Amour, gloire et brevet

Et c’est sur le titre le plus inspiré depuis le début de l’année 2012 que nous ouvrons l’un de ces fascinants chapitre « je lève mon petit poing rageur vers les Parques de l’Education Nationale et les insulte en serbo-croate. »

Ah la la. Qu’elle va être fun cette semaine.

Voyez-vous, en ce moment, je ne devrais pas être en train de vous causer dans l’écran. Je devrais être en tête-à-tête avec une enveloppe en papier Kraft, que nous appellerons Claudette (pardon à toutes les Claudette).

Claudette recèle en effet 24 copies plutôt mastoc. Les 24 brevets blancs (pour rire donc) qu’ont passés des élèves de 3e du collège Criméa. Là ou ça rigole moins – ou alors genre hystérie collective à l’asile d’Arkham – c’est le temps qu’il va me falloir pour corriger tout ça. Questions + dictée + rédaction = adieu la suite de la rétrospective des films d’Alain Resnais (ceci était ma minute snobinard péteux). Et tout ça pour rien.

Parce que le brevet, ça ne sert à rien.

Après cette phrase digne d’un micro-trottoir du 20h de TF1, je m’en vais préciser un peu le fond de ma pensée, parce que je n’envisage pas encore d’usurper la place de presque feu PPDA.

Cette réflexion m’est tombée dessus, la sotte lorsque, faisant preuve une fois de plus de sa finesse d’esprit légendaire, Oz me brame en plein cours : « T’façon j’m’en fous, si j’viens pas au brevet y s’passe quoi ? » (Oui la syntaxe ozienne est un délice.)
Ce à quoi le bon sens, le désespoir et aussi l’honnêteté m’ont poussé à cette réponse aussi ferme que vraie. « Eh ben tu ne seras pas là. »
Je ne pouvais pas dire mieux. Parce que c’est en effet tout ce qui arrivera.

Reprenons.

Le brevet est, à la base, l’examen qui sanctionne la fin de ce long séjour au royaume de la gaudriole, j’ai nommé le collège. Dans une volonté admirable d’équité, on a divisé cette épreuve en deux parties distinctes, quoi que complémentaires : le contrôle continu et l’examen final. Si vous avez déjà posé les orteils dans une fac, ça doit vous parler. A savoir que, pour un élève lambda, le contrôle continu permet déjà d’avoir 80% des points nécessaires à l’obtention du sésame. L’examen final n’est donc qu’une formalité.

De plus, ce sésame n’en n’est pas un. Car il est tout à fait (et de plus en plus) possible de se retrouver les fesses sur une chaise de lycée, général ou professionnel, sans s’être présenté audit brevet. Parce que commissions rogatoires, parce que dossiers acceptés, parce que parents harcelant les proviseurs divers et variés. Donc en fin de compte, qu’on ait le brevet ou pas, ça ne sert à rien.

Donc je résume.

Un élève peut passer en classe supérieur avec 0 de moyenne générale (j’ai vu le cas se produire. Enfin. 0,84 mais là, le chipotage devient carrément tragique). Arrivé en Troisième, il sera éjecté quoiqu’il arrive vers une orientation quelconque ou, s’il bosse un minimum, pourra atteindre le fameux Lycée général.
Bref, c’est un fait : on peut traverser le collège les mains dans les poches. Mais là, j’enfonce des portes tellement ouvertes que ce sont des trous.

Alors on ment.

Pour préserver ce mythe fondateur et essentiel du rite du passage. Ce fantasme qu’il existe, au bout d’un moment, une épreuve obligatoire, qui sanctionne.
On évoque le brevet avec solennité. Le sempiternel « On ne rigole plus maintenant ! Dans (années + x) c’est le brevet ! » toujours aussi inefficace. Les annales – qui méritent bien leur nom – brandies ces heures de cours où on n’a rien envie de faire avec les Troisième.

Et puis le grand Barnum des brevets blancs. Deux par année de Troisième. Tous les ans.

Le même rituel qu’au « Vrai Brevet ». Les tables étiquetés, les copies à calligraphier de codes mystiques, la numérotation des pages, les questions I.2.d, notées sur 0,25 point. Les salles de cours transformées en temple de la concentration et nous, profs, devenons surveillants aux semelles en ouate. Un froncement de sourcils pour un soupir, une réprimande pour un mot.

Les élèves sont gentils, la plupart du temps. Ils jouent le jeu. Même si, j’en suis à peu près certain, ils savent.

Le vieux rituel sénile n’a plus qu’une étincelle. Celle du temps. Visser le cul de centaines d’ados à leur chaise et les forcer à se concentrer près de deux heures. Sans pipi. Parce que ça les travaille, le pipi, les Troisièmes, quand on leur parle du brevet. « Monsieur, et si on a besoin d’aller au toilettes ? »
Regard de dompteur qui va faire entrer sur scène et sans barreaux un fauve mangeur d’hommes mal dressé : « Vous vous retenez. »
Soupirs d’effrois.

Alors on protestera et on aura raison. Que le brevet est une initiation à des examens postérieurs, bac, concours d’entrées en écoles et autres… Mais c’est une vision d’adulte. Le brevet, comme tant d’autres marronniers du collège devrait être repensé. Pour s’adapter aux orientations des élèves. Ou à ce fameux système de compétences que l’on cherche à nous faire avaler à tout crin et que je démonterai dans un billet ultérieur. Mais cesser d’en faire cette épreuve artificielle qui déroule sempiternellement les mêmes questions le long des mêmes parcelles de textes.

Le brevet me renvoie à la face tout ce que je déteste dans mon boulot. Un savoir saupoudré, des connaissances détachées d’un tout dans lequel elles ont vraiment un sens, sur lesquels on évalue un public complètement aveugle aux enjeux mais conscient de l’inanité de ce qu’ils font. Comment alors, en vouloir à Oz pour cette répartie ? (alors que j’ai douze mille autres excellentes raisons pour lui en vouloir)

C’est ça qui me gonfle, dans mon tête-à-tête avec Claudette. Je voudrais un sanctuaire. J’ai un carton.

Ombre

Définition : Fanfiction. Une fanfiction est une oeuvre écrite se passant dans un univers fictionnel déjà existant. Si.

Avertissement : L’univers ici traité est celui de Batman. Si vous ne connaissez pas Batman, peut-être serez-vous un peu perdu. D’un autre côté ça n’est pas bien grave.

Elle recule davantage. Autant que le plâtre imbécile des murs le lui permet. Devant elle les visages ne comprennent pas.

« Allons, professeur… »

Les paumes se tendent. Entre les doigts, un petit pot de grès. Dedans, le plus mignon, le plus délicat des rosiers. Juste un bébé.

« – Non. Non s’il vous plaît. Laissez-moi. Je ne veux pas.
– Professeur Isley, expliquez-nous. Les plantes. Vous vous en sortez si bien. Vous vous rappelez le ficus de ma femme ? En deux semaines, vous l’avez fait repartir. »

Elle ferme les yeux. A en saigner des paupières. Si les oreilles pouvaient en faire autant. La voix continue. Apaisante. Rationnelle. Impitoyable.

« – Vous vous souvenez de ce qu’on a dit ? Quand vous sortirez… Ça serait chouette non ? Un petit commerce. Vous, des plantes, les clients… Vous aviez même une idée de nom.
Marmonnements.
– Pardon ?
– « Au lierre empoisonné. »
– Oui. Même qu’on avait dit qu’il faudrait peut-être changer la fin. Alors pourquoi ? Pourquoi d’un coup ? Qu’est-ce qui vous empêche de retourner à l’atelier d’horticulture ? »

L’atelier. Oui. C’est beau là-bas. Lumineux. Avec les arbres qui doucement bruissent. La filtrée du soleil, la lumière n’est pas cruelle là-bas. Pas de néons. L’odeur du terreau sous le tuyau d’arrosage.

Et l’ombre.

Elle presse ses joues, tente de retenir le hurlement. Encore, encore on la dira folle. Folle cette pauvre Pamela Isley ça un professeur laissez-moi rire non mais moi je la connais toute petite déjà elle avait un grain un grain c’est le cas de le dire dirons délire déréliction.

Mais l’ombre l’ombre l’ombre !

***

« – Voilà. Vous y comprenez quelque chose ?
– Rien du tout. Et c’est la contagion qui m’inquiète. Tous les ateliers sont touchés à présent. »

Les médecins marchent côte à côte, échangeant aussi naturellement que dans un salon. Il faut être médecin pour faire ça.

« – Même ceux à l’extérieur de notre établissement ?
– Oui. Vous vous souvenez, ce patient un peu (geste des mains. Deux pinces en l’air)
– Ah. Cobblepot.
– Voilà. Ils acceptaient de le loger à la poissonnerie, sa réinsertion était presque terminée. Ils l’ont retrouvés un beau matin, aussi perturbé qu’à son arrivée à Arkham. Incurable, on a du le remettre en isolement. »

Hululement. La sonnerie appelle, avec elle, un hurlement à briser les vitres blindées. Les deux hommes échangent un regard, sueur sous blouse blanche. Un troupeau de gardiens déboule.

« Vite. Dépêchez-vous. La salle de jeux ! On a besoin de vous ! »

***

Elle est inconsolable. Qu’il était beau, grand et pâle avec son costume un peu froissé. Des yeux fiévreux. Il lui souriait, lui disait de belles choses. Elle se rappelait un peu le avant les médicament et le mot qu’il ne faut pas dire (la DÉ-PRÉ-SSION, Harleen tu as une DÉ-PRÉ-SSION). L’autre jour elle avait ri. Quand il lui avait barbouillé le visage de craie blanche. Elle raconte tout. Parce que peut-être que comme ça, Monsieur J. ira mieux.

« On jouait aux cartes. Il m’apprenait un tour. Un tour facile hein, facile parce que lui il en connaît et de plus compliqués. Mais moi je dois commencer facile. Et puis on l’a vu. On l’a vu à deux, alors je suis pas folle. Enfin si vous pouvez dire que je suis folle. Folle hein, je me vexerai pas. Parce que dépressive, maniaque ou psychotique, c’est beaucoup de syllabes pour pas grand-chose. Mais là j’étais pas folle. On était là bien tranquillement avec nos cartes.
Et là il l’a attrapé. Il l’a tordu dans tous les sens, il l’a jeté. Docteur j’ai peur. Docteur chassez-le ! Chassez l’ombre. S’il vous plaît. »

***

J’existe.

Il y a longtemps qu’ils avaient arrêté de me nourrir. C’était il y a longtemps, avant tous ces gens-là. Alors je n’ai pas eu le choix vous comprenez. Se retirer dans la fiction, c’était un dernier recours. Un sursaut de l’esprit qui asphyxiait. Sous les coups, les électrochocs et l’humiliation. Devenir une ombre. Une sombre bête de la nuit. Et parfois, entraîner dans mon univers de pauvres loques qui n’ont rien demandé. De toutes façons, que pouvaient-elles espérer dans ce monde, hein ? Dans le mien elle seront célèbres. Haïes. Mais célèbres.

Je suis le Chevalier Noir. Mes synapses s’appellent Gotham City.

5:30

Ça n’a jamais manqué.

S’il reste encore quelques filoches de magie, si la réalité parfois s’estompe, c’est à cinq heures et demi.

Cinq heures et demi, c’est l’entredeux.

Non, Paris ne s’est pas encore éveillée, laissons-la dormir et faire mentir les chansons. Cinq heures et demi c’est l’heure qui n’a jamais trahi. Lorsque la nuit se retire, le merveilleux se filigrane.

L’air. L’air propre de ne pas avoir été aspiré, recraché. De ne pas s’être mêlé aux gaz d’échappements, à l’eau, aux voix humaines. Un air qui emplit parfaitement ; jusqu’au bout des doigts. C’est un secret entre le vent et quelques éveillés. Vous êtes les premiers. Les seuls au monde. J’ai voyagé au bout du globe, j’ai vu des choses dont vous n’avez pas idée et je m’offre. Je vous marque. Juste vous. Du sceau des éveillés.

Les sons. Qui résonnent presque timidement après le grand silence de la nuit. Des pas. Des moteurs. Leur plainte est plus sourde, moins entrecoupée. On s’arrête moins, dans ce matin petit. Des roulettes de valise aussi, à cinq heures et demi, il y a souvent des valises. Mais pas de voix. Pas tout de suite. Parce que ça briserait quelque chose. Le rêve d’un monde sans nous. Peut-être qu’en fait, la pluie continuerait de tomber, les trains de rouler, les pierres crisseraient pareil, les métros aussi. Unité. Il n’y aurait juste plus ce qui divise : la voix humaine.

La ville. La ville, humble, du coup. Elle n’a personne à impressionner, elle se retrouve là, comme une idiote. Alors du coup, les monuments cessent de se la raconter. Plus de toitures fantaisistes, de portes en fer qui claquent, de tocsins de bronze. Juste de grand tas de pierres un peu gauches qui se tiennent là, en silence. Qui attendent. Calmes. Et du coup, ce sont les feuilles qui s’agitent. Qui bruissent, pour une fois qu’elles peuvent causer. Les ombres s’étendent végétales. Il y a comme des sylphes qui sautent de branche en branche. La dryade s’est fait nocturne, plus belle encore pour qui parvient à en accrocher la prunelle.

Les hommes. Se reconnaissent. Ceux qui ont accompagné la nuit jusqu’au bout et se retrouvent seuls. Un peu gênés d’avoir été abandonnés comme ça, sans prévenir. Le noir ne protège plus, la lumière ils n’en veulent pas encore. Alors ils filent, se font silhouette.
Et puis ceux qui célèbrent le jour. A leur corps défendant. Pour des rites qui s’appellent : travail, voyage, obligations, imprévus. Qui marchent sur de l’ouate. Histoire de ne pas casser ce début de clarté. Chacun fait attention. Synergie, pour une fois.

Le merveilleux dure grand maximum jusqu’à six heures, l’heure humaine. Où l’on recouvre le monde, toile cirée. C’est pas tout ça mais il y a du travail. Des histoires à écrire, d’autres à bazarder. Mais c’est pas grave.

Il y a eu 5:30.

Naufrageuse

Élève

Un jour ce sera grave.

Tanith.

Un jour ce sera grave. Le livre de tes fantasmes noirs va s’écrire sur le vrai. Le collège sera ce labyrinthe que tu nous inventes, les élèves ces pervers malsains que tu sculptes.

Tanith tu mens. Depuis qu’on te connait.

Souvent je me dis que tu mens en espérant nous faire mentir. Les profs. Que tu n’en peux plus d’être la jeune fille fragile en qui on espère, qui devrait se reprendre. Mieux faire. Qui, simplement, peut.
Qu’est-ce qu’on a l’air de bien te connaître, hein, nous, adultes, qui te fréquentons une poignée d’heures par semaine ? Alors tu enrages, tu te révoltes. A défaut d’empoigner des armes, comme tu me l’as confié un jour – tremolos ma non troppo – tu empoignes la langue tu la tords en fouet ardent. Les victimes : pas de discrimination. A douze, trente ou cinquante ans, tu les embobines. Chacune convaincue d’être dépositaire d’un secret primordial, de la pièce de puzzle qui met fin à toutes les questions. Aux angoisses. Jusqu’à ce que ton énième décor de carton tombe. Tu as menti encore. Non ces marques ne sont pas des bleus, non le garçon de vingt ans qui attend n’est pas ton copain. Non, il n’y a pas de fight club dans les caves de ta cité. Au début ça te faisait marrer. De moins en moins, j’ai l’impression.

La drogue chaos : le mensonge.

Une histoire en entraîne une autre. Ne me contredis pas, s’il y a un truc que j’ai appris en touillant des mots, c’est bien ça. Et ça n’arrête pas. C’est terrifiant hein, le langage ? Pourquoi, crois-tu, cette lourde lanière de cuir sur les grimoires ? Les lettres : foutus symboles de sorcières. Alors à force tes mensonges, tu ne les contrôles plus bien.

Mais tu fascines.

Une conteuse ça fascine toujours. A ton âge, surtout les garçons. Et ça t’exaspères, leurs rires gras dans tes histoires et le long de ton physique. Adolescente. Tu aimerais t’en dépétrer. D’un autre côté, les voir s’écarquiller lorsque tu leur racontes une virée nocturne, un cousin toxico, mais quel trip ! Sentir le prof à côté gerber sa compassion frelatée… toujours le même délice. Le faux-semblant : ta langue maternelle. Comme les naufrageurs bretons, ta voix est un fanal, tu nous diriges sur les récifs de ton mal.

Je pourrais essayer de t’avertir en proverbe. La réalité couche dans le lit du mensonge. Un truc comme ça. Aucun intérêt. Encore une fois, la seule chose possible : être là, intervenir en dépit de notre dignité lorsque ça va trop loin, que ta berlue blesse ; que, dans le rire de tes admirateurs, il y a comme un frisson.

Et espérer te voir émerger de ton adolescence, ton apocalypse.

Paris et le bouseux

Paris,

Viens donc voir par là, on a quelques comptes à régler.

Sais-tu déjà à quel point je suis mal chaussé pour te parler ? La banlieue, t’as pas pire comme No Man’s Land. Pour tes habitants, tu restes un provincial cul-terreux, pour le reste de la France, t’es un de ces petits péteux de la capitale. Je le sais, j’ai connu les deux positions. Mais basta, on doit parler. Je veux dire vraiment. Tu permets que je te pronomme au féminin dis ? Cliché je sais. Mais c’est ta faute. Ville-sorcière.

On y est et tu ne peux plus reculer. Après cette crise que tu m’as piquée lorsque j’ai évoqué Londres. « Pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ? » Déjà parce que Londres ne me les brisait pas, elle. Toi, tu m’as exaspéré depuis le début. Fasciné, irrité, enjôlé, démoli.

On est seul, chez toi. C’est facile de s’en rendre compte. Il suffit un jour de choisir de descendre le boulevard Voltaire. L’asphalte qui mord aux chevilles, les regards qui croisent sans vous toucher, les voitures presque immatérielles. Il ne doit pas y avoir d’accidents, boulevard Voltaire. Ou alors c’est fait exprès. En temps normal, ça vous traverse sans vous toucher. Même les magasins ne sont pas vrais. Des devantures en carton, des décors de théâtre. On pourrait même continuer plus loin, errer sans fin. Faut vraiment s’enfoncer dans tes capillaires pour qu’enfin, des yeux acceptent ton regard. Le plus souvent, ce sera pour s’y mirer.
On est seul chez toi. Sans compte à rendre à personne. Tu te donnes entière et à millions de fois un. Ton armée.

 Je ne l’avais pas vu, le sergent-instructeur dans ton ombre. Sans doute parce qu’il est discret. Et qu’il sculpte les corps et les pensées sans aboiements. Il fait mieux. Il anesthésie. Dans les rues on ne bouscule pas. On ne sent plus la chair des autres. On n’avancerait pas sinon. On ne parle pas fort. On crée son espace sonore. On ne loge pas dans un taudis surévalué. On habite Paris. Ton engeance est survivante. On renonce beaucoup, pour t’occuper. Ça blesse les corps tendre de province. C’est comme ça. Sinon il ne resterait plus qu’à s’écrouler par terre en sanglots spasmodiques. A renoncer, à s’éjecter dans une proche banlieue pavillonnaire, lot de consolation.
Les épreuves n’en finissent jamais avec toi. L’émerveillement te hérisse. Tu attaques par la surenchère. Multiplication de merveilles, flèches de granit, gâteaux à la crème minérale, tunnels secrets, ponts des murmures. Musées à trésors, restaurants-spectacles. Comment veux-tu que la respiration reste coupée, les yeux écarquillés plus de six mois ? Si l’on n’est pas exceptionnel – j’en connais – l’innocence s’émousse et il faut vraiment de sacrés paradis artificiels pour ressusciter le goût.
C’est pour ça que j’ai alterné entre l’ermite et le flambeur. Que je me suis gavé de cette cours des miracles où tes minis-jardins jalonnés de ruines me faisaient hurler d’extase, mais moins que ces librairies cachées où le temps s’arrêtait. Avant de me retirer dans la mini-chambre moquette beige. Le temps que le vertige s’arrête, le temps de retrouver les sens, l’humain. J’ai fui la morgue, je fuis bien. Elle ne m’a jamais rattrapé.

Toi si.

Quand j’ai cru te quitter tu m’as fait le coup de la sirène. Tu as dû sentir que j’attendais du subtil, de l’intangible. Alors tu es passé au plus grossier : la nostalgie. Et ça a mordu. La nostalgie qui ne lâche plus prise, ville folle. Ca t’amuse hein ? D’aller te refléter jusque dans une collègue cheveu rageur, poignets enlacés, tatouage vigne vierge. Ou quand tu te la joues intello. C’est là qu’est l’intelligence, le rythme, c’est là que tu deviendrai digne, enfin. Au milieu de ces êtres improbables incroyables. Tu miroites le regret. Jusqu’à ce que je supplie, que mon plus cher désir ne soit plus que celui-là : céder. Pour qu’une fois exaucé, je recommence à te maudire.

La lutte d’une existence. Pour toi une respiration.

Mauvaises lectures

   Ils sont là. Cachés dans un coin de la bibliothèque. C’est moi qui les dissimule, ils ne s’en froissent pas. Pas susceptibles. Ils en ont vu d’autres, des bien pires. Ils sont trois, couvertures démolies, pages en vrac. Rien ne leur a été accordé, pas même la qualité des matériaux. Trois volumes d’une même histoire. Celle de ma Lecture. Oui, des fois on ne peut pas railler la majuscule.

J’ai acheté le premier, je m’en rappelle, au supermarché à côté du collège, là où les gens populaire – je n’étais pas un gens populaire – allaient sécher leurs après-midi de cours. Mes parents avaient fait la gueule, le corsage osé de la nana sur la couverture avait dû leur envoyer d’inquiétants signaux quant à la qualité de l’oeuvre. Ils n’ont pas dû comprendre pourquoi leur fils, alors dans sa période Arsène Lupin, repartait dans des délires de guerrières à gros lolos. Mes parents sont des gens biens, des fois ils acceptent de ne pas comprendre, il m’ont donc laissé acquérir Les liens d’Azur.
Les liens d’Azur fait partie d’un cycle écrit avant tout pour promouvoir les produits d’une licence médiéval fantastique. C’est dire si la qualité littéraire doit arriver assez bas dans le cahier des charges. Je l’ignorais – et n’en n’avait cure alors – et me suis plongé dans les aventures de la bombasse à gros seins.

Ce ne fut pas une révélation ou un coup de foudre. J’y ai trouvé ce que je cherchais. Des fracas d’épée, des boules de feu qui volaient dans tous les sens et par-dessus tout, la connivence. La connivence avec des personnages totalement improbables mais qui, dans un coin de mon cerveau, prenaient vie et parlaient avec leurs mots à eux. La guerrière, donc, son amoureux transi de magicien, la femme ménestrel lunatique, le dragon aigri… Mais il y avait un truc qui gênait. Un truc qui s’est révélé à moi lors de la lecture du second tome. Un délicieux méli-mélo ou les sorciers maléfiques pâlissaient vachement au regard des intrigues familiales dont était victime le héros du second volume. Et j’ai compris. Que les mots n’allaient pas. Que, quand au comble de la colère, la tante Dorath « informe » son neveu qu’il est un imbécile, ça ne marchait tout simplement pas.
Jusqu’ici, les mots n’étaient que des briques. Un peu Bernard Werber sur les bords, toutes les cochonneries stylistiques étaient bonnes si ça « racontait une histoire ».

Et puis il y a eu ces êtres de papier.

Giogi d’Eperon de Wyverne et ses parents méritaient mieux qu’une colère qui « informait », qu’une douleur qui « faisait mal ». Les mots se sont révoltés, se sont montrés un à un chacun son importance.


J’ai entamé le troisième volume en tremblant de rage. Que ces auteurs à la noix et leur traducteur payé en fayots trahissent comme ça leurs bébés. En empilant les noms, en lacérant les subordonnées, en tassant les adverbes. J’en aurais rayé des phrases, n’eût été la crainte de bousiller définitivement les pages jaunâtres. Mon instant Chloé Delaume sans l’être. Les mots n’ont pas cessé de raconter. Mais ils ont commencé à dire et ça c’était le miracle qui ne pouvait arriver que dans l’antre d’une sorcière nymphomane. J’ai appris à lire.

« La trilogie de la pierre du Trouveur » a voyagé en silence de cartons en bibliothèques. On n’abandonne pas ses vieux compagnons. Ou ses mentors.

Parce que oui. Le seul personnage qui traverse intégralement les trois volumes est une sorte de hobbit barde. Un peu conteuse un peu voleuse, elle raconte les mensonges auxquels elle croit le plus.

Elle s’appelle Olive Samovar.

Engagez-vous qu’ils disaient

   Je suis grave une groupie.

A vingt-neuf ans et des bananes ça commence à la foutre mal mais c’est comme ça. Je tombe régulièrement raide dingue de gens. Anonymes, amies, collègues, connaissances, blogueurs, commerçants, j’en passe et des plus honteux. Je trouve tellement d’extraordinaire dans ce bon vieux genre humain que je pourrais passer mes journées à sourire en allant d’une personne à l’autre tout en agitant les bras. Je ne vous raconte pas les trésors de maîtrise qu’il me faut pour garder mon apparence de type posé et ténébreux (ce serait fort urbain de cesser de vous marrer, là au fond). Ce doit être ma traduction du mot anglais « crush ». Comme je l’avais déjà évoqué dans un billet précédent, il est des gens qui rendent la réalité tellement plus riche que je n’ai d’autre ressource que de tomber dans une grande flaque d’admiration.

Eh ben des fois, ça craint.
Ca craint parce qu’à ces gens là, il n’y a pas grand-chose d’autre que je puisse offrir qu’un « oui », béat lorsqu’ils ont une demande.

Et lorsqu’on béate, on accepte parfois des trucs limites. Par exemple, juste par exemple, accompagner des élèves dont on souhaiterait que certains finissent au fin-fond d’un puits rempli de crocodiles et de jeunes UMP, à une conférence. Un mercredi soir. En car. A une heure du collège.

Oui je sais, c’est tout ma faute. Et finalement c’était assez rigolo. En bonus, ça m’a plutôt fait réfléchir. Le thème de la conférence suscitée – rien de sexuel – était la notion d’engagement. Notion explorée à travers les interventions de résistants, de représentants d’associations humanitaires ou caritatives, de militaires… Le fil des discours (trois heures tout de même) m’a permis quelques échappatoires dans mon petit monde. Parce que finalement, je crois que la notion d’engagement me met mal à l’aise.

Non pas que je méprise le fait de mettre ses intérêts personnels de côté pour servir une cause que l’on estime digne d’intérêt. Ces visages qui se succédaient sur scène avaient cela en commun qu’ils semblaient habités par un but, une vision. La tranquille certitude de savoir comment ils veulent voir le monde. Et c’est en cela que nous différons.

Je ne sais rien.

Le monde, la géopolitique, les conflits d’intérêts sont pour moi des concepts qui me dominent de plusieurs dizaines d’années lumières. Comme le dit l’Antigone de Bauchau mieux que moi « je ne suis pas fait pour les grands mots et les grandes pensées. » Nous vivons dans un monde terriblement complexe et que chaque tentative que je fais pour le comprendre me plonge dans un nouvel abîme de perplexité. Trop. Trop de paramètres à prendre en compte, de facteurs contradictoires, de lecture entre les lignes, d’anguilles sous roche. Alors prendre une direction précise sous l’égide d’une organisation qui a, elle, une vision bien précise des choses me semblerait malhonnête. Mes idéaux sont trop petits, trop instantanés pour être partagés. Agir au jour le jour je peux faire. Aider, donner un coup de main sur le moment, évidemment. Mais me lancer dans quelque chose de plus grand me paralyse. J’ai tenté deux expériences, l’une politique, l’autre syndicale, elles se sont vite terminées. Dans trop de réunion j’entendais des tentatives d’interpréter des textes et des idées afin qu’elle rentre à peu près dans la ligne des organisations. Des idées tellement dépiautées qu’elle finissaient par ne plus rien dire. Et si je soutiens tous les mois une association caritative, ce que la personne qui m’a démarché avait un regard et une voix magnifiques. En vérité, le seul engagement de longue durée et indéfectible que je me connaisse, c’est celui que mon personnage mort-vivant du jeu vidéo World of Warcraft a pour sa souveraine, la reine banshee Sylvanas Coursevent. J’en profite pour signaler qu’avoir une présidente avec un nom qui pète comme ça serait quand même grave la classe.

Pourquoi vous faire bâiller avec ça ? Pour la simple raison que je pense être très banal. En ces temps de pré-scrutin, on ne cesse de nous bassiner avec le désamour des français pour la politique, pour la démocratie, et j’en passe. Je vote. Mais avec des oeillères. Les enjeux et les conséquences à long terme de telle ou telle politique, je ne parviens pas à les envisager. Et il m’arrive de penser que si j’y arrivais, je me comporterai comme le personnage de Francine dans American Dad qui ressort de l’isoloir sans avoir voté en hurlant « vive la démocratie ! ».

D’autres, sûrement, on plus de courage ou de lucidité que ma petite personne. Et c’est sans doute l’un de mes échecs de ne parvenir à prendre parti que pour ce qui ne me concerne que directement, ce qui parle à mon ventre et à ma tête. Et, prof toujours, j’ose espérer donner à mes élèves les outils qui leurs permettront, eux, de voir un peu plus large. Et de me dépasser. Après tout, être nocher, il y a pire comme destin.