Jeudi 23 septembre

Comme souvent lorsque la situation se présente, je suis gréviste aujourd’hui. Et comme souvent, l’avoinée que se prennent les personnels d’éducation qui arrêtent le travail est impressionnante. Bien entendu, les réseaux sociaux ont un pouvoir déformant qu’envieraient nombre de nos responsables politiques, mais je pense que l’excès des réactions ne vient pas de là.

Je pense que les métiers tournant autour de l’enseignement – CPE, AESH, prof, infirmières scolaires et j’en passe énormément – sont souvent perçus comme une sorte de sacerdoce. Et, pour les observer au quotidien depuis des années, je peux comprendre pourquoi : aucune autre expérience professionnelle ne m’a montré des gens aussi dévoués, sur le moment, à leurs métiers. Non pas que les enseignants ou les AED soient des êtres supérieurs : c’est juste que, durant une journée de cours, il n’est pas possible de relâcher la tension. Comme je le pouvais, par exemple, quand je travaillais en entreprise. À partir du moment où nous entrons dans un bahut et, souvent, même, quand nous en sortons, les mômes occupent toutes nos pensées. Savoir gérer ce poids est l’une des premières compétences que nous tentons d’ailleurs d’acquérir.

Et c’est justement pour cela que j’estime nécessaire de défendre les acquis de ma profession, et de lutter contre sa dégradation : oui je me voue à mes élèves. Oui, je suis souvent prêt à faire les pas en plus pour améliorer un cours, aider un gamin en difficulté, rassurer des parents.

Mais j’exerce un métier. Hors des murs du lycée, mon paquet de copies rangé, je m’astreins à me protéger. Professeur est un rôle, pas une partie de mon ADN. Je pourrais être quelqu’un d’autre. Faire quelque chose de différent. Et j’ai donc le droit, comme tous mes collègues dans le monde de l’éducation, que l’on traite ma profession comme toutes les autres. Si, parfois, et peut-être trop souvent, j’injecte de l’émotion dans mon travail, c’est un choix, pas une obligation.

Et peut-être, souvent, cette évidence est perçue comme violente. Parce qu’il faut “penser aux élèves”. J’y pense. Comme nombre de mes collègues, j’y pense souvent, et la lutte qui se poursuit aujourd’hui est avant tout menée pour eux. Mais ils ne sont pas mes enfants. Je me dois, par éthique et par sanité mentale, de me mettre à distance. D’observer d’abord le cadre de ma profession, de me rendre compte qu’il est bien malmené. Et que ce n’est pas à nous, personnels d’éducation, de le bricoler pour palier aux insuffisances de nos dirigeants.

Aujourd’hui je fais grève. Pour que mon métier reste un métier. Et que je puisse m’y consacrer, sans crainte et de toutes mes forces.

Mercredi 22 septembre

Pour des raisons qui n’importent pas dans ce billet, j’ai décidé de ne pas constituer d’emblée de plans de classe cette année. J’ai préféré attendre une semaine, ce qui m’a amené à rapidement réorganiser deux classes, sous peine de les trouver transformées en annexe du Macumba dance-club, et à en laisser deux telles quelles. En effet, les élèves y travaillent avec bonheur et semblent plus efficaces ainsi.

Et dans ces deux classes, s’est monté le mur des chouchous.

Il y a sans doute beaucoup à analyser dans la composition de ces deux fois quatre élèves, qui occupent l’avant de la classe et lèvent perpétuellement la main. Sept garçons et une fille allure gothique. Je me suis toujours mieux entendu avec les filles en général, mais mes coups de cœur sont presque exclusivement des garçons, et ce depuis le début de ma carrière. C’est pas faute de l’avoir remarqué, d’essayer de m’en prémunir, mais ça se trouve toujours comme ça. Toujours des mômes qui savent parfaitement jusqu’où aller au niveau de la familiarité. Pas forcément des têtes de classe, mais perpétuellement curieux. Malins. Les méandre de mon inconscient me restant un mystère qui feront un jour la fortune de quelque thérapeute, je me contente pour le moment d’observer ce phénomène.

Et de m’en méfier. Un mur, ça protège et ça isole tout en même temps. Particulièrement au lycée, où il est terriblement confortable d’aller à développer sa pensée, ou d’ouvrir un parenthèse culturelle devant les quatre paires d’yeux qui écoutent, notent, posent des questions, ou hochent la tête en souriant.

Mais cette année ils sont trente-cinq. Et il est hors de question que j’en laisse basculer dans le brouillard. Alors je m’astreins, plus que les autres années, à les laisser, à continuer à circuler, à leur retirer gentiment le bâton de parole métaphorique. À aller vers les élèves que je sens en résistance, de leur côté comme du mien. Juguler l’affect, ce foutu affect, tout en l’acceptant.

Et puis, le soir, envoyer à la classe un message concernant un documentaire qui passe sur Les liaisons dangereuses. Et échanger deux trois messages avec un des chouchous du mur qui l’a immédiatement regardé. C’est aussi ces petites gourmandises égoïstes qui nous rendent plus fort. Pour tout le monde.

Mardi 21 septembre

J’en suis venu à redouter tous mes cours de Première Tritox, la Première Générale que j’ai en charge. Et je commence aujourd’hui à comprendre pourquoi. Ce n’est pas une question de didactique ou de pédagogie : je suis en train de me battre contre le programme.

De notoriété publique, les exigences de la matière durant l’année du bac de français oscillent entre le rigoureux (pour les plus optimistes des collègues) et le totalement délirant (pour les… disons moins optimistes). La préparation des vingt textes à présenter à l’oral, la méthodologie de la dissertation, du commentaire, les lectures d’œuvres souvent bien costaudes, le tout saupoudré d’une généreuse couche de grammaire : il y a de quoi perdre faire perdre son sang-froid à un prof aguerri. Alors un débutant…

J’ai connu cette lutte avec tous les programmes de collège. Une sorte de confrontation où on donne un coup par ici, on fait une concession par là, pour ne pas finir en machine à déballer du savoir ou en animateur de centre aéré. Et c’est exactement ce à quoi je me confronte actuellement, mais le niveau de difficulté est passé de normal à boss final de Drakengard 3 (une de mes ambitions de l’année est de terminer cette horreur. Oui, j’ai des rêves fabuleux.)

Les délais ultra-serrés de l’année de première mènent à toutes sortes de dilemmes. Aujourd’hui, j’ai passé une heure avec les élèves à les promener dans le prologue de Juste la fin du monde. Visionnage d’interprétations diverses, et mise en scène personnelle de l’extrait. Un cours “ludique”, même si cet adjectif commence à me flanquer de l’urticaire. La deuxième heure a été consacrée à une analyse bien plus aride, qu’ils ont franchie sans la moindre difficulté. Les mots de Lagarce au creux de l’oreille, et une envie bien plus forte de se confronter à son langage. J’ai investi une heure. Ai-je bien fait ? Était-ce trop, pas assez ? Dois-je systématiser cette approche ou était-ce un événement unique, qui a vocation à le rester ?

Parfois, juste parfois, j’aimerais avoir l’impression d’avancer sur de la pierre, et pas sur du sable.

Lundi 20 septembre

“C’est votre dernier devoir de collégien !” ai-je rigolé, en déposant les sujets du contrôle sur les tables. Une évaluation sur le chapitre de début d’année, un chapitre de révision.

Les secondes ont le front baissé sur leurs feuilles, et ma crainte d’avoir bricolé une tâche trop simple se métamorphose quasi instantanément en son opposée : la concentration est intense, et, sur les trente-deux visages présents, peu ont l’air rassurés. Je me promène dans les rangées et les mains se lèvent. Comme au collège, le poing bien refermé, le doigt bien haut. Et exactement les mêmes phrases :

“Est-ce que le cadre, c’est comme ça qu’il fallait le faire ?”
“Monsieur, je crois que c’est la bonne réponse mais je suis pas sûr.”
“J’ai jamais été évalué avec des notes, si je rate, est-ce que ce sera grave ?”

Je passe la moitié de mon temps de parole à expliquer que non, je ne donnerai pas les réponses et l’autre à rassurer. Pendant ce temps, mon démon habituel rigole. Il y a eu double jeu de dupes. J’ai voulu me faire passer pour le prof de lycée aguerri, et eux pour les secondes déjà solides, en place dans leurs acquis et leurs méthodes.

Alors qu’ils sont encore, pour nombre d’entre eux, des collégiens qui craignent de rater un détail primordial ou de souligner de la mauvaise couleur. Rien d’humiliant à cela. Mais j’aurais dû le pressentir plus tôt. J’ai beau m’arrêter à chaque fin d’explications, multiplier les “tout le monde comprend ?”, proposer de reformuler, de répondre aux messages envoyés sur Pronote, je sais parfaitement qu’ils continueront à se cacher tant que je ne serai pas allé fouiner et pointer du doigt ce qui ne va pas.

Les corrections seront longues, et le travail les menant à l’autonomie plus encore. J’ai passé quatorze ans à donner un cadre à des mômes qui en avaient désespérément besoin, et je dois désormais apprendre à de jeunes gens à constituer le leur. Eh bien allons-y.

Samedi 18 septembre

Dans sept mois, le grand spectacle des élections présidentielles connaîtra son vainqueur. Et déjà, la course a commencé. Le problème, comme beaucoup de séries qui durent, c’est l’incapacité de cette grande rigolade à se renouveler. On retrouve systématiquement les mêmes épisodes : les candidats qui se déclarent (avec les oooh et les aaaaah du public), les affrontements sur les plateaux télé – oui oui, le média qui devait être relégué aux oubliettes par YouTube – et, bien entendu, les débats sur les sujets de société.

Et parmi eux, l’indémodable classique, celui qui fédère les grands et les petits : le statut des enseignants. Avec une régularité qui pourrait remplacer une horloge atomique, on se demande entre journalistes aux mines sérieuses si les profs travaillent assez, s’ils ne sont pas un peu trop payés quand même, et s’ils sont si compétents ça, quand on vois que “le niveau baisse”. (depuis le temps, le niveau doit être perdu quelque part entre les abysses et le septième cercle des enfers).

Une collègue, connue sur Twitter sous le doux pseudonyme de Mahaut d’Artois pestait il y a peu, se demandant pourquoi ce sujet revient systématiquement sur la table, et pas le statut professionnel des croques-morts ou des fildeféristes. (J’ai rajouté fildeféristes parce que j’adore ce mot).

Je ne chercherai pas à me lancer dans une analyse sociologique, n’en n’ayant pas les compétences. Mais cette énième apparition du débat me fait penser à un gag de Mafalda, dans lequel sa copine Susanita prétend que son père gagne plus que celui de Mafalda. Quand cette dernière lui demande comment elle peut l’affirmer, Susanita a cette réponse géniale : “Il ne s’agit pas d’affirmer quoi que ce soit, mais de respecter l’idée que j’en ai.”

Je pense qu’une des racines de ce que l’on appelle vilainement et un peu simplement le “prof-bashing” vient de là. Comme je l’ai souvent écrit ici, presque tout le monde a longuement fréquenté des enseignants. Et a forcément développé des jugements quant à la profession. Or, ces jugements, parfois infondés, sont un carburant fabuleux pour alimenter des polémiques faciles, et donc télégéniques. Les choses iraient mieux si les profs étaient davantage présents dans les établissements scolaires, s’ils enseignaient plusieurs matières, s’ils étaient formés à Montessori, Freinet ou Dorothée. Les profs sont des privilégiés, qui passent leur temps à boire du café en préparant leur prochaine grève rémunérée. À croire que dès le CAPES passé, notre premier cours de formation consiste en une trépanation qui nous transformera en feignasses de compétition, dont le seul but sera de faire souffrir des élèves et d’en foutre le moins possible.

Je pense qu’il y a quelque chose de fondamentalement rassurant, dans ces discours agaçants. Parce que l’Éducation est un enjeu primordial et complexe. Un jeu auquel aucun candidat ne gagnera jamais. “S’il y avait un ensemble de méthodes qui fonctionnent à tous les coups, vous ne pensez pas qu’on l’appliquerait depuis des années ?” C’est généralement ainsi que je clos les débats lorsque je fais également face à ces questions. Parce que je sais que je ne pourrai pas convaincre un interlocuteur qui, comme Susanita, veut que l’on respecte son idée. Aimerait que les élèves et les écoles aillent mieux grâce à quelques mesures simples, qui avantageraient les gentils et puniraient les méchants. Mais, et c’est peut-être l’une des spécificités les plus importantes de ce métier, le succès ou l’échec d’une journée de cours repose sur bien plus que l’investissement et la conscience professionnelle.

Alors que faire ? Personnellement, je tente de ne rentrer dans des polémiques que sur des points précis, sur lesquels j’essaye d’être le mieux renseigné possible. Et puis j’écris. Je parle. Le plus possible de mes journées, de mon quotidien, afin de déconstruire cette image des profs de plateau télé. Ce n’est pas une croisade ou une quête personnelle. C’est juste tout ce que je me sens de faire pour l’instant.

Vendredi 17 septembre

Cette année, j’ai la chance de ne pas faire cours le vendredi. Ce qui implique réciproquement que le reste de la semaine est plutôt dense au niveau de la présence devant élèves.

Le vendredi est donc devenu le jour où j’arrache au temps. Durant l’année scolaire, je cours après les obligations professionnelles. Mais je cours également après tout ce qui me compose et n’est pas le boulot. La lecture, la musique, les jeux vidéo, les lapins, la vie sociale. Je me suis rendu compte depuis ma rencontre avec T. il y a maintenant six ans, que cette lutte-là serait primordiale. Aller chercher des moments qui me permettent d’être autre chose qu’un prof. De m’abstraire totalement et absolument de ce rôle-là. Et c’est lorsque j’y suis enfin parvenu que je me suis définitivement entendu avec mon boulot.

Paradoxe : c’est fatigant, de prendre du temps. De se ménager des plages de temps libre, de faire taire cette voix incessante qui déroule en litanie ce qu’il te reste à faire, le retard que tu prends dans des corrections de copies, des évaluations, des préparations de cours. Je passe mon temps à dépenser de l’énergie pour en retrouver. Mais la semaine qui vient de s’écouler, durant laquelle je n’ai presque rien eu le temps de faire, m’a rappelé à quel point cette “hygiène” de vie (j’insiste sur les guillemets) m’était essentiel. J’ai terminé les cours avec une sensation de vide et une boule dans la poitrine que je n’avais pas ressentie depuis bien longtemps.

Le boulot de prof est une succession de numéros d’équilibriste. Et au nombre de ceux-ci, trouver comment se préserver ne fait pas partie des moindres.

Jeudi 16 septembre

J’ai un immense problème de rythme. Quel qu’il soit. Je suis quasi incapable de marquer une pulsation correctement, je danse comme un pied. Jusqu’au mot rythme lui-même, dont l’orthographe me cause toujours une seconde d’hésitation.

Tout ça n’est pas bien grave. Mais c’est plus gênant quand le rythme s’applique à mon métier.

Jeudi, 15h. Les Premières Tritox sont épuisés. Grosse journée, grosse semaine. C’est le cas pour moi aussi. J’achève – presque littéralement – une semaine de vingt heures. Avec, qui plus est, la suite de leur première explication linéaire, qui s’avère, forcément extrêmement laborieuse. Leur concentration chancelle, ma patience aussi. Mais je persiste. Je persiste parce que je me dis que si je lâche maintenant, c’est mon statut qui est en jeu. Qu’un prof de lycée, parfois, doit forcer.
Et surtout, je ne lâche pas parce que, dans ces moments-là, je suis sourd. Je n’arrive pas à comprendre s’il s’agit d’une simple crise de flemme ou d’une fatigue profonde. Et il me faudra vingt bonnes minutes de tentatives merdiques pour me rendre compte qu’ils sont juste totalement cuits. Que la première heure de français était déjà bien costaude et que là, ils n’ont plus l’énergie de se mesurer à un exercice nouveau pour eux et nécessitant une vigilance de Batman sur la piste du Joker.
Alors je leur propose de ranger leurs affaires. Je termine l’heure en leur parlant de Juste la fin du monde, que l’on va bientôt commencer à lire. Ils écoutent d’une oreille. Je suis à contretemps, j’aurais dû faire ça plus tôt.

Fin de cours un peu amère, je suis passé à côté. Encore une fois. Le vieux défaut m’a encore coûté du temps. La seule chose que j’ai apprise c’est de ne pas trop m’en vouloir. De tirer le rideau et espérer que les choses iront mieux la prochaine fois. Chasser le gris, et accepter de recommencer.

Mercredi 15 septembre

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai jamais encore utilisé cet impératif face à des élèves. Je suppose qu’il y a un début à tout et ce début, ça a été face aux Premières Tritox. Nous étudions la méthode de la très redoutée explication linéaire, épreuve majeure du bac. Les élèves donnent des signes d’affolement ; signes tous relatifs quand on a enseigné au collège, où l’incompréhension se traduit par des cris, des protestation ou des bouderies. Là, ce sont plutôt des regards appuyés, des “vous êtes sûr ?” et quelques chuchotements. Et au bout d’un moment ça m’agace. Ça aussi c’est nouveau. Habituellement, les tétrachiées d’insécurité que je trimballe m’amènent à douter de ma préparation de cours. Peut-être ai-je laissé passer un détail, mal exposé les objectifs, omis un élément déterminant.

Pas cette fois-ci.

Cette méthode, j’ai planché dessus durant toutes les vacances, et même un peu avant. Je me suis entraîné devant un collègue, j’ai relu je ne sais combien de fois mes notes.
Et pourtant ils doutent. Peut-être n’est-ce pas un problème d’explication. Peut-être est-ce juste…

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai pas spécialement mis d’affect dans ma voix. Je n’ai pas accompagné cette phrase des interminables discours dont je peux être coutumier. Mais quelque chose se détend dans la classe. J’inspire. Je suis le prof et je sais. Pendant des années, j’ai fuit ce rôle. J’étais celui qui accompagnait les mômes, qui leur passait les outils. Je leur facilitais le passage, je leur racontais l’histoire qui leur convenait. J’étais toujours, quelque part, un peu des leurs. Quatorze ans plus tard, je n’ai pas le choix. Ils n’ont pas à avoir peur, pas à douter : je suis celui qui sait.

C’est désagréable. C’est désagréable parce que, s’ils me suivent et se plantent, je serai le seul responsable de leur échec. Mais si je veux leur faire acquérir cette foutue méthode, il n’y a pas vraiment le choix. Je me rends compte, en l’écrivant, à quel point cet épisode apparaîtra, pour nombre de collègues, d’une banalité confondante. Mais comme certains élèves évitent, des années durant, de se confronter à certaines difficultés, j’ai fui celle qui consistait à me placer comme étant l’expert. Mais face à des jeunes gens de dix-sept ans, il faut parfois prendre ses responsabilités.

Faites-moi confiance. C’est un sacré saut dans le vide. Un autre.

Mardi 14 septembre

Plusieurs fois cette année, j’ai fait un test visant à classer sa personnalité en fonction d’un code de 4 lettres, la première indiquant, par exemple, le degré d’introversion d’une personne, la seconde sa façon de percevoir son environnement, et ainsi de suite. Je le confesse, j’adore les tests de personnalité. C’est comme créer un personnage de jeu vidéo qui te ressemble, ou remplir une feuille de jeu de rôle : créer un artefact de soi-même, ni tout à fait soi, ni tout à fait autre.

Tout ça pour dire qu’invariablement, le résultat est le même : je suis le mec bordélique, censé s’épanouir au contact des gens. Il s’agit peut-être d’une astrologie pour bobo, mais, pour le coup, il serait malhonnête de nier que ces deux traits me sont étrangers. Et, aux mois de septembre-octobre, mon euphorie sociale est en pleine floraison : je découvre les élèves et les collègues. Je crée de nouveaux liens avec des gens dont j’ai tout à découvrir. Tout à l’heure, je suis sorti de l’étude d’un texte de Voltaire stupidement ému, parce que les élèves se sont interrogés sur la pertinence de qualifier ce texte de féministe. Parce que je n’avais jamais vécu cette interaction et que les voir développer des arguments construits, dans l’édification d’un discours qui tienne la route, avait un goût d’inédit. J’ai un peu crié – première fois de l’année – sur les secondes Volcanion, parce qu’ils continuaient à bavasser, en grands troisièmes qu’ils sont encore. Et cette espèce de silence contrit, ces excuses pas marmonnées mais véritablement articulées m’ont abasourdi. Il n’est pas une journée où je ne sorte du lycée, affligé par ma naïveté mais totalement ravi de ce que j’ai vécu. Corollaire : la nouveauté passée, il faut préserver cette joie, cet enthousiasme devant des situations qui deviendront quotidiennes. Ma hantise, je crois, c’est l’aigreur. J’en ai une peur panique. Ressentir de l’agacement devant les comportement mille fois répétés d’ados, fatalement toujours un peu les mêmes.

“C’est bon pour un moment, d’être remplaçant” me disait récemment un collègue.

Il a raison. Je peste déjà à l’idée de quitter le lycée Gallia, dans deux petits mois de cours. Mais me tenir sur ce sol instable, sur cette incertitude, me permet de préserver la découverte permanente. Peut-être est-ce un défaut. Peut-être n’ai-je pas encore soldé cette immaturité de ne vouloir que des débuts, des instants inédits, des élèves qui, toujours, me surprendront. Bordélique. Accro aux rencontres. Ce qui est incroyable et terrifiant, dans le métier de prof, c’est que quoi qu’il arrive, on traînera toujours les accords les plus sonores de sa personnalité. Monsieur Samovar, perpétuellement sur la route, perpétuellement des liasses de feuilles sous le bras, perpétuellement à apprendre de nouveaux noms. Un jour, il serait bon que l’Éducation Nationale te permette de te poser. Pour toi et pour les élèves. Mais en attendant, profite de ces débuts toujours renouvelés.

Lundi 13 septembre

Elles sont arrivées : les premières évaluations. Celles des secondes Azumarill.

C’est tôt, pour beaucoup d’élèves.

Mais c’est important.

C’est important parce que c’est la deuxième rencontre. À la rentrée, j’ai vu leurs visages, entendu leurs voix, parfois. Attitudes, premières réponses à des questions, quelques oppositions. Mais c’est peu. C’est peu parce qu’il n’y a rien de plus facile, pour un élève, de se dissimuler derrière ses camarades, surtout quand il ne comprend pas. Alors dans un groupe de trente-cinq…

Sur le petit travail d’écriture qu’ils m’ont rendu, se dessinent d’autres traits. Parfois similaires à ceux de leurs visages et de leurs voix, parfois totalement différents. S’apercevoir que celle-ci a déjà toutes les connaissances que l’on a abordées et bien plus, que celui-là peine à maîtriser la langue française. Découvrir des difficultés que l’on ne soupçonnait pas, que l’on a formulé une consigne dans des termes trop ambigus pour certains, que ce mot-là a jusqu’ici été mal compris…

Et dans la même lecture, ce sont leurs noms qui se fixent. J’ai été jusqu’ici incapable de retenir le moindre patronyme durablement, à l’exception de ceux qui passent le cours la main levée. Désormais, ils coulent de façon bien plus fluide. Raccrocher des écritures, des mots aux visages… Peut-être qu’il suffirait que je leur dise ça, pour éviter le stress de ce qui reste, pour eux, les fameux “contrôles” : j’ai besoin de vous connaître. Ça passe par vos mots, quelle que soit l’orthographe qu’on leur donne.

Ce ne sont que quelques feuilles de papier, maintenant annotées de remarques et de conseils. Ce ne sont que quelques pas dans la brume qu’on explore ensemble. J’espère le leur faire comprendre.