Lundi 8 avril

Ça sent la clope devant le lycée. Ça sent la même odeur que le poulet frit : j’aime bien, mais j’en consomme pas. Plus. J’ai fumé un temps. En soirée. Pour impressionner. Ça fait partie des trucs les plus grotesques que j’ai jamais fait.
Je monte les escaliers en courant. Ils sont immenses, et, comme à chaque fois, je croise deux trois collègues, qui partent allumer les ordinateurs. On se salue, on échange une blague.
La salle des personnels est encore en travaux. Je discute un peu avec l’agente d’entretien. Elle adore bouquiner, on s’échange deux ou trois références, avant de retourner, elle à sa plomberie, moi à mes photocopies. J’utilise la bonne photocopieuse, celle dont je sais qu’elle ne risque pas le bourrage papier à chaque feuille qui passe.

Encore quinze minutes. J’ai le temps de mettre le café à couler – en pliant le filtre, trop grand pour la cafetière sinon – et d’aller allumer l’ordinateur de la salle que j’occupe l’heure prochaine. Je sais que celui-là, il faut du temps pour qu’il démarre.

Je remonte en salle des personnels. De boire mon café, jamais très réussi. Le petit plaisir de la routine. Depuis un mois, je me sens bien. À ma place.

Profitons-en.

Il ne reste plus bien longtemps.

Bientôt, tout ça, ce sera un souvenir. De la cendre de papier, qui se dispersera au feu de la sortie des classes, et dansera en poussière dans mes pensées.

Le brasier du TZR.

Samedi 30 mars

Le lundi 13 décembre 2021, je me retrouvais à pleurnicher, dans ma voiture, sur le parking d’un lycée. J’avais été remplaçant un trimestre, et ç’avait été un trimestre merveilleux. Et puis, ledit remplacement avait brutalement pris fin, sans que j’en sois informé. J’avais quitté le bahut, les photocopies du cours du jour à la main, sans dire au revoir aux élèves. Quelque chose s’était suspendu. Mis en pause, comme sur les anciens magnétoscopes. L’image figée, qui bouge un tout petit peu. Fichée dans mes souvenirs. Et puis, comme la vie n’est pas une série télé, j’étais reparti, nommé dans un autre établissement.

« Pardon de te déranger. »

Une collègue dont je ne connais toujours pas le nom – quatre vingt-profs, là-bas neuf heures par semaine, je n’y arriverai jamais – me regarde en souriant.

« Est-ce que le nom de Ranulf te dit quelque chose ? »

Je me remémore. Et c’est chaleureux.

« J’ai eu un élève au lycée Gallia qui s’appelait comme ça.
– Ah, je me demandais ! C’est mon fils, tu l’as eu comme élève ! »

Le reste, c’est un peu comme dans du brouillard. Cette collègue anonyme – j’ai encore plus honte maintenant – sourit, me raconte la suite du parcours de son fils, ce qu’il lui rapportait le soir de son année de seconde, jusqu’au lundi 13 décembre 2021. Sur le coup, je ressens juste un léger coup de sérotonine.

Et puis, comme la sonnerie retentit, et que nous partons à la rencontre de nos classes respectives, je me rends compte que quelque chose fonctionne plus harmonieusement sous mon crâne. Une image a cessé de tressauté. Il suffisait de pas grand-chose. Juste un tout petit bout de conclusion, c’était assez.

Mercredi 10 janvier

J’ai désactivé les notifications de mon WhatsApp. D’abord parce que ça calme ma pulsion de vérification permanente, ensuite parce qu’un bizarre attachement fait que je ne quitte jamais les groupes de profs des différents établissements que je parcours.

Il en résulte un chaos de petites pastilles rouges et beaucoup de nostalgie. Des projets se déploient, des conseils de classe sont annoncés. Je lis un message de temps en temps, je me sens un peu voyeur. Mais j’ai du mal à couper le fil. J’ai fini par apprécier ma liberté de TZR. Mais tous ces visages que je ne peux plus voir au quotidien me manquent, c’est le jeu. Alors je lis quelques mots. J’essaye de ne pas oublier les noms.

Étrange constellation.

Samedi 9 décembre

« On est les punis du vendredi ! » me dit cette collègue, alors que j’entre dans la salle des profs du lycée Keves. Nous avons échangé quelques mots à peine depuis le début de l’année, elle fait partie de ces nombreux collègues dont le fuseau horaire ne croise pas le mien. Comme très souvent, commence la conversation que j’en viens à redouter :

« Excuse-moi, tu es qui déjà ? « 

Mais c’est le jeu. C’est le jeu cette année. Pour la trentième fois, je décline mon identité, la matière que j’enseigne, mon statut dans l’établissement.

« Ah, tu es TZR ? Holà, ça te fait de la route, ces deux lycées. Je te comprends, hein. Moi je suis en poste fixe ici depuis huit ans, je suis à vingt minutes de route, je n’en peux plus. Vivement la mutation ! »

Mon premier réflexe est d’attraper mon téléphone, pour noter cette sortie que je trouve un peu gonflée. Et puis, je m’arrête. Ce doit être depuis que j’ai stoppé twitter, je suis devenu un peu moins con. Et je réfléchis. Je me dis que c’est peut-être l’un des plus gros soucis dans ce monde. Notre propension à décréter que les gens sont gonflés de se plaindre. Que leur souffrance – pas même leur souffrance, leur inconfort – n’est qu’une vétille. C’est ce qui provoque tellement de conflits. Parce que vouloir retirer à quelqu’un ce qui le taraude, c’est vouloir lui extraire aux forceps une partie de sa personnalité. Et ça peut mettre sur la défensive. Voir rendre violent. Après tout, il y a des tas de collègues dont le service est infiniment plus pourri que le miens. Qui en souffrent peut-être beaucoup plus. Ou pas du tout.

Alors je me contente de reprendre la conversation :

« Qu’est-ce qui t’embête le plus ? C’est le temps passé dans les transports ?
– Non, c’est passer par cette rocade qui est toujours bondée. Ça me fait très peur, je crains d’avoir un accident. C’est bête hein, mais ça m’obsède. »

De toutes façons, après ce soir, on ne se croisera probablement plus très souvent.