
On commence avec les deux heures de réunion obligatoires hebdomadaires. Nouveau dispositif cette année dont l’équipe n’est pas – attention, 30 tonnes d’euphémisme suivent – franchement convaincue. Du coup la rébellion prend une forme plutôt sympa : les collègues s’attardent dans la salle des profs où trônent gâteaux et pains au chocolat. L. propose d’en faire un rituel hebdomadaire. Proposition accueillie avec nettement plus d’enthousiasme.
Réunion de l’équipe de français. Je n’arrive toujours pas à croire que :
1. J’ai l’équipe de français exceptionnelle à ce point. En 40 mn, on se chambre, on rit très fort, on bosse, on se contredit, on se dit qu’on s’aime quand même, on pond un compte-rendu.
2. Je suis chargé de coordonner ladite équipe. J’ai l’impression d’être un môme de huit ans à qui on a donné les commandes d’un avion de chasse.
Il est 10h30. Je n’ai plus cours jusqu’à 16h. 5h30, ça n’est pas grand-chose au Collège Ylisse, entre remplissage de cette création démoniaque qu’est le logiciel de vie scolaire, grignotage de gâteau, visite au CPE, café, préparation de cours, pain au chocolat, crise de foie et visite éclair de cheffe qui demande de remplir un rapport de 15 pages pour avant-hier sans faute. Elle nous affirme avec un regard d’élève pris en faute qu’elle n’y est pour rien, que le rapport elle ne l’a jamais vu, que c’est pas elle d’abord.
15h. Je m’enquiquine un brin quand même. Du coup, je décide de donner à chaque collègue un titre que je colle via un post-it sur leur casier. Ça m’occupe une bonne partie de l’heure. Et ça me convainc d’un truc : je tiens à ce petit groupe de gens à un point sans doute exagéré. Le virus du “trop d’affect” m’a méchamment mordu. Mais tant pis. J’en ai besoin.
Besoin quand j’apprends qu’un môme a menacé, à mots couverts, une collègue à l’arrêt de bus. Parmi de bons conseils, un commentaire de la cheffe adjointe “Je vous conseille de prendre le bus suivant.”
Besoin quand je tance ce môme de 3ème Orphée qui a manqué de respect à sa prof de maths. Comme tous les ados, il tente de se réfugier dans le subjectif. L’impression “Je n’ai pas été insolent, elle a mal compris. J’ai juste voulu… En fait ce qu’il s’est passé…” Dans ces moments là être clinique. Froid. Le médecin-légiste de sa connerie, la justice en marche, modèle granit. Rôle que j’aime à peu près autant que celui d’un grand patron du CAC 40.
Sortie, après deux heures de latin : impression d’avoir enfreint les lois de la physique, je ressors de ce cours tardif plus en forme que j’y suis rentré. Les mômes sont partis à l’assaut de l’histoire de Jules Cesar avec enthousiasme, et dissèquent sa généalogie en poussant de grands soupirs.
Soirée anniversaire : C. et M. vont venir à Ylisse pour parler de leurs études, de cinéma et de kiné, aux mômes. Deux mondes en attente de collision, tellement curieux de voir la couleur des étincelles qui jailliront.