Lundi 5 octobre

La semaine commence avec les 3èmes latinistes 

Et M. Comme tous les élèves que je ne pige pas, M. me fout extrêmement mal à l’aise. Par certains côtés, je l’adore : pour son humour pince-sans-rire, sa dérision quant à son défaut principal -balancer ses petits camarades dès qu’ils font une connerie – et sa vivacité d’esprit. Mais M. est également un vampire qui ne supporte pas qu’on regarde ailleurs que dans sa direction et qui, malgré une maturité évidente, n’a toujours pas pigé qu’il est un peu là pour bosser de temps en temps quand même. 

Comme avec tous les élèves qui me mettent mal à l’aise je m’en veux. Depuis l’année dernière, je suis en train de passer à côté de ce que je pourrais lui apporter et vice-versa. Il est en troisième, plus que six mois pour résoudre l’énigme.

Mail furibard de cheffe. En substance : “Dites donc petit jean-foutre, on peut savoir pourquoi vous n’avez pas refilé le travail que cet élève devait faire pendant son exclusion ?” 
Je serre les dents, me rappelle que c’est la partie de mon anatomie qui me vaut le plus de compliments (je suis sexy des molaires, youhou), les détend, et explique dans les termes les plus respectueux possible que j’ai envoyé le boulot en question par mail au môme après avoir numérisé l’ensemble des cours à en faire fumer le scanner de la salle des profs. Nous sommes en 2015 et l’excuse “Ahah, bizarre, ce mail n’est pas arrivé.” a encore de beaux jours devant elle.

4 heures de 3ème, deux fois deux heures. Encore une fois, je m’aperçois du côté complètement aléatoire du boulot. Je tente une activité par groupes de quatre. Un texte ardu, plusieurs activités : lecture, vocabulaire, compréhension, argumentation, recherches… La 3ème Orphée bosse dans un silence qui ferait honte aux étudiants de la Bibliothèque Sainte Geneviève et je dois plusieurs fois faire tomber mes stylos pour créer un brin d’animation. Je tente désespérément de donner l’impression que je suis utile à quelque chose en passant dans les rangs pour prodiguer des conseils. “Ça va monsieur, on appellera quand on aura besoin de vous.” Je refoule des larmes viriles.

3ème Tortipouss. Ça bouge les tables, ça s’insulte, ça applique l’immémoriale règle du n+1 dans les groupes.

“Mettez-vous en groupes de quatre.
– On peut faire des groupes de cinq ?”

(fonctionne aussi avec des groupes de huit, neuf, dix, soixante-quinze.)

Créer des groupes équilibrés en 3ème Orphée permet une synergie positive. En 3ème Tortipouss, “l’intello” se retrouvera seul à transpirer tandis que les autres l’observeront d’un air goguenard. Du coup je laisse les groupes se créer par affinité. Après dix minutes à bavarder ferme, le groupe des mecs, des vrais, m’apostrophe.

“Vous ne nous dites rien monsieur ?
– Je ne vais pas vous forcer à bosser, hein. Le groupe des filles, des vraies, a besoin de moi en plus.”

Ça les vexe, les mecs, les vrais. À cet âge, c’est trop facile. Ça commence à s’activer. Ça ne sait pas trop comment faire, ça essaye. Je pointe deux trois trucs. Tout le monde s’y lance sauf T. T. s’active avec une concentration que je ne lui connaissais pas.

“M’sieur, je crois que j’ai inventé un truc !”

À l’aide de bandes de papier, le môme a dissimulé une partie du titre du dico avant de le compléter. Ça donne LAROUS (DE SECOUR). T. se tord de rire, et j’essaye très fort de ravaler la tendresse affligée que je ressens pour le môme. Je l’extrait manu militari du groupe avant de lui parler des surréalistes, du caviardage, et de lui donner quelques exercices sur le sujet. Après tout, on verra ça à la fin de l’année et il se met au boulot avec joie alors…

Fin de journée avec les 4èmes latinistes.

Et J. Comme tous les élèves que je ne pige pas, J. me fout extrêmement mal à l’aise. Ses résultats misérables en latin mais sa propension à tout comprendre, ses mines de môme qui découvre la séduction. Et pourtant, cette année, J. fait de son mieux pour entrer dans le rôle de la bonne élève. S’éloigne de ses copines plus douées, plus bavardes. J’essaye de me mettre dans le regard la patience que j’ai pour T. et ses caviardages hors-sujet, B. et son insolence douée, M. et ses allures de princesse à la plume leste. Mais même quand on est prof, on ne commande pas tout à fait son regard.

Il faut apprendre ses élèves.

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