Tric trac

Bon, il va falloir y aller, là. Je parcours mon texte, bon sang on me l’a suffisamment répété : il n’y a rien de pire que le coup d’oeil au dernier moment. Je tombe sur une ligne que j’avais totalement oublié. Qu’ils aillent tous se faire voir avec leurs conseils à la mords-moi-le-noeud. Et si j’ai un trou ? Bordel si j’ai un trou ? Non, ça va le faire, c’est une première mais justement. C’est toujours à la deuxième que ça part en vrille. Toujours.

Il y a un truc qui dégouline sur mon front. Deux de mes doigts essuient une goutte de sueur. Super glamour, ça va donner si j’entre en scène comme ça. Faut vraiment que j’arrête de courir en arrivant. Tant qu’on y est, dernière vérification du costume. C’est une horreur, ça serre, ça gratte de partout. J’aurais préféré le mauve au gris, mais faut croire que ça ne convenait pas. De toutes façons c’est pas comme si le choix m’appartenait. Mon coeur manque un battement, un bouton de braguette s’est fait la malle. Quand, comment, pourquoi ? Merdemerdemerde. Pas de panique, il me reste trois minutes. Voilà. Je referme ma veste. Ca va nuire au dynamisme de mon langage corporel, tant pis. Entre ça et perdre mon audience pour un truc aussi mineur…

En parlant de ça… Je me baisse un peu trop vite – aïe le dos – pour vérifier la rectitude du décor. Hier il me manquait deux accessoires, ça a mal fini. Pas cette fois. Faudra vraiment remplacer la chaise par contre. Et qu’on aille pas me dire que c’est un problème de budget c’est TOUJOURS un problème de budget. Ca ne devrait pas être à moi de vérifier ça en plus ! L’humilité de l’artiste, je veux bien, mais jusqu’à un certain point !
Trop tard pour aller en chercher une autre. De l’autre côté, ils s’amassent, j’entends déjà la rumeur. Allez. On se concentre. On respire un grand coup avec le ventre.

Et on ouvre la porte.

« Entrez. Asseyez-vous et sortez vos affaires, je vérifie le travail maison. »

Lever de rideau

L’enseignement est plein de petits moments magiques : le remplissage des bulletins, les voyages scolaires, la double portion de frites à la cantine ou la chasse à cours des élèves dans les couloirs (juste après les frites, c’est hardcore).

Et puis il y a les moments magiques qui se répètent ad nauseam. Parmi eux le lever de rideau, le début du spectacle, les bandes annonces au ciné : j’ai nommé l’entrée en classe.

Parce que, ami lecteur, apprend que les élèves ont inventé un truc génial : la compression du temps. Durant les deux quarts d’heure qu’on leur octroie pour se défouler, faire pipi ou bavasser un coup, ils parviennent à vivre des aventures dont on n’a pas idée. Parfois, même les cinq minutes allouées pour se rendre d’une salle à l’autre suffise. Et ne voilà-t-y pas qu’arrive en beuglant un troupeau de vingt-sept créatures, vingt-sept histoires différentes que Vanille a piqué son portable à Hope et que ça va chier grave monsieur oui bonjour pardon, qu’Allegro il a découché de chez lui mais en fait que jusqu’à 16h30 parce qu’il voulait pas rater Plus belle la vie et puis monsieur on nous a donné des préservatifs pendant la réunion sur la hihihisexualité.

Autant vous dire que dans ce bordel ambiant, l’idée même d’expliquer à des gnards la notion de texte argumentatif relève de la douce rêverie ou du premier programme électoral venu. Intervient donc ce que des pédagogues de tout poil ont appelé… *roulements de tambours* (oui, on était un peu short sur le budget effets sonores de ce billet, mais on se rattrape sur la longueur des parenthèses, ce qui n’est pas tout à fait la même chose mais bon, il faut parfois savoir se contenter de ce que l’on a, et il serait peut-être temps de retrouver le fil de mon discours, parce que cette incise commence à prendre ses aises)

LA PRISE EN MAIN.

Oui. Oui je sais c’est décevant.

La prise en main est donc le charmant petit exercice consistant à rappeler à nos chères têtes blondes que, au fait, le boss c’est un peu nous, et que leurs histoires, ils vont devoir se les garder pour plus tard ou les envoyer aux scénaristes de Plus Belle la Vie. Et bien entendu, il n’existe pas une seule méthode. Ni même une méthode par enseignant. Ni même une méthode par classe. Parce que l’état de nos troupeaux change en fonction de trop de facteurs pour permettre une quelconque routines. Facteurs comportant entre autres, mais pas seulement : le moment de la journée, le moment de l’année, le cours précédent, le cours suivant, le fait qu’il y ait un devoir noté ou pas, le fait qu’on ait donné des devoirs, la programmation télévisuelle de la veille, l’âge du capitaine et le menu du jour.

A toutes fins utiles, petit florilège d’entrées possibles en classe :

– Méthode numéro 1 : l’entrée sereine (elle n’a aucun intérêt)
Il arrive de temps en temps que les élèves réalisent que le truc en bois devant eux est une porte de salle de classe, nous disent bonjour et s’installent tranquillement tandis que, après un discret froncement de sourcils, les deux trois étourdis jettent leurs chewing-gum à la poubelle. On a alors quelques instants pour échanger une plaisanterie avec la classe avant de se mettre au boulot. Ca arrive environ une fois sur dix.

– Méthode numéro 2 : le test d’endurance
C’est l’une des plus classiques. Mon établissement étant l’annexe d’un de ces camps de travail dans lesquels on s’éclatait dans les années 40, les gnards doivent attendre qu’on leur en donne la consigne avant de s’asseoir. Donc en cas de bavardage prolongé, il suffit de patienter tandis que, avec un sourire ironique, on s’effondre dans son splendide fauteuil à roulettes plastique-tissus qui gratte (on évite de se casser la gueule quand même). La résistance physique de la majorité des ados rendant des points à ceux d’une limace asthmatique, les derniers bavards sont rapidement réduit au silence par une majorité désireuse de poser son derrière.

– Méthode numéro 3 : l’appât (ma petite préférée)
Le succès de cette méthode-là réside dans l’exposition judicieuse d’un objet incongru (sculpture, carnets de brouillons d’auteur, crochet de boucher) laissé bien en évidence sur le bureau. En général la curiosité est assez forte pour imposer le calme.

– Méthode numéro 4 : je travaille chez AB Production
Elle nécessite de bien tendre l’oreille dans le couloir. Si jamais les mômes continuent à piailler une fois en classe, les couvrir d’un regard type ogre à la diète et demander le plus fort possible si, non, vraiment Brenda sort bien avec Anthony alors qu’il avait dit oui à Rama. Pour citer l’une de mes ouailles, un prof qui se mêle de leurs affaire « c’est juste trop grave pas possible. » Grave.

Méthode numéro 5 : le chantage
Oui c’est vil, oui c’est bas et ça peut vous valoir les foudres de votre marmaille mais c’est parfois tellement bon de s’exclamer à haute et intelligible voix : « Oooh, c’est vraiment dommage avec une telle ambiance, je ne pourrais pas vous passer l’extrait de film que j’avais prévu aujourd’hui. »
Ca marche toujours. Toujours. L’extrait de film en question durera, bien entendu, six secondes trois dixièmes, mais ils n’ont pas à le savoir.

Mais l’entrée en classe, c’est aussi et surtout un moment privilégié d’échange entre les élèves et les enseignants, un instant d’entre deux. Une respiration durant laquelle Alastor vous demande (et c’est entièrement véridique) :

« – Au fait monsieur, j’ai tapé votre nom sur Internet.
– Ah vraiment ? Pour quelle raison ?
– Eh bien pour vérifier vos diplômes et vérifier que vous êtes bien qualifié. »

Là, tout est dans la rapidité de la répartie. 0,7 seconde, c’est encore acceptable.

« Tu aurais dû me poser directement la question, Alastor. Pour tout te dire, j’ai été condamné à cinq ans de prison pour meurtre. Comme je ne voulais pas effectuer cette peine, j’ai fui en Colombie pour mettre en place un cartel de drogue. Quand j’en ai eu assez, j’ai détourné un avion et je suis rentré en France où j’ai passé mon CAPES. Tu as eu ta réponse ? »

Tiens ça me fait penser que j’ai eu le silence assez vite, ce jour-là.

Snowed to the call

Il est 20h22. Quand j’aurais fini d’expliquer (pourquoi toujours expliquer ?), je lancerai la musique. Ça et ça. J’écrirai pendant. Pas avant pas après. Et sans réfléchir parce que sinon ça me paraîtra trop ridicule, je publierai. Je pensais que ça pourrait vous intéresser.

Je n’ai pas l’ombre d’une idée, ça fait un peu peur.

Aujourd’hui je rouille.

Aujourd’hui, après tout, j’abandonne. Je dépose les armes qui me restent et je retourne au début. Ce n’est pas que je n’en puisse plus. De la force j’en ai à revendre. Du courage aussi. Mais je t’ai perdu. Le trop tard m’a rattrapé et bientôt te mordra les talons.

L’arbre de tôle est toujours là. Entre les planches des cabanes Eventrées. Les pillards sont passés. Les pauvres. Ils ne pouvaient soupçonner le vide qu’ils y trouveraient, certains y ont laissé leurs âmes. Ce n’est pas faute de les avoir averti. Mais je n’avais que mes mots de vieille folle. Temps morceaux accidents rituel couloirs dédales sacrifices ça fait des noms. Des formules magiques à la rigueur. Pas des phrases.

Je me penche une dernière fois sur la faille. Nos cris mêlés ont raisonné vingt ans. Aujourd’hui ils s’émoussent c’est ça qui me fait abandonner. J’ai trop exploré ça a usé la magie. Et même si dans chaque époque il reste un bout de moi, ça ne te ramènera pas ici. Au mieux tu grimperas sommet d’une pyramide. Avec les chapeaux ronds ridicules tu sais. Tu essuieras quelques gouttes au front et tu sentiras. J’étais là. Hier, il y a cinq cent trente sept ans. La belle affaire. On ne construit pas des machines qui ramènent à la déchirure des amants. Et crier tout seul n’écorchera plus que la chair. Pas le sablier.

Alors je me blottis. Se blottir c’est renoncer peut-être. Fermer la porte. Jeter la clé. Je suis singulière depuis si longtemps, jamais ne me suis écoutée. J’ai vécu plus fort et mieux que tout le reste de l’humanité. Je t’ai voué tout cela. Voué au néant.

Ne reste plus que la pluie. Elle commence. Elle pervertit. Mes pores s’ouvrent et la mutation opère. Les chairs se bronzent, s’orangent, rougissent. C’est l’automne, je rouille. De magie il n’y a

Une femme avec personne dedans

Chère Chloé Delaume,

C’est terminé. C’est bizarre, j’en ai eu la certitude dès la page quatre. Et laissez-moi vous dire que, vu la taille de votre bouquin sur liseuse, la page quatre c’est très très tôt. J’ai lu Une femme avec personne dedans d’une traite. Tout était clair.

Entendons-nous bien. Je n’ai pas uniquement traversé ce que vous avez voulu appelé une histoire d’amour. Des bouts de moi y sont encore agglutinés. Mais j’ai reconnu vos mécaniques, vos habitudes. Dans les grandes lignes je sais comment ça fonctionne dans vos mots. Et donc je vais partir.

Pas sans remerciements bien sûr. Ce que vous avez écrit a pulvérisé ma résignation. Celle qui se moquait de mes tentatives d’écriture. Je me suis inventé une nécessité. Grâce à vos textes dans lesquels, parfois on se fait chier sévère parfois on jubile. Même si ce que j’aligne est lourdaud, même si c’est dénué de toute espèce d’intérêt, je dois continuer à écrire. A gâcher du papier, des octets, de la bande passante.

Et continuer à lire bien sûr. Oh je reviendrai ne vous inquiétez pas (bien sûr que non vous ne vous inquiétez pas, vous ne me lisez pas. Je suis con, de temps en temps.) Mais là je continue à fuir. Le familier. C’est pareil pour tout. Enfin presque tout. Bouquins, écrans, toiles j’en passe. Dès que ça a acquis, à mes yeux, du sens, dès que ma tête cesse de tourner, dès que ça s’explique. Il faut que je parte. Que je m’extraie de mes certitudes.

Merci. De m’avoir pointé que l’écriture est vachement intransitive.

Au revoir.

Un peu d’ailleurs

Pour les innombrables paires d’yeux qui se dessécheraient, privées de la source de collyre de ma pensée (‘tain mais frappez-moi quand je tente une métaphore, quoi), sachez que j’ai écrit sur le blog d’un sémillant et insupportable jeune homme par ici.

Ceux qui arriveront de là-bas trouveront que ça manque d’arsenic ici, ceux qui iront là-bas en partant d’ici trouveront que ça en déborde : bref personne ne sera content. Je dirais presque que c’est le but.

Aveline

Je sais. Je sais Aveline. Parler à des personnages de jeux vidéo quand on a vingt-neuf ans, c’est un peu triste. Ca tombe bien je suis un peu triste.

Peut-être que tu ne rappelles pas, après tout la console est éteinte. Dans ton jeu, il y a ce moment où l’on poursuit un fils de prélat, un genre de Jean Sarkozy Junior. Il a capturé une jeunette au vu et au su de tous, pour lui faire subir les sévices que l’on imagine, au fond d’une caverne malodorante. Lorsqu’on parvient à lui, il tente de nous convaincre, toi, moi et deux autres bonshommes de pixels que ce n’est pas sa faute. Que c’est un démon. Un lutin un esprit. Et c’est la seule fois dans cette histoire que ça n’est pas vrai. Pas de mauvais génie derrière ses doigts tendus. Sa faute, juste.

Il y a plein de choix possibles dans cette discussion. Mais où que l’on se tourne, quoi que l’on sélectionne (la croix, sélectionner c’est le bouton croix), ça finit toujours pareil. Faut agir. Faut rendre justice, là maintenant, sinon il recommencera. Toujours. Alors ça révolte, mais faut finir le boulot. Et quand tout est fini, il y a, toute petite, tellement triste, ta voix : « Il y a des gens qui sont… cassés. »

Aujourd’hui au collège il y a eu comme ça comme un adversaire qu’on – on impersonnel – a vaincu. Dégagé. Bon vent, chez nous tu n’existes plus. Avant on avait tout essayé. On avait sélectionné (avec la croix, sélectionner c’est le bouton croix) toutes les conversations possibles, tous les choix. Même lorsqu’on a la diplomatie au niveau 8. En deux ans, on a épuisé toutes les possibilités de notre jeu à nous. Il nous avait tout renvoyé à la figure. Foutu le chaos. Souvent par ennui, parfois par méchanceté. L’équilibre fragile, il foutait un coup de pied dedans. Rien n’était possible.
Alors sur le moment on est soulagé. Justice est rendue, on a sauvé la jeunette.

Mais juste après Aveline, je t’ai entendu. « Il y a des gens qui sont cassés. »

Aveline s’il te plaît dis-moi que ce n’est pas vrai. Que c’était juste une phrase comme ça, par dépit. Qu’on n’a juste pas trouvé les mots, les moyens. Qu’on s’est planté. Qu’on était pas équipé pour ça. Aveline dis-moi que les gens cassés ça n’existe pas.

Ou bien que ça se répare.

Service après ventre

Dans la famille « demain, je pars élever des chèvres dans le Larzac », je voudrais, tiens, par exemple aujourd’hui.

Aujourd’hui où, lorsque je me casses à organiser une visite virtuelle des rues de Tokyo via Internet, histoire d’illustrer le cours sur Stupeur et Tremblements, mes charmantes têtes blondes :

– soupirent.
– émettent des bruits ressemblant à s’y méprendre au bramement d’un chameau shooté aux émétiques.
– m’interrompent pour te demander si tu as corrigé le devoir qu’ils ont fini il y a douze secondes.

Aujourd’hui où je confisque : six règles, huits compas, trois élastiques et deux paires de ciseaux, rapport à la guerre des gangs qui se déroule sans merci dans les rangs de la 4e Greil. Privé de leur arsenal, les mouflets se lancent dans une escalade verbale qui ferait sangloter de joie tout thérapeute un peu versé dans l’histoire d’Oedipe.

Bref, un jour où, en rentrant, au lieu de me lancer dans la composition d’une leçon autour des noms rigolos dans les romans du XIXe siècle (la mère Caca de Zola en tête), je m’affale connement devant la télé et je sieste vaguement devant Hercule Poirot (raaah le charisme de David Suchet) et Top Model USA où je glousse béatement pendant que des débiles mentales légères se font humilier par une maîtresse SM refoulée.

J’émerge lorsque le son du TARDIS me signale un nouveau mail (mes alertes sonores sont, à mon image, sobres et tendances). Tiens, étrange. Mail en provenance de la boîte réservée aux élèves quand ils m’envoient leurs exposés en Power Point tout bardés de jaune fluo avant de les présenter au reste de la classe, ébahie devant un tel concentré de technologie. Le mail en question provient de la maman de Guillo. Guillo, gamin sans histoire qui semble juste avoir quelques difficultés à colmater la trappe qui lui sert de bouche. J’ouvre l’épître en espérant secrètement que l’on va m’annoncer que le chiard a eu un genre d’épiphanie spirituelle et s’est voué tout entier au silence absolu.

En fait je lis ça (et c’est du véridique) :

« Monsieur le professeur,

C’était pour vous dire que Guillo se comporte très très mal à la maison en ce moment, on ne peut rien lui dire et il est très désagréable avec nous. Il y a quelques jours, j’ai appelé le collège pour le dire à une surveillante mais elle a rien fait, parce que soi-disant, il se comporte bien en cours et il a des bonnes notes. Mais ça je m’en fiche. Je n’arrête pas de dire à Guillo qu’il doit écouter ses parents mais il ne veut rien entendre, merci de vous occuper de la situation et de prendre rendez-vous pour lui avec le psychologue de l’école.

Mme Maman de Guillo. »

Alors je vous rassure, j’ai eu le temps d’appeler les secours, les gars sont parvenus à me réanimer après deux trois tentatives. Super sympas les mecs.
Après m’être recousu le thorax, j’ai donc attrapé ma plus belle plume et j’ai soigneusement chatouillé ma voisine qui continue à faire crouler mes murs à force de techno insipide. Ensuite j’ai répondu au mail en question. (et c’est un peu moins du véridique)

« Madame,

Suite à votre réclamation quant au produit de référence Guillo-X-003, je me permets de vous signaler qu’après vérifications, nous avons constaté que cet objet n’a pas été acquis dans notre lieu d’activité, le collège Criméa.

Vous nous confiez régulièrement votre article afin que nous opérions diverses opérations de maintenance qui lui permettrons de s’adapter aux situations suivantes : études supérieures / études techniques / brevet des collèges / combats de rue. Le programme : « vie à la maison » ne fait pas partie de nos attributions, comme vous pouvez le constater dans nos conditions générales de vente. Je peux comprendre votre désarroi, d’autant plus que vous êtes arrivés à expiration de votre garantie (la loi française ne permettant pas, par une négligence coupable et bête, l’avortement sur un sujet de quatorze ans).
Nous vous invitons cependant à vous référer aux termes suivants via des sources d’informations super fiables genre le forum doctissimo : « maman », « adolescence », « âge bête », « acné », « hormones », « c’est chiant mais il faut s’en occuper. »

Concernant le psychologue du collège, vous m’en voyez navré, mais il est un brin occupé avec des broutilles du genre des élèves en passe de se faire expulser de France, d’autres frappés par leurs parents ou encore des feignasses dysphasiques ou dyspraxiques.

En vous souhaitant très fort de ne pas tomber dans un trou sans fond.

Moi. »

Après j’ai chanté très fort La sécurité de l’emploi des Fatals Picards.

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Avertissement : Ceci est un billet hautement chargé en glucose, ayant le même genre d’effet que, lorsqu’un dimanche de déprime, vous vous matez une comédie romantique quelconque sous la couette histoire de ne pas sortir génocider le voisinage.

Ceci est l’un des moments les plus heureux de ma vie. Ceci est le moment où je me suis senti le plus moi de ma vie.

Retour en arrière (le premier qui me fait le petit bruit de Bref, je le ligote devant un lecteur CD bloqué sur Bambino bambino) : première année de classe prépa. Il s’est passé un truc bizarre cette année-là. L’espèce de bigorneau autiste que j’avais choisi d’incarner durant mes premières années s’est un peu ouvert aux autres. Sans doute parce qu’il s’est rendu compte que certaines relations humaines ne reposaient pas entièrement sur qui roulait le plus vite sur sa mobylette ou qui savait faire preuve de cette débilité cruelle qui ne se démode définitivement pas chez beaucoup de collégiens.

Ce sont des vacances scolaires, je ne sais plus trop lesquelles. J’ai découvert internet et phagocyté la ligne téléphonique parentale sans vergogne pour me faire des amis à coup d’attendrissants forums de discussions bourrés de pub (en parlant de trucs débiles qui ne se démodent pas) et de messageries instantanées. Suite auxdites discussions, un OVNI belge décide de faire le trajet jusqu’à la lointaine Bretagne pour me rencontrer. A l’époque, mes parents louent une immense baraque genre maison de médecin de campagne dans un bled paumé, même selon les critères du Finistère Nord. Autant dire que les folles nuits léonardes, c’est assez moyen au niveau de la gaudrioles. Je décide donc, dans un impressionnant élan d’inconséquence, d’organiser un genre de fête. Un genre. Parce que dans ma tête, une fête c’est assez flou. Je ne sais pas trop comment ça marche. J’en ai vu, bien sûr. J’ai été l’un des types au fond qui ne savait pas trop quoi faire de ses doigts quand il était invité. Donc dans ma tête, une fête était un truc où l’on réunit des gens qu’on aime bien. Point barre. Se sont donc trouvés réunis entre autres, mais pas seulement :

– Le fameux OVNI belge
– Un joueur de violon tombé de la lune
– La fille la plus extraordinaire de l’histoire de la création
– La soeur de la fille la plus extraordinaire de l’histoire de la création (qui ressemblait plutôt pas mal à l’idée que je me faisais d’une archiduchesse russe)
– Un judoka de deux mètres, seul être à peu près capable de me supporter à l’époque
– Une accordéoniste géographe ascendant surdouée
– Un type qui fait tout un tas d’études scientifiques compliquées, avec qui on pourrait partir en road-movie si on ne passait pas notre temps à se croiser (ce doit être parce qu’il a les yeux bleus)
– Une future présidente de la république, j’en ai l’intime conviction.
– Tout un tas d’autres personnes assez exceptionnelles.

Je me suis avisé à quelques heures de la fameuse fêteuh en question que la plupart de ces gens ne se connaissaient qu’assez peu voir pas du tout. Que de petits groupes allaient se former, que ça allait être un flop.

Ben en fait pas du tout. Il y a eu quelque chose. Genre effervescent. Où tous les membres de ce patchwork que je commençais à essayer de coudre se sont vus. Parlés souris. Et ça a ressemblé à n’importe quoi. Un fest-noz improvisé dans un salon. Un atelier cuisine avec ce qu’on trouvait dans les meubles. Le violonistes qui a pris six douches, une par heure. Mon futur partenaire de road-movie qui s’est allongé à même un sommier genre momie.

Et en plein milieu de ces agapes banales d’adolescents presque adultes, j’ai eu une pensée. Un truc à m’en faire péter la cervelle de prétention : « Je les ai reliés ensembles. Pour ce soir. »

Si j’étais un indien ou un héros de roman genre Seigneur des Anneaux j’aimerais bien que mon nom ce soit ça. Celui-qui-relie. Parce que ce soir là je me suis pas mal ressemblé.

Le type du magasin d’en face

Il y a des gens qui rendent la vie un peu plus jolie.

Je sais écrit comme ça, ça fait sujet de magazine de milieu d’après-midi sur une chaîne de la TNT. Mais il en est de certaines vérités comme du munster : même si elles ont une odeur douteuse, elles n’en restent pas moins super agréables. (je n’assumerai plus cette analogie d’ici demain matin)

Ce ne sont pas des rencontres qui changent votre existence toute entière ou qui vous font vous interroger sur le sens profond de la vie. Ces personnes là sont trop précieuses pour qu’on en parler. Mais ça n’en reste pas moins un carburant essentiel pour affronter les divers crocs-en-jambe que l’existence, cette radasse, aime à vous tendre ici et là.

Dans cette catégorie, il y a le type du magasin d’en face.

Le type du magasin d’en face a l’air gentil. C’est sa caractéristique principale pour qui ne le connaît pas davantage qu’un client lambda. En l’occurrence moi. Et la gentillesse, c’est un truc que je recherche avec autant d’ardeur que la cohérence dans un discours de campagne présidentielle. D’abord parce que c’est l’une des valeurs les plus ringardes qui soit, être gentil étant en passe de devenir la dernière insulte à la mode. Sans doute parce qu’elle ouvre la porte à ce que l’on a de plus vulnérable. Être gentil, c’est être des forts.

Le type du magasin d’en face parle doucement. Elles sont rares, les voix à ne pas heurter trop grave ni trop aigu. A descendre dans la poitrine et monter aux limites de la gorge. Du coup les mots simples, les mots commerçants, en deviennent importants. C’est très injuste. Ils sont si peu, ceux dont la voix veut dire : « je veux te parler ».

Le type du magasin d’en face restera à distance. C’est ce qu’il y a de mieux. Un truc d’adolescent, rires bêtes en option. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop en savoir. L’autre jour, comme ça, bêtement, j’ai appris son prénom. J’en aurais exigé le remboursement de mes achats. Ca serait trop con d’apprendre qu’à ses temps perdus, il ne travaille pas pour une association caritative. Qu’il n’a jamais fait Burning Man (comme ça, de loin). Que, pour lui, Camus, ça évoque avant tout un collège. Qu’il aime le R’n’B ou qu’il sait roter l’alphabet.

Une fiction. Comme ça de loin. Un être comme Blanche Dubois les aimerait : « Je ne mens pas, je dis les choses telles qu’elles devraient être. » Alors quand la vie ne nous oblige pas à choisir entre mensonge et vérité, quand on peut garder la distance, j’aime bien penser à ces gens de loin. Qui sont tels qu’ils devraient être.

Espace, temps et éducation nationale

Vu que ma relation avec Claudette progresse à un rythme qui me laisse espérer un rapide divorce à l’amiable, j’aimerais ressortir ma batte à clous du placard où elle s’étiole, la pauvrette, pour m’attaquer à l’un de ces délicieux mythes que l’on nous ressort à longueur de journaux télévisés, de blogs bien pensants et autres : celui de l’emploi stable.

Parce que les profs c’est rien que des feignasses qui, quelles que soient les énormités qu’ils racontent, feront toute leur carrière dans le même bahut. Que même ils ont un mug avec leur nom en salle des profs.

Et là je me gausse. Et je me lance dans un flashback.

Ah oui non pas tout de suite. Précision d’abord. Ce billet n’a pas pour vocation de me faire plaindre. Du point de vue de mon travail, je me considère comme un privilégié, et de loin. Il s’agit juste du reflet d’une situation devenue commune, que je souhaite présenter aux regards de certains esprits qui, me chuchote-t-on, parlent parfois un peu vite.

Sur ce reprenons, je deviens pénible avec mes interludes.

*bruit de harpe, écran flou* Flashback

Nous sommes en 2007, je viens d’avoir mon CAPES. On me laisse les vacances scolaires pour digérer la nouvelle. Et deux semaines avant la rentrée, on m’annonce, comme ça, par courrier, que je suis affecté au fin-fond de l’Académie de Nantes, que je connais à peu près aussi bien que la liste des participants de Secret Story. J’ai donc intérêt à me grouiller, à poser mon préavis auprès du proprio (méga-jouasse, vous vous en doutez), à trouver un cabanon dans mon patelin de rattachement et plus vite que ça s’il vous plaît.

Donc le coeur lourd, nous emballons nos petits effets personnels et parvenons à nous installer dans un logement de fonction assez improbable (d’anciennes salles de cours, avec tout ce que ça suppose d’acoustique et d’isolation).
Dix mois plus tard rebelote. Mon stage a été validé, je suis maintenant un vrai prof, merci bonsoir. Il est temps pour moi de passer sous les fourches caudines de la MUTATION.

Rien à voir avec Fukushima ou le professeur Xavier. Dans le langage de l’Éduc Nat. (ouais, je dis Éduc Nat, how cool is that ?) la Mutation est un super jeu de plateau, dans lequel les joueurs (le rectorat) déplacent des petits pions en plastique moche (les enseignants) sur la carte de France. La logique est la suivante : les enseignants formulent une demande pour une académie (grosso-modo une région) particulière, puis un poste particulier dans cette académie. Bien sûr, si tu veux accéder à la super académie là-bas dans le sud histoire de préparer tes cours sur la plage, ben tu vas te retrouver en concurrence avec d’autres loquedus. Et pour nous départager, il y a le système des points.

Comme dans tout bon jeu, tu gagnes des points de différentes façons, toutes aussi fascinantes les unes que les autres : à l’ancienneté (méthode dite « à la pitié), si tu enseignes dans une zone musclée reconnue par le gouvernement en tant que telle (bizarrement il y en a de moins en moins), si, dans l’académie que tu vises, tu laisses une épouse éplorée et quelques gosses (là c’est le méga-jackpot, et je ne me laisserai pas glisser sur la pente bien tentante d’une légère discrimination)…
Donc si tu enseignes dans une ZEP où le gilet pare-balle est obligatoire et ce depuis quinze ans, que tu souhaites rejoindre Ludivine, ta chère et tendre, et tes huits gamins,  et qu’en plus tu t’es fait arracher le bras par un cocktail Molotov, tu peux avoir quelque espoir.

Bien entendu, on m’a vite fait comprendre qu’en tant que padawan de ce beau métier, j’avais le droit à la région parisienne et c’est tout.

Me voilà donc affecté. On pourra me dire que c’est déjà bien d’avoir un boulot pas délocalisé en Moldavie et que je n’ai qu’à fermer la bouche à moi. Juste avant, je voudrais juste préciser que j’ai commencer mon apostolat en tant que TZR.

C’est quoi un TZR ? Un Titulaire de Zone de Remplacement. En gros, on accepte de te considérer comme un vrai prof – honneur suprême – mais tu n’enseignes pas dans un établissement précis : tu es susceptible d’être affecté dans un, deux, trois, voir quatre établissements différents à la fois, parfois distants d’une cinquantaine de kilomètres. Soit pour toute l’année, soit pour deux semaines, ça dépend. Et pour rajouter au fun de la situation, on t’annonce généralement le nom de tes établissements… le jour de la rentrée ! Donc inutile de te casser à préparer des cours de Troisième si tu te retrouves en début d’année à enseigner à des étudiants en IUT.

J’ai donc été le meilleur ami des RER et bus divers trois ans durant. Au bout de trois ans, Hosanna, alléluia. Les hautes autorités du rectorat daignent me donner un poste fixe dans au collège Criméa. En gros j’y reste aussi longtemps que je veux.

Enfin presque. Car il y a toujours de chouettes petites clauses dans ce boulot.

Tu n’es pas sans savoir, lecteur avisé, que l’on fait des économies sur tout, en ce moment. Y compris, et surtout, dans le Ministère qui m’emploie. Donc, les recteurs d’académie se prennent un peu pour des survivants de Gallifrey et économisent en nous piquant du temps. En gros les principaux de collège disposent d’un certain nombre d’heures à répartir entre les matières et les classes. Et quand il n’y a plus assez dans un certain enseignement, eh ben le poste saute. Et là, la personne qui est instamment priée de partir est la dernière arrivée. Dans mon cas, votre serviteur. Bref, même en poste fixe, je suis sur un siège un zeste éjectable.

Membres du rectorat en pleine distribution d’heures de cours

Je signalerai juste qu’à part provoquer quelques ulcères supplémentaires chez les profs qui le méritent bien, je ne suis pas sûr que ce système de turnover perpétuel soit des plus indiqués pour les élèves. Des élèves qui voient leurs enseignants se réhabituer chaque année aux codes de leur bahut. Des enseignants qu’ils sauront partis l’année prochaine alors « votre projet de voyage, il ne se fera pas, monsieur. » Des enseignants jetables. Kleenex. Qu’on efface avec l’année passée.
Des équipes pédagogiques qui peinent à mettre en place autre chose que des activités éphémères, quand on connaît l’importance de repères stables, de rituels persistants dans l’univers adolescent.

Donc non. L’immobilisme dans notre profession, s’il a jamais existé, est une tare depuis longtemps révolue, qui a même entraînée avec elle la stabilité.

Vous en faites pas. On a encore les vacances.