
Téléphone. R., la réceptionniste la plus géniale des deux hémisphères me prévient que le papa d’élève que j’ai convoqué m’attend. Ce qui pose deux épineux problèmes :
– J’ai demandé hier audit papa si vendredi, 13h30, lui convenait et il m’a répondu que oui. Alors pourquoi, au nom du grand Cthulhu, est-il au collège un mardi à 9h30 ?
– Même avec la meilleure volonté du monde, et un RER coopératif, il me faudra une bonne heure pour arriver au bahut, où je n’étais pas attendu avant 15h.
R. parvient à inculquer quelques rudiments de chronologie à notre visiteur, tandis que je médite sur le comportement un peu à l’ouest de son fils.
13h30. Pas envie d’y aller. Effectuer sa première heure de cours si tard dans la journée est toujours hyper délicat. On est en phase de démarrage alors que les mômes comme les collègues ont déjà vécu deux tiers de journées. Assez pour trois ou quatre Big Bang dans un bahut.
Du coup, je m’habille n’importe comment. Costume, armure, masque. Ça marche. Les mômes regardent avec d’un oeil amusé et apaisé cet espèce de machin improbable qui vient leur parler argumentation.
17h. Les cinquièmes latinistes peuvent enfin rentrer chez eux. J’interromps les exploits de Minerve à mi-course. De petits bras s’agitent.
“Non ! Non pas déjà !”
L. s’agite, furieux. Il veut rester.
“On veut faire plus de latin !”
Et je tombe dans le piège. Même si je sais qu’il y a toutes les chances que ces nobles dispositions disparaissent à la perspective du goûter et de la diffusion des Anges de la Téléréalité, je me rengorge béatement et doit penser à des choses très tristes, comme le passé antérieur, pour ne pas glousser bêtement.
Vie de classe. Je suis censé tempêter sur les 3ème Orphée dont le manque de travail à la maison n’a d’égal que la gentillesse. Conscient de la débilité de hurler sur un groupe, je me livre cependant à l’exercice, alternant les violons du “comment-pouvez-vous-nous-faire-ça-avec-tout-ce-qu’on-sacrifie-pour-vous.” avec “je-vais-vous-attacher-devant-l’intégrale-de-Derrick-si-ça-continue.”
La satisfaction est presque perceptible dans la classe. Pas celle de faire enrager le prof, celle de voir qu’il est capable de jouer la partition du prof en colère, aussi artificielle sa colère soit-elle.
Le collège est un endroit de vieux rituels.