scène, la façon d’annoncer les activités : chaque début de cours est un combat frénétique pour emporter l’adhésion de la majorité d’entre eux. Qu’ils soient attentifs – ou feignent de l’être – ne suffit pas. Je ressens ce besoin impérieux que, pendant une heure, ils acceptent de ne plus être les ados qu’on nous décrit à longueur d’analyses sociologiques.

Parce que je pense que sinon, ce métier me serait insupportable. C’est sans doute une prière muette que je leur adresse : “Montrez-moi que vous n’êtes pas obsédés que par le dernier drame sur snapchat, montrez-moi que vous êtes capable de focaliser votre attention plus de neuf secondes, montrez-moi…”

Et je vais monter d’un cran dans le narcissisme déjà épouvantable de ce billet : désormais, la plupart du temps, j’ai l’impression que ça fonctionne. Soit que je parvienne à maintenir l’illusion, ou plus probablement que les élèves acceptent charitablement de jouer le jeu, de nombreuses heures se passent ainsi. Ils acceptent, pour la plupart, de “laisser leur peau d’ado”. Et dans ces moments-là, je me dis que peut-être, les sociologues ont tort. Que ces affirmations apocalyptiques sont des raccourcis. Que les mômes qui planchent, le visage merveilleusement concentré sur leur commentaire ou cherchent absolument à faire avancer leur groupe, sont tout aussi réels, tout aussi vrais dans leurs comportements que les ados perdus, chaotiques et fragiles que ceux que l’on décrit dans les articles ou en salle des profs.

Ou peut-être n’est-ce qu’une illusion que je me crée dans les salles de classes. Une illusion qui me permet de continuer à leur enseigner. Qui sait ?

Mercredi 20 octobre

J’en suis arrivé à ce moment de la période scolaire où je compte les heures. Pour la dernière fois avant les vacances, cours avec les secondes Azumarill : nous achevons l’étude de La Machine Infernale. Sur les marches de Thèbes Œdipe, accompagné de sa sœur, Antigone de sa fille, de sa femme, Jocaste, de sa mère, prend sa liberté.

“Ce doit être frustrant, d’être TZR, et de partir sans voir les méthodes que tu as mises en place porter leurs fruits.” m’ont dit plusieurs collègues lorsqu’ils ont appris que je ne resterais pas toute l’année.

Je suppose que ça l’est. Je n’ai encore jamais vécu cette expérience. J’ai quitté mes classes de sixième en mars, l’année dernière. Tout ou presque était déjà fait. Peut-être, sans doute, ces élèves, gentils mais très immatures du mois de septembre seront-ils en juin encore plus pertinents qu’ils commencent à l’être. Leurs interventions plus fines, leur regard sur les mots plus affûté. Et ce sera la collègue que je remplace qui aura le privilège de les voir s’épanouir. J’explore cette pensée. Suis-je frustré ? Pas vraiment.

Il y a quelques mois, j’écrivais, en pleine nuit, et très naïvement, dans un carnet “Ne fais pas insulte au temps donné.” Pour une toute autre raison. Mais cette maxime peut parfaitement s’appliquer à cette heure du mercredi. Écoute tes élèves débattre de la fin de la pièce, épouvantablement déprimante ou pleine d’espoir, “de soleil”, comme dit Kika. Profite d’être prof de lycée, ici et maintenant.

Pour les trois dernières semaines, nous étudierons la poésie à travers un thème : le carpe diem.

Mardi 19 octobre

À un moment il fallait bien que ça arrive : les Premières Tritox se retrouvent devant leur première évaluation de deux heures de l’année, objectif rédaction partielle d’un commentaire composé.

J’ai tout fait pour les préparer, je leur ai signalé que c’était un passage délicat à négocier, les ai accompagnés dans la lecture du texte, puis du sujet : maintenant, c’est à eux de jouer. Et je pense que le terme jouer est on ne peut plus mal choisi : quelques minutes après le début de l’épreuve, les visages se tendent, les sourcils se froncent et les corps se redressent sur les chaises. Presque tous les mômes comprennent qu’ils sont là face à un moment critique et compliqué de leur parcours scolaire.

Et, appuyé au bureau, je bouillonne. C’est une partie de mon métier que je déteste : ce moment où je dois les laisser se débrouiller tout seul. Qu’ils nagent ou qu’ils coulent, comme disent les britanniques. Et, là, forcément, beaucoup vont couler. Ou du moins se débattre, dans l’eau qui menace de les engloutir. Mais, même si je hais cette théorie du mal nécessaire, j’ai l’impression qu’ils doivent en passer par là. Une petite voix perverse me chuchote que si j’avais vraiment fait mon boulot, il ne marneraient pas autant. Une autre proteste que l’entraînement ne peut pas tout. Qu’à un moment, ils doivent se retrouver seuls, à tracer leur chemin dans cette forêt de mots, soigneusement plantée par Corneille. Mon boulot sera après. Des corrigés de copies : trouver les bonnes remarques, rassurer, féliciter, avertir.

Mais pour le moment, je ne suis pas le protagoniste. Et je les laisse vivre leur bataille.

Jeudi 14 octobre

Parfois, les élèves ont les questions les plus simples du monde :

“Monsieur, pourquoi vous êtes prof ?”

Parfois, je n’ai pas besoin de réfléchir

“Parce qu’il n’y a pas deux jours qui se ressemblent.”

Je pourrais développer. Expliquer, par exemple, qu’aujourd’hui j’ai découvert l’amphithéâtre du lycée Gallia (il était 8 heures, beaucoup trop tôt), où les élèves ont joué leurs adaptations d’Œdipe, et c’était doux.

Que les 1ères Tritox, pour la première fois, ont compris que je ne pourrai pas tout leur donner, qu’ils vont devoir chercher de leur côté le sens, dans les textes au programme, et que quand ils y parviennent, j’éprouve à leur égard une véritable admiration.

Que ces mêmes élèves ont subi en ma compagnie un exercice anti intrusion. Que pendant vingt minutes, on s’est bizarrement regardé sous les tables, et que quand j’ai lancé, en fin d’entraînement, “allez le troupeau de yacks, on s’y remet !” ils ont rigolé comme des collégiens.

Que, fait inédit, les premières Vulcanion se sont montrés respectueux avec moi, après que je les aies battu froid pendant une heure. Et que j’ai senti un soulagement. De la part d’énormément d’élèves écrasés par les mêmes grandes gueules, y compris des mômes que j’avais un peu trop vite étiquetés comme glandeurs.

Que j’ai enfin échangé quelques mots avec l’AED qui, tous les matins, joue merveilleusement du piano. Qu’on a discuté d’Ezia Polaris et qu’on doit aller prendre un verre à la sortie du boulot.

Je pourrais dire que chaque jour est un monde. Dans lequel j’ignore totalement quelles constellations je devrai suivre. Peut-être, sans doute, existe-t-il foule d’autres métiers similaires. Mais si, dans celui-ci, chaque nouveau matin m’offre de quoi étendre les frontières de mon univers intérieur, pourquoi devrais-je m’en lasser ?

Mercredi 13 octobre

Soyons honnêtes, la première Vulcanion est en phase de bolossage aigu du prof de français. Ils bavardent de plus en plus, se foutent de ce que je propose, sans jamais basculer dans l’irrespect – ce sont des lycéens – et à l’exception d’une poignée d’élèves hyper courageuses, ne participent que si l’activité est évaluée.

Mais ce qui hisse tous les drapeaux rouges, me concernant, est qu’ils salissent la classe. Ce n’est pas grand chose : quelques papiers par terre, ou ces petits bouts d’agenda que l’on peut arracher pour arriver directement à la bonne page. J’ignore pourquoi, mais ça a toujours été pour moi le signe que la classe déconne et qu’il faut agir.

Et cette année, je n’ai aucune excuse. Ce n’est pas une question d’inexpérience, de crainte – parce que oui, ça arrive que l’on craigne une classe, il n’y a pas de honte à ça, juste des interlocuteurs – ou d’obstacles matériels : c’est juste que j’ai la flemme. J’ai fini par apprendre, à force de taloches dans la tronche, comment reprendre en main un groupe qui part à vau l’eau et qui ne réagit ni à la rationalité, ni aux efforts du prof. Mais je déteste ça. Établir un protocole hyper rigoureux, mettre en place un plan de classe digne de Périclès, pour préserver les mômes au travail et isoler les relous, préparer des activités toujours plus précises, ne laissant aucune possibilité de faire semblant de bosser, ne pas marquer la moindre hésitation… Jusqu’à ce qu’ils aient compris que les quelques règles que j’ai établies en début d’année ne sont pas négociables.

Je déteste ça parce que ça me crève davantage que de préparer de chouettes cours, ou tenter de trouver la clé qui motive chacun d’entre eux. Mais je ne pourrai rien faire de cela tant qu’on n’aura pas la base : un respect des codes. J’espérais, enseignant à de jeunes gens, pouvoir m’affranchir de cette étape. Il faut toujours y passer, de façon plus ou moins stricte. Et plus j’attendrai avec les Vulcanions, plus il faudra insister. Alors autant y aller.

Mais ça fait vraiment chier.

Mardi 12 octobre

“Mais monsieur, on joue !”

Je ne pensais pas que cette phrase-là aussi me suivrait en Bretagne, et plus particulièrement au lycée. En plein milieu du hall, juste à côté du piano, devant une troupe indifférente – ceux sur leur portable, celles qui discutent du dernier cours, ceux qui s’apprêtent à rentrer chez eux… Deux premières jambes et bras entremêlés, le genou de l’un à quelques millimètres de l’estomac de l’autre. Et ma voix est sortie, en aboiement.

“Tu arrêtes !”

Cette voix n’est pas à moi, je n’ai ni la capacité ni les poumons pour la mobiliser. Cette voix, c’est celle de monsieur Vivi. Il me l’a prêtée un jour, près du canal du Collège Ylisse, alors qu’on rentrait tous les deux en voiture et que la même scène se déroulait. Ils étaient plus petits, mais rien d’autre.

“Mais monsieur, on joue !”

Et là aussi, Monsieur Vivi m’a appris a enfoncer ce dérisoire bouclier.

“Il a l’air de jouer, lui ?”

La victime du coup se recule, l’air gêné. Bien sûr qu’il ne prendra pas le parti du prof. Même au lycée, ça craint. Mais il en profite pour reculer et se perdre dans la foule. L’autre môme me fait face, un peu merdeux. Je le foudroie du regard. Lui administre les mêmes reproches. Même silence contrit, mêmes excuses, même “Non, tu t’excuses auprès de lui !” Voussoiement oublié pour le coup.

“Mais monsieur, on joue.” De tout ce que j’ai abandonné, j’aurais bien laissé ces mots derrière moi.

Lundi 11 octobre

Cher Léo,

Aujourd’hui, tout a été harmonie. Tu trouveras ça peut-être grandiloquent – et étrange que je te tutoie, alors que je voussoie tout mes élèves, toi y compris – mais je ne pourrai pas le dire autrement. Aujourd’hui, j’ai été, du début à la fin de la journée, le prof que je tente d’être, année après année.

Cette idée de commencer par vous raconter le conte du roi, de la princesse, du prince et du taureau m’est venue dans la voiture. Je ne sais pas pourquoi, mais cette pièce un brin puérile me semblait compléter comme il fallait cette aride leçon sur le commentaire composé. Et, pour une fois, mon intuition a visé juste. Ta classe de seconde et l’autre ont été réceptives. Partir de cette petite histoire, expliquer que oui, oui lire et interpréter c’est difficile, même quand tu es adulte, même quand tu es prof de français, c’était la clé. À partir de là, vous aviez l’air rassuré. En confiance.

Vous m’avez suivi dans mon analogie entre interpréter un texte et interpréter une partition. Avez eu l’air d’accepter que les exercices auxquels nous nous sommes livrés, ce sont les gammes qui nous feront entrer dans la musique secrète du texte. Vous avez accompagné Fabrice Del Dongo dans son périple à Waterloo, et, pour la première fois, j’ai eu l’impression d’avoir le temps de vous accompagner, tous, tandis que vous cherchiez à créer votre lecture du texte. Pour la première fois depuis que j’enseigne au lycée, toutes les portes que j’ai ouvertes ont réussi à vous mener vers le but que je visais. Ça te semblera sans doute étrange, mais pour un prof, il y a peu de chose aussi émouvantes.

Peu de choses. Comme voir Idris, Idris présent un cours sur six, t’accompagner jusqu’au bureau pour que tu me parles de ton genre. C’est la première fois que ça m’arrive. Et pour ça, je dois te remercier. Pas de m’avoir “initié” à quoi que ce soit. Pas d’avoir rajouté une anecdote à mon chapeau. Mais de m’avoir accompagné dans ce moment, plus que tu ne peux l’imaginer. En me montrant ton soulagement, un soulagement profond, immense et sobre, à la fin de notre discussion. En m’empêchant, par tes mots simples, de sortir l’immense connerie que je me préparais à sortir “Oh ben dis donc, je m’en doutais un peu, quand même !” J’aurais eu du mal à me le pardonner. En me faisant, enfin, comprendre, à quel point il peut s’agir d’un moment simple et serein.

Bien entendu, je me doute pourquoi tu es venu m’en parler. Mais ce n’est pas important. À tel point qu’on ne l’a pas évoqué. Que, lorsque tu es parti, je t’ai rappelé que si tu ne me rapportes pas ton devoir maison demain, tu risques une sanction.

Ce n’était pas l’apogée de ma journée. C’en était le point d’orgue. Pour une fois, j’ai réagi comme j’imagine le Samovar idéal le faire.

Et je sais que ça ne veut rien dire. Demain, peut-être la journée sera-t-elle épouvantable. Peut-être sera-t-elle encore meilleure. En attendant, on avance, pas à pas. Et on grandit.

Vendredi 8 octobre

Trente-cinq élèves, dans une classe, c’est beaucoup. Trente-cinq élèves masqués, dans un nouveau bahut, quand tu viens du collège, c’est énorme. Habituellement, après un mois, je connais presque tous mes élèves, privilège du prof de français.

Là, c’est encore fort brumeux, notamment pour les élèves de Première Vulcanion, que je ne vois que trois heures par semaine. Ne pas connaître les noms d’élèves, ça désavantage, pour plein de raison. D’abord par fierté : je déteste être le prof qui passe son temps à redemander aux élèves de sortir leurs pancartes de début d’année, ou qui répète en permanence “Vous… Oui, c’est quoi votre nom, déjà ?” Et puis – mais ça je préfère me faire manger tout cru par un inspecteur plutôt que de l’avouer – c’est la honte pour moi, que les élèves se rendent compte que je ne les connais pas encore. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la sensation que cette incapacité à mémoriser leurs prénoms porte atteinte à la relation que j’essaye de développer avec eux.

Du coup je triche. Par exemple en jetant un coup d’œil sur le trombinoscope, toujours ouvert, mais qui n’aide pas toujours : je ne suis pas physionomiste, et voir les mômes sans masque me perturbe.

Bien entendu, il y a des élèves que l’on repère tout de suite. Ceux qui participent, ceux avec qui on va avoir une conversation poussée, qu’elle soit agréable ou tendue, ceux qui ont un signe distinctif et… ceux qui ont des problèmes, quels qu’ils soient. Et ça me chagrine un peu.

Le premier prénom que j’ai fixé est celui de cette élève faisant très régulièrement des malaises en classe, que les médecins n’arrivent pas à identifier ou à soigner. Le second, le garçon en phobie scolaire, aux absences de plus en plus longues et fréquentes. Le troisième, celui du gamin qui risque une exclusion.

Et même si c’est idiot, je ressens un léger inconfort, à me dire que je retiens ces élèves par des trucs qu’ils préféreraient probablement passer sous silence. Et que, quand je serai parti d’ici un mois et demi, c’est sans doute ça qui me restera d’eux. C’est un paradoxe avec lequel je continue à lutter, en tant que prof : tenter de comprendre chaque élève dans sa complexité. Mais, en avoir tellement en charge.