Cher Matt – la vie, la mort et le reste

Cher Matt,

Je ne sais pas si tu es au courant, mais la mort est une pute.

Je te laisse te remettre du cliché de huit tonnes que tu t’es pris sur le pied et je poursuis. La mort c’est une pute donc. Tout le monde a eu une relation avec elle – tarifée ou pas – mais personne n’a envie de partager son expérience. Suite à cette constatation tu sens que je m’apprête à faire une connerie mais tu ne peux m’en empêcher, Matt, si ça se trouve tu es en plein tournage, suspendu par des câbles entre un fond vert et un alien en plastique. Du coup ça t’expose à tout un tas de désagrément, comme celui d’être mon confident.

Donc Matt, sache que je viens de perdre un record. Pendant vingt-neuf ans et quelques mois, la mort et moi on ne s’est jamais engueulés.

Non pas que je n’ai jamais eu à m’en préoccuper. Mais elle a toujours frappé régulièrement, ou loin, ou très âgé ou oublié. Matt avoir mauvaise mémoire, ça aide à ne pas en vouloir à la faux. Les visages étaient plus dilués que cette image d’un album pour enfants, « Le filleul de la mort » ou un truc du genre, où elle apparaissait en boa et fume-cigarette. Classe quoi. La mort abattait sa griffe en pendule. Juste histoire de me rappeller sa présence. La tristesse. Le souvenir.

Là elle a déconné. Je lui en veux. Du coup entre elle et moi c’est pour toujours fini. Lui balancer le mot justice, c’est déchoir à ses orbites. Tant pis. Elle n’avait qu’à pas déconner. A faire le mal, comme gratuitement.

Matt je pense que je n’ai pas trop, plus trop peur. Pas au point, comme lorsque j’avais dans les six ans, de me mettre à hurler de terreur à tel point que mes parents sont accourus pour me voir assis devant ma petite table, en larmes. J’avais bredouillé que j’avais peur de mourir. Si j’avais eu le vocabulaire, je leur aurais dit que j’avais peur qu’il n’y ait un jour rien plutôt que quelque chose à la place de ce que j’appelle moi. Mes parents ont fait un truc magique de parents dont je ne me rappelle plus, mais après je n’ai plus jamais eu peur.

Non, ce qui me débecte, Matt, c’est que la mort fait de nous des négociants. A accepter les compromissions – meurtre d’autrui ou traitements atroces, à chacun sa devise – pour l’éviter. La supplier de repasser un jour, une heure plus tard. A combien on l’estime, ce temps supplémentaire ?

J’y pense et je ne devrais pas. Ça n’a aucune utilité et puis tu dois en avoir marre, de te balancer au bout de ton câble. Alors je vais couper. Et continuer à écrire, lire, bouger, faire du bruit. C’est vain.

Mais alors il y a quelque chose plutôt que rien. La magie, les runes de protection, elles sont là.

(et non je n’ai pas mis d’images, t’as un peu beaucoup d’exigences pour un ami imaginaire)

Du côté de chez Platon

Attention, préparez vos meilleurs logiciels de capture d’écran. Ceci sera un billet politique et philosophique. Cela risque d’arriver une fois dans l’histoire de ce blog et promis, je vais essayer de ne pas vous gonfler. Je précise à toutes fins utiles que je ma culture politique pourrait être résumé au dos d’un paquet de pépitos (petit format) et que je fais simplifier à outrance. Vous êtes prévenus.

Que même on va parler de lui.

On pourra me demander à juste titre pourquoi je me prends pour Christophe Barbier, ce à quoi je répondrai par une solide bordée d’injures et aussi parce que j’ai très envie d’y voir clair. Ces derniers temps, on nous presse par l’intermédiaire de divers médias d’avoir une conscience citoyenne. De mettre notre bulletin dans l’urne afin de participer au redressement de la France, à sa renaissance, cocorico et odeurs de basse-cour en option.

Ces derniers temps, tout le monde parle politique.

Politique, le mot est lâché.

J’aime bien les mots. Aussi je suis allé creuser un peu plus loin, histoire de réactiver d’antiques souvenirs de lycée et de prépa.

La politique, l’un des premiers à en avoir parlé est notre bon vieux Platon, qui est à la philosophie ce que Gainsbourg est aux chanteurs français : une référence que l’on aimerait bien ringardiser mais qu’on n’arrive pas à dépasser (et vu la qualité de ce qui passe actuellement à la radio, c’est mal barré d’ailleurs).

Que nous dit Platon donc ? Que la politique est l’ensemble des moyens mis en oeuvre pour gérer les affaires publiques. Les affaires concernant donc tout le monde.

Je ne sais pas vous, mais je trouve qu’au cours des siècles, il y a eu comme comme un petit décalage qui s’est installé. Alors certes, gouverner un pays de plusieurs millions d’âmes, c’est autre chose que de s’occuper de quelques milliers d’abrutis en toge blanche (je vous avais dit que je simpliferai à outrance).

C’était seyant, ceci dit.

Mais j’ai l’impression qu’on a un peu perdu le sens du mot. On ignore où commence et où s’arrête la politique : légiférer sur la fermeture ou non d’une usine de lacets de chaussures constitue-t-il une action politique ? Décréter qu’une cellule familiale doit de préférence comporter un papa, une maman et x nombre de chiards est-il de la compétence politique ?
Je pense que c’est une peu le bâton merdeux des responsables de notre beau pays actuellement : leur champ d’action est devenu si vague, si mal délimité que nous, les administrés, attendons un peu leur avis sur tout, tout en gueulant dès que nous nous sentons agressés dans notre intimité (je ne parle pas d’une perversion sexuelle quelconque, je précise). Difficile, dans ces circonstances, de bâtir un programme politique qui satisfasse tout un chacun.

Après ces charmants petits préliminaires, passons à la grosse blague de Platonounet qui n’était pas le dernier pour la déconne : d’après lui, le but de l’État (au sens de l’organisme à qui nous déléguons la charge de la politique) est d’instaurer une société juste et de faire régner la Vertu.
Prière d’attendre avant d’exploser de rire, ça devient encore meilleur maintenant. Comment définir la Vertu en politique ? Il la définit en quatre principes :

– La sagesse qu’il dit être l’amour et la recherche de la connaissance. Un pays est vivant, en évolution. L’État aurait pour mission de faire en sorte que nous nous améliorions. Que nous devenions des êtres plus sages.

Je ne sais pas vous, mais l’enseignant en moi se tord de rire. On connait mes opinions sur l’état de l’éducation des enfants actuellement. Mais on pourrait étendre cette plaisanterie aux adultes. Une fois le parcours scolaire de chaque citoyen terminé, il est lâché dans la nature avec ses petites mimines et plus jamais on ne cherchera à étendre sa connaissance. Non. La connaissance c’est tout périmé, on l’a aujourd’hui remplacé par les savoir-faire. Le fait de pouvoir effectuer une tâche précise efficacement. Parce que ça, c’est utile, ça permet d’assurer un emploi et la boîte de conserve quotidienne. C’est pas avec la « connaissance » qu’on va relever l’économie.

– Le courage, qui est la force morale : je ne suis pas persuadé qu’un peuple doué de force morale est tout ce que recherche un gouvernement, quel que soit son obédience politique. Un peuple doté de cette qualité, ça bouge, ça s’interroge, ça conteste, et ça refuse pas mal de compromissions. Or, les compromissions sont devenus le fondement de toute action politique moderne. Difficile de la ramener devant certains pays au sujet des Droits de l’Homme quand on a des A380 à leur refiler.
De la même façon, traiter un dictateur avec tous les égards est envisageable s’il nous permet de creuser des troutrous dans son sol histoire d’en extraire du pétrole.
Alors certes, les principes ne remplissent pas plus des ventres vides que des caisses exsangues… Mais étrangement, je me demande si un label « politique équitable », comme le commerce, ne connaîtrait pas un certain succès…

– La tempérance, qui est le fait de dominer ses passions : oui alors là, je vous demande d’allumer votre poste de télévision en période de débat électoral. Les coups de sang sont devenu le signe du candidat qui a des couilles, qui ne se laisse pas faire, bref, un candidat qu’est pas un pédé quoi !
De la même façon, on a rarement autant encouragé l’ambition dans notre société, à telle enseigne que le terme « se contenter » frise aujourd’hui l’insulte. Je ne sais pas vous, mais je ne trouve pas honteux de me plaire dans une position qui n’est pas la plus haute possible, si j’ai eu la possibilité d’en choisir d’autres auparavant.
L’impulsivité est désormais une qualité suprême. Mais c’est dangereux, l’impulsivité. On peut dire n’importe quoi, comme, par exemple, sortir de grosses conneries sur les civilisations ou le nazisme. C’est pas grave, c’était « sous le coup du moment ».

– La justice sociale, à savoir assurer à chacun une place selon ses capacités : à nouveau, je dois avouer avoir un peu de mal à prendre ce concept au sérieux. Entre les sans-emplois, sans-domicile, sans-papier, combien sont-ils à tomber entre les mailles du filet ? Obtenir sa place dans la Cité, dans le pays, n’est plus aujourd’hui un du. C’est une chance, un privilège, qu’il devient de plus en plus difficile de perdre.

Alors on me répliquera, à la conclusion de cette (mauvaise) dissertation de bachelier, que la gestion des problèmes au quotidien laisse peu de place aux grands idéaux. C’est peut-être là notre principal problème : notre politique n’est aujourd’hui plus que gestion. On n’est plus dans la République, mais dans Sim City. Construisons ici, détruisons là, bougeons les curseurs des taxes, de toutes façons, les petits bonshommes crées par l’ordinateur continueront leur petit défile sur les autoroutes. Mais je me dis aussi que c’est vachement élastique, les grands principes. Que je me demande si on ne peut pas, au quotidien, faire entrer un peu de sagesse, de courage, de tempérance et de justice sociale dans un énième amendement, proposition de loi ou plan d’étalement de la dette. Juste pour voir.

(Oui, la cité idéale, ça fait un peu penser à ça en fait… (et bien sûr, offrande aux bronies qui m’entourent, non, je ne serai jamais des vôtres))

Paradigme descendant

Tiens, ça faisait si longtemps que je n’avais pas évoqué mon travail (ma vie ma bataille, fallait pas qu’elle s’en aille), que le dernier article en traitant a failli se retrouver en deuxième page le pauvret. Remédions à cette coupable négligence. Sont donc conviés à rester :

– Ces feignasses de profs.

– Ceux qui aiment les enfants (pas comme ça, monsieur).

– Ceux qui n’aiment pas les enfants.

– Les parents d’élèves.

– Ceux qui ont déjà été élèves.

Tout le monde suit ? Sourions c’est parti. Et accrochez-vous car je m’apprête à me transformer céans en vieux con rétrograde. A ma décharge ça n’est pas ma faute. Le blâme en revient entièrement à une petite pancarte jaune qui m’attendait bêtement lors d’une énième réunion. Voici ce qu’elle disait : « M. Samovar, personnel d’éducation ou d’enseignement. »

Je vous laisse trois minutes pour lire et comprendre, on corrige ensuite.

Ce qui a donc achevé de déverrouiller les portes déjà pas mal usées de ma patience, c’est bien entendu cette magnifique conjonction de coordination, j’ai noté « ou ».

Personnel d’enseignement OU d’éducation.

Ben vous savez quoi ? J’aimerais que ce soit vrai.

Je m’explique : il y a quelques années, l’Education Nationale a décrété la mort du « paradigme descendant ». Je sais, comme ça, ça vous laisse un peu froid, genre côtelette abandonnée par inadvertance sur la banquise. Donc je traduis. Le paradigme descendant, c’est l’image que l’on a tous de l’école, à savoir le prof, dépositaire du savoir (en haut donc), qui déverse de grands seaux de savoir sur l’élève qui fait de son mieux pour le recueillir avec des bassines. J’avais une autre métaphore en tête, mais je crois qu’il vaut mieux pour tout le monde que je la taise… En tout cas, cette conception de l’enseignement a été marquée du sceau de l’infamie. Berk. Caca. Prout.

Et on a donc décidé quelque chose de révolutionnaire : mettre l’élève au centre du système.

En gros, les enseignants doivent partir de ce que l’élève sait pour mettre son cours en place, consolider des faiblesses, jouer sur ses points forts. Le cours est avant tout destiné à l’individu élève.

Eh bien comme le dirait notre amie Rachel dans l’antique série Friends : « What a load of crap ! » Littéralement : « Quel paquet de merde ! »

Parce que dans les faits ça a donné ça, pour chaque moutard. 

Alors bien sûr, je ne suis pas la réincarnation de Mlle Mangin, qui pense que les chiards, faut les mater à coup de règle en fer. Mais ce principe montre bien à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions, et surtout de pierres de trop de tailles différentes.

Mettre l’élève au centre du système, c’est aussi arrêter de voir le savoir comme une priorité. Ce qui prime avant tout, c’est son parcours personnel, individualisé. Sur le papier c’est génial. Mais c’est aussi la mort de l’argument qui serine que « de mon temps, à quarante par classes, ça se passait très bien arrêtez de demander des groupes d’élèves à vingt ! »
Dans ce fameux temps, chaque élève avait pour obligation de suivre un modèle. Une norme. Tant pis pour ceux qui ne s’adaptaient pas, ils étaient laissés au bord du chemin. Aujourd’hui, on tente de tous les faire avancer, chacun à leur rythme. Et quelqu’un veut-il bien m’expliquer comment on fait pour faire avancer de concert Falbala qui, en troisième comprend à peine ce qu’est un complément d’objet tandis que Tenessee vous pointe les entorses au naturalisme de Zola dans les premières versions manuscrites de L’Assomoir, qu’elle a consulté lors d’un énième voyage à Paris ?

M. Samovar aime bien avoir cours avec Tenessee

L’émulation entre élèves en difficulté et en avance marche jusqu’à un certain point. Mais comme je le serine sans cesse, passé un certain effectif et une trop grande disparité dans les savoirs, les professeurs se retrouvent à faire un « cours moyen », qui ne convient à personne, trop superficiel pour les uns, trop simple pour les autres.

Et je le prouve :

« – Aujourd’hui, nous allons tenter d’organiser un débat, grâce à ce que nous avons appris sur le texte argumentatif. J’ai une liste de sujet mais on peut prendre deux minutes pour en trouver un propre à votre classe.

– OM PSG ! OM PSG !

– Je te demande pardon, Adlai ?

– Ben on peut dire que l’OM c’est des enculés et que le PSG ils déchirent.

– Adlai, il me semble qu’on a déjà parlé du niveau de langue non (bordel de merde) ? Et comme je l’ai répété plusieurs fois, un débat c’est un moment où on échange sur des points de vue différents et…

– Azy je comprends rien j’en ai marre c’est bon !

– Monsieur ?

– Oui Annalee ?

– Peut-être un débat sur le parti pris de l’auteur dans Persépolis pourrait-il être intéressant ?

– N’importe quoi ! Y en a marre de ces trucs de meufs ! Moi je veux parler de Sarko ! Allez on parle de Sarko !

– Tu penses que tout le monde a tes connaissances en politiques, Jowy ? Sinon, il faudra que tu leur expliques que…

– Non non non, c’est mort, c’est trop compliqué, et puis j’ai pas envie de parler avec d’autres personnes, je sais que j’ai raison. »

Bien entendu, les trois minutes s’écouleront en pure perte et je proposerais un sujet bien neutre, histoire que tout le monde grogne un peu mais tente de participer quand même.

Finalement on a fait un débat sur lequel est le plus fort entre le Pokemon rouge et le Pokemon vert.

Deuxième effet pervers de ce système : le clientélisme. Les gamins, obscurément, comprennent que c’est eux, la cheville ouvrière, le petit soleil sur la scène pédagogique. Et ils ne se privent pas d’en jouer. « Monsieeeeeeur vous nous les rendez les devoirs qu’on a fait il y a une heure ? » Et si jamais j’ai le malheur de ne pas les avoir corrigé. « Ben si c’est comme ça, moi je travaille pas. »
Passer alors à la sanction, c’est l’échec : un élève braqué est un élève qui ne bossera pas. Donc dans ces cas-là, deux solutions : soit tu prends deux minutes pour cet élève là tout seul en laissant les autres à part pour lui expliquer que les copies ne se corrigent pas en les fixant, soit tu lui rabats son caquet en recourant au sarcasme. Mais dans tous les cas tu perds du temps. Les élèves ne sont plus des élèves, ils sont des clients :

Et je le prouve, numéro 2 :

« – Aujourd’hui, nous continuons notre voyage dans les Misérables avec la découverte des Thénardier, que va vous présenter Mist.

– On fait encore ça ? A quoi ça sert ?

– Meg, je ne me rappelle pas d’avoir vu ton petit index mutin se lever pour solliciter la parole et encore moins de te l’avoir donnée.

– Non mais c’est bon, ça fait deux jours qu’on travaille dessus on peut pas faire autre chose ?

– Etant donné que j’ai prévu que vous alliez travailler dessus pendant deux semaines et que ta copine attend de pouvoir prendre la parole, non, on ne fera pas autre chose.

– C’est bon, c’est pas la peine que je travaille alors.

– Meg… (les points de suspension dans la voix, en général, c’est mauvais signe)

– Non mais on peut pas plutôt faire des trucs intéressants ? Genre Twilight ?

– On l’a déjà abordé dans notre leçon sur le fantastique tu te rappelles ?

– Ouais mais c’était pas assez, il y en a marre des livres de vieux. »

Et Meg de renvoyer en cuisine son plat de Misérables qui n’a pas l’heur de lui plaire. Par la faute de son enseignant bien sûr, qui n’a pas réussi à lui transmettre le feu sacré. Peu importe que l’enseignant en question ait passé six heures à préparer des activités de groupe, des recherches en salle info, des mises en place de pièce de théâtre ou des créations de podcasts, ça ne va pas. Le prof devient donc une sorte de candidat de télé-réalité où il espère, à chaque cours, que son plat aura les faveurs du jury des chiards. Comment alors, s’assurer une légitimité quelconque ?

Prof en cours en 2012 (allégorie)

Dernier souci : le statut du prof. Qui sommes-nous finalement ? Sans paradigme descendant, nous ne sommes plus les mentors, dépositaires d’un savoir monolithique. Ca ne me déplaît pas plus que ça en fait. Mais nous ne sommes pas non plus des passeurs de connaissances, nous devons avant tout être à l’écoute des gamins et de leurs frémissements intérieurs, dont le moindre peut contrarier son apprentissage.

Du coup, nous sommes devenus une grosse combo de profs / nounous / aide parentaux / assistants sociaux / infirmiers et j’en passe. Nous nous sommes perdus. Et si nous ne savons pas qui nous sommes nous-même, comment les autres peuvent-ils le deviner ? Dès lors, ça ne m’étonne plus des masses les soucis de violence scolaire, les classes sans dessus-dessous ou les mioches qu’on retrouve en train de tourner un film porno dans un ascenseur (semi-véridique, il manquait juste la caméra.)

Alors oui, je suis un vieux con. Il voudrait quoi pour arrêter de radoter, le vieux con ?

Eh ben qu’on dégage à coups de pieds au derche l’élève de sa position centrale et qu’on remette en avant ce qui n’aurait jamais du en bouger. Le savoir et l’apprentissage. Nous évoluons. Evidemment qu’on ne peut plus enseigner comme il y a quelques décennies. Mais la mission, elle, ne doit pas changer. Le boulot d’un prof est avant tout d’enseigner, le boulot d’un élève de se forger les armes dont il aura besoin pour survivre dans notre monde d’adultes. Et je ne connais pas des masses d’endroit, dans ce monde d’adulte, où l’on vous mette au centre des préoccupations.

Les profs et les élèves doivent réapprendre à bosser en équipe. Nous avons une responsabilité gigantesque, mais eux aussi. Et oui, c’est dégueulasse : ils sont mille à avoir des problèmes, souvent graves. Mais ces problèmes, ils devront y faire face toute leur vie. Nous sommes là pour les aider à les surmonter mais pas pour supprimer les responsabilités qu’ils ont. Parce que c’est malhonnête.

Nous sommes des menteurs. Nous faisons croire aux chiards qu’il y aura toujours une main pour les rattraper, pour les aider, pour tricher avec la réalité, de façon à ce qu’ils s’en sortent. Et c’est dégueulasse de raconter ça, quand nous connaissons tous l’énormité de ce mensonge. Nous sommes là pour les instruire, pas pour leur raconter une jolie histoire en saupoudrant tout ça de quelques paillettes de savoir qu’ils voudront bien picorer.
Alors tout ça passe évidemment par des efforts : commencer par remettre sur pied une formation sérieuse des enseignants, formation qui doit se poursuivre sur le long terme. Permettre aux gamins d’apprendre dans des groupes moins surchargés. Penser sérieusement aux apprentissages hors de la salle de classe, mais en arrêtant de bricoler chacun d’un côté qui un voyage qui une sortie. Et surtout arrêter de désigner des fautifs. Agir.

Alors peut-être qu’à ce moment là, il se passera un truc miraculeux. On enseignera. Et peut-être, juste peut-être qu’on fera encore mieux : on élèvera.

Le complexe du X-man

Bientôt je vais avoir trente ans.

Bon, dans les faits ça ne me traumatise pas plus que ça. D’après mes élèves j’en parais trente-sept, donc une fois le coup au coeur passé, je me suis dis qu’au moins, j’avais pris de l’avance.

Ceci dit il y a un regret. Un truc qui m’attriste : je vais sortir de la génération X-men.

La génération X-men, c’est un truc que je me suis inventé très jeune, en regardant avec ma soeur les épisodes de la série. Les X-men, ils n’avaient rien demandés. Ils héritaient d’une planète dégueulasse que leurs prédécesseurs avaient laissé toute salopée, ce qui expliquait d’ailleurs leurs mutations. Ils étaient jeunes et beaux et ce malheur, ils avaient la grandeur d’âme d’en rire et d’en faire une force.

Pendant très longtemps, je me suis cru l’un des leurs. Non pas que j’ai jamais témoigné d’une force surhumaine ou d’une capacité à faire jaillir des rayons de parties incongrues de mon anatomie, mais j’étais certain qu’on avait un point commun. Avec toutes les prévisions d’apocalypse qui se sont abattues sur notre tranche d’âge dans ma jeunesse – famine, hiver nucléaire, pénurie de ressources et autres – j’avais la vague certitude que j’aurais un jour moi aussi à lutter contre l’inconséquence de mes ancêtres.

C’est ma première sortie en voiture. Tout seul je veux dire. J’ai le permis. Heureusement. Les parents en vacances pour un mois. Je ne l’aurais pas eu, je serai resté coincé entre un champ d’artichauts et un autre champ d’artichauts. Les mains tremblantes sur le plastique brûlant du volant je pars pour Brest. Là-bas m’y attend le nouveau CD d’un groupe à voix de fée. La radio fonctionne encore.
On me raconte un truc. Je suis littéraire, je ne sais pas allumer un feu, alors je ne comprends pas tout. La voix jeune et posée explique que les océans emmagasinent la chaleur des gaz à effet de serre. Que dans très très peu de temps ils auront atteint leur capacité maximale. Que la chaleur débordera, que ça attaquera la couche d’ozone, que ce sera l’avènement des X-men. Je tremble, parce que bientôt il faudra être suprêmement beau et courageux.

J’ai bientôt trente ans, les océans tiennent bon. Et je suis de l’autre côté. Je suis l’autre génération, celle des responsables. Que la croûte terrestre se fissure, que les centrales crachent leur venin vert, je ne serais qu’un civil en arrière-plan ceux qui hurlent « qu’avons-nous fait ? » en agitant les bras tandis qu’ils passent à toutes vitesse devant nous. Tenues blanc neige ou vert citron à nous protéger à grands coups de télékinésie. Je serai bientôt de la génération des responsables. A laisser à d’autres l’honneur de nous sauver.

Lâche-toi

Ça ne rate jamais.

Souvent c’est quand la soirée s’avance. Que l’on commence à se sentir bien. Les couleurs dans les verres montent un peu à la tête. Un peu plus loin, semi-pénombre demi-lumière il y a des gens qui dansent en flammèches. Les corps ondulent, ploient, se rapprochent pour mieux s’éloigner. De loin, on voit mieux le mystère.

Il arrive de nulle part, angle mort du champ de vision.

« – Allez viens danser !
– Non c’est bon, je suis bien là.
– Attends, ça fait un quart d’heure que t’es là à nous regarder ! »

Un quart d’heure ? Le temps passe vite quand on effile de la beauté. Qu’on se dit qu’au milieu d’eux, on se heurterait un peu partout, les flammèches deviendraient des taches brouillonnes. Des pâtés. Que, de la têtes, les couleurs du verre redescendraient dans la gorge et le bide. Et puis il y aurait mes pieds qui piétineraient dans la poussière. Il y a des gens qui sont voués à la terre.

« – Je t’assure, ça va, ne t’occupe pas de moi !
– Oh allez, lâche-toi un peu ! »

Encore un. A vouloir que je me lâche. Il insiste. Ce soir encore je ne ferai pas d’esclandre. Mais c’est quoi son problème ? Il s’est fait marcher sur les pieds et veut que j’en fasse autant ? Il est incapable de rester assis s’en s’emmerder, ça l’insupporte que j’en sois capable ? Je le renvoie de mon plus beau sourire, il hausse les épaules. Apparemment je ne sais pas ce que je perds.

Une deux, trois heures peut-être. Tout le monde s’est rassemblé, rapproché. Qu’ils sont passionnants, ces visages marqués par la nuit avec leurs grands yeux sombres. Fumée sorcière. Ca sent entre les bouteilles plastiques de quand j’étais petit et le laboratoire d’un alchimiste. Il y a tout un tas d’images dans cette odeur, jamais deux fois les mêmes. Effluve de voyage dans des endroits mal famés, sans le moindre danger.
Et puis d’un coup, sous le nez, un truc pathétique. Un bout de carton calciné par un pyromane qui aurait un sérieux Parkinson. Gris asphalte, il n’y a rien de mieux pour ramener à la réalité. Je secoue la tête. On me regarde avec surprise. Un peu de condescendance aussi.

« – T’es sûr ?
– Oui, ça va impecc.
– T’es trop sage. Tu devrais te lâcher un peu. »

Quand est-ce que je me serai lâché ? Quand je serai en train de hurler de rire devant un rouleau de sopalin ? Quand je m’arrêterai en plein milieu d’une conversation sur qui est le plus fort entre Batman et Superman pour expliquer à la jolie fille qui se marrait que, désolé, je dois aller vomir ?

Lâche-toi. Mais surtout comme c’est écrit dans ce code que se trimballent invariablement deux trois marioles en soirée. Que je refuse et qui me ravale invariablement au rôle d’adolescent en pleine crise.

Je suis bien. Lâchez-moi.

Shelf Life

Dans la famille « cessons un peu de nous torturer le neurone et rions un bon coup », je demande aujourd’hui Shelf Life.

Shelf Life, est une série de mini-sketchs (la saison une est achevée, la deux est en cours) réalisée par la génération trentenaire qui fait l’objet de tout un tas d’études sociologiques en France et qui, apparemment au Etats-Unis, se prend beaucoup moins la tête.

Shelf Life, ce serait Toy Story qui aurait fauté avec Daria, Beavis et Butthead. L’idée de départ est d’une simplicité grotesque : quatre figurines sont exposés sur le présentoir d’un pré-ado hargneux et légèrement pervers. Hero-Man, le super-héros garant de toutes les valeurs américaines qui font un peu grincer des dents ; Hero-Lass, sa soeur qui semble avoir hérité du cerveau familial ; Bug Boy, croisement improbable entre une tortue ninja et un metrosexuel ; Samouraï Snake, créature reptilienne qui remplit le rôle toujours efficace de comique silencieux. Contrairement à Buzz l’Eclair et ses copains, leur condition de jouets plastiques ne leur convient pas particulièrement (Hero-Lass se verrait assez bien commentatrice de films pornos). Les voilà donc à déverser leur bile sur leur tyran de propriétaire et le reste du groupe.

Si les premiers épisodes ont ce côté maladroit de série semi-professionnelle qui se cherche, à grand renfort de gros mots et de blagues de prout (les meilleures), la deuxième partie de la série tape un peu plus juste. Les bons mots deviennent plus grinçants, entre critique du complexe de supériorité américain et de la connerie universelle.

Shelf Life c’est fait avec des bouts de cartons et de sacrés acteurs charismatiques (les plus geeks d’entre vous reconnaîtront peut-être les voix de l’immense Tara Platt et du à peine plus petit Yuri Lowenthal, doubleurs de – bons – jeux vidéos), ça ne se prend pas au sérieux et c’est de plus en plus souvent bien trouvé. En plus ça dure rarement plus de deux minutes trente.

Seul défaut rédhibitoire : c’est pour le moment en anglais (mais ça on y travaille). Pour ceux que ça ne terrifie pas, grimpez sur l’étagère : il y a du potentiel.

Cher Matt –

(explication de la rubrique : comme toujours, par ici)

Cher Matt

Désolé, aujourd’hui il n’y aura pas de titre. Quand tu auras fini de lire, tu te diras peut-être que j’aurais pu en trouver mille. Mais tu sais, les mots effeuillent. Et je tiens trop à ces souvenirs pour y toucher. Peut-être, sans doute, j’effacerai ces lignes au bout d’un moment. Parce que je me rendrai compte qu’elles ne servent à rien. Parce que tout ce que j’ai à savoir sur elle, je l’ai déjà en moi et que, pour une fois, les mots sont inutiles.

Les mots. Pas les paroles. Tu te rends compte ? Une année scolaire à parler, elle et moi. Cent-quatre-vingt jours, ou soirées plutôt. Trois heures par soir, ça fait cinq-cent-quarante heures. Plus de trois semaines. Matt, il y a des histoires d’amour qui durent moins que ça. Je ne sais plus comment ça a commencé. Mémoire à trous comme toujours. Il y a des milliers de raisons – toutes tartes – pour lesquelles j’ai pu commencer à lui adresser la parole. Ses allures de lutin. Le fait qu’elle connaissait le Violoniste. La fois où, pour parler de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, elle a dit « tu sais, celle qui fait des vrais bisous quand elle dit bonjour le matin. » Et bien sûr ce besoin de contact humain qui s’est réveillé en classe prépa et m’a presque bouffé. Si je devais parier, mes pronostics iraient sur sa voix, sûrement. Une voix à l’unisson du reste. Simple et unique. Une voix qui console d’on ne sait pas quoi.

Elle anéantissait mon seul pouvoir presque magique. En général, Matt, quand je parle avec quelqu’un, je devine assez vite de qu’il y a à dire. Comme dans un jeu vidéo, les gens ont une sorte de jauge reflétant leur approbation. Il m’est très facile de me déplacer le long de la jauge. Ca n’est pas de la vanité mal placée, pour le coup je préférerai avoir un autre talent. Genre réussir les sushis ou jouer du bombardon.
Tout ça pour dire qu’elle rendait ce don caduque. Parce que tout ce qu’elle disait venait d’elle. Rien n’a jamais été affectation. Elle ne voulait pas entendre quelque chose, elle voulait juste entendre. J’ai rencontré des gens sincères. Beaucoup parmi ses amis et connaissances d’ailleurs. Mais pas comme elle. Tout était à l’unisson de sa personne. Elle était, bon sang qu’elle était. Elle est sans doute d’ailleurs à l’heure qu’il est.

C’est sans doute ça qui nous a rapproché. Elle et moi. Qui à l’époque savait encore moins qu’aujourd’hui qui j’étais, où j’en étais. Tu aurais vu, Matt, les poses que je prenais en espérant que l’une ou l’autre me convienne. Ca ne l’a jamais dérangée. Elle me posait des questions sur tout. Toujours par curiosité ou envie de partager. Je l’ai destabilisé je pense. Mes changements d’humeur ou de peau. Sur cinq-cent-quarante heures, ça l’a mise en colère une quarantaine de minutes je crois. Le reste du temps, on parlait. Souvent de peur de retourner nous geler dans nos chambres devant quelques tonnes de papier. Et tu sais le plus drôle ? Je suis totalement incapable de me souvenir de la moindre de ses paroles ou des miennes pour le coup. Je sais où c’était, me rappelle les couleurs du ciel, l’allumage des réverbères automatiques, la moindre de ses intonations. Je me rappelle que quand il faisait trop froid, on investissait les salles de cours désertes. Mais pas un seul mot ne s’accroche.

Les premiers fragments de ce que j’appelle moi, je ne les dois qu’à sa patiente archéologie. Son envie de connaître.

On est aujourd’hui séparé par une bonne partie de la courbure terrestre, ça ne m’attriste pas. On n’a jamais eu besoin de l’un ou de l’autre. Mais qu’est-ce qu’on a été heureux, Matt. Sans un mot.

Hugo

La mer

La mer me manque.

C’est pas des blagues. Pas un cliché. Pas une nostalgie de juillet en plein mois d’hiver. La mer me manque et c’est une plaie qu’on ne peut pas recouvrir. Alors on la laisse à l’air libre, on apprend à ne pas s’appuyer dessus, à ne pas solliciter le membre blessé. On est handicapé et il n’y a rien à faire.

La mer est le seul endroit où la promiscuité ne me gêne pas.

D’abord parce que faut la vouloir, la promiscuité. Si on souhaite s’isoler, il suffit d’un bébé aventure. Quelques pas le long du sentier. Voiture laissé sur le bas-côté. Il y a toujours une crique à glander où stationnent au pire, deux ou trois ahuris sans intérêt. Ensuite parce qu’il est tellement ridicule, ce soi-disant attroupement. Un coup d’oeil sur l’eau, en face. La voilà, l’immensité. Le grouillement humain est insignifiant. On est toujours chacun face à la mer. Même les vacances en famille, quatre-cent kilomètres et parasol dans le coffre n’y peuvent rien. Le ressac ne peut s’écouter qu’à un seul, ça n’est qu’un bruit sinon.
La mer c’est pas l’océan, cette espèce de grand flaque molle d’être trop répandue. La mer est un cristal de vie trop noire d’être sondée. Un grimoire à mystère, on barbotte dans les pages d’introduction, pas fou, on tient à notre santé mentale.

La mer est le seul endroit où l’inaction m’est inoncevable.

J’ai toujours six ans, je trépigne d’incompréhension devant mes parents affalés sur les serviette. Bon sang on nous attend. Pour un bal, une lutte, une métamorphose. Comment peut-on concevoir de rester terrien lorsque l’occasion est donné de s’immerger ? D’évoluer en trois, quatre dimensions. Et de lutter pour ça, on ne devient pas un piaf à la con. Non. La mer exige qu’enfin on prenne conscience du corps. Des muscles qui dévorent l’oxygène que les poumons aspirent, bouche ouverte, lèvres brûlées au sel. On force sa nature, c’est violent. La seule violence qui m’exalte. La peau qui se rappelle à nous sous le froid renvoie le mot trip à un truc de minable. Le bout des doigts écorché sur le granit des rochers comme autant de combats clandestins.
J’avais huit ans je rêvais d’un art martial qui se tiendrait dans les vagues. Je n’en n’ai jamais parlé, il y a des trucs qui sont trop grands pour sortir d’une poitrine aussi chétive.
Pourtant la mer démontée, démoniaque des tempêtes de novembre me donnait raison à chaque coup contre les maisons trop proches de la côte.

La mer est le seul endroit où l’on communique autrement.

Ils étaient quatre, cinq avec ma soeur. Les seuls acteurs de mes vrais « souvenirs de vacances ». Parce qu’on affrontait, qu’on jouait la mer ensemble. Avec tout le sérieux de la tribu des juste-avant-l’adolescence. Et parce qu’on formait cette chaîne, les liens étaient serrés, très serrés. Et dans mes souvenirs de leur visage, pas le moindre gramme d’amertume. La mer, c’est trop salé pour ça.

J’ai grandi.

La mer je vais la voir comme un prisonnier à perpète. Vite fait. Quand je me suis bien conduit, qu’on en a le temps. Je me méfie. Préfère ne pas trop m’en approcher. Des fois que la douleur se réveille. Et le rêve toujours se manifeste, la nuit après. Le rêve le plus simple. Le plus évident.

Je nage.

Je nage et pas une terre en vue autour de moi. Je sais qu’il n’y en a pas ou plus. Que mes forces ne sont pas éternelles. Je vais finir par abandonner. Mais pas tout de suite. Pour le moment je vais lutter.

Me mesurer à l’infini.

Schizophrénie

L’une des multiples raisons pour lesquelles je finirais sans doute dans une jolie chambre couleur coquille d’oeuf avec une jolie chemise sans trous pour les bras réside dans une pathologie de plus en plus fréquente : le double discours.

Nous sommes bien d’accord : le mythe du « moi je dis ce que je pense », c’est très sympa quand on a douze ans ou qu’on est candidat de téléréalité. Après faut évoluer, composer, accepter les compromissions, n’en déplaise à Antigone.

Mais quand on est prof de collège, ça patauge allègrement dans le pédiluve du ridicule. Le complexe du homard de Françoise Dolto est bien le truc qu’on ne pourra jamais lui contester (pour les veinards qui ne connaissent pas, Dolto compare l’adolescence à la période durant laquelle le homard mue et, sans carapace, se retrouve donc très vulnérable) : on passe nos journées aux côtés d’hypersensibles qui vont se braquer / vagir / pleurer lorsqu’on appuie un peu trop fort. Cependant, à la ravissante analogie dolto-ienne, je rajouterais un accessoire : nos classes de homards mous tiennent des sabres dans leurs petites pinpinces, sabres qu’il faut donc esquiver sans faire trop de mal à leurs porteurs.

Exemple 1 qui a lieu pas plus tard qu’il y a trois heures :

3e Scarlet Moon, remise des copies de brevets blanc :

MOI : Gremio 7/20. Lorsque tu mettras ton intelligence au service d’autre chose que d’imiter le lama quand je tourne le dos, je pourrais t’aider.

GREMIO :  N’importe quoi ! C’est qui qui a corrigé d’abord ? Que j’aille lui parler !

MOI : Tu sais je ne crois pas que tu aies besoin de l’aide de quiconque pour foirer un devoir.

Gremio est grand, plutôt carré. Gremio passe son temps à contester. Gremio sait toujours s’arrêter à temps pour ne pas se prendre de sanction. Gremio adore toujours s’en sortir avec son petit sourire outrecuidant. Mais là, je l’ai vu baisser la tête. Pourtant de nous deux, ça ne devait pas être lui le plus honteux.

Exemple 2, une heure plus tard

4e Greil, travail de rédaction

MOI : Ike, pour la trois-cent-vingt-sept!ème fois, pose tes fesses sur ta chaise.

IKE : Ouais, c’est ça, bon alors tu me le passes mon stylo ?

Quatre minutes plus tard.

MOI : Ike, si tu approches d’un centimètre de plus ces ciseaux de l’oeil de ton voisin, je ne réponds plus de mes actes.

IKE : C’est ça ouais, t’façons vous pouvez pas m’exclure, la salle elle est fermée.

Un Prozac et six minutes plus tard.

MOI : Ca va bientôt sonner, vous notez donc…

IKE : Monsieur…

MOI (dominant admirablement des nerfs chauffés à blanc) : Pour demain terminer l’exercice…

IKE : Monsieur…

MOI (me pétant une couronne à force de serrer les molaires) : Et mettre au propre le travail.

Sonnerie

Ike : Putain voilà c’est toujours pareil ! J’avais fini le travail avant tout le monde, je voulais vous le faire lire ! Vous m’ignorez comme les autres !

Et Ike repart, le carnet chargé de quelques observations de plus… une journée comme les autres.

Il faut se surveiller en permanence. Ne jamais ouvrir la voie de la sincérité (meilleure façon de se faire rouler dessus par les mômes en trois secondes huit dixièmes), et avoir le sarcasme toujours moucheté. Lorsque Valeria ose un « de toutes façons vous serez moins fier quand on gagnera tous plus d’argent que vous », se refuser le plaisir de rétorquer que les allocations chômage ne vont pas en grimpant, mais plutôt expliquer froidement pourquoi on ne parle pas comme ça à un enseignant. Quand Alastor vous rend sa rédaction en disant « Par contre désolé, j’ai mis l’insulte « homosexuel » dedans », éviter de rétorquer que la future génération ne fait pas rêver et tartiner une nouvelle fois le lénifiant discours sur la discrimination.

Je ne resterai pas prof ma vie durant pour ça, aussi : à force de ravaler ce que je suis, prendre le risque de me perdre.