Mardi 6 octobre

Matinée boulot à l’appart. J’apprends par mail que le cross du collège, cette délicieuse cure de gadoue et d’asphalte, a été annulé pour cause de météo dégueulasse. À la place, les 5ème ont été parqués dans la salle polyvalente dans laquelle on leur passe Intouchables autour duquel ils sont censés débattre.

C’est sans doute mon côté bobo, mais ça m’énerve qu’on passe forcément ce film-là au môme d’Ylisse. Ils auraient été en 3ème, on aurait eu droit à Bande de filles. Non pas que je nie les qualités de ces films (encore que pour Intouchables… nan, ne rouvrons pas le dossier). J’ai une conception très aristocratique du collège, et m’attache à ne montrer, envers et contre tout, que des supports que les mômes ont eu peu de chance de découvrir ailleurs qu’au collège. Qu’on se rabatte sur le cliché du “vivre-ensemble” (ksssssssss !) dès qu’il faut occuper les mômes un jour de pluie me hérisse. Ah, on me signale à l’oreillette que c’était quand même bien pratique pour occuper des gamins en ébullition et donc de fermer ma grande bouche.

Révisions avec les 3ème Orphée. “Monsieur, on pourra refaire le contrôle ? Parce que là je vais le rater.” me demande A. avant même de commencer son devoir. Mouvement d’assentiment dans la classe. Je les rassure. On le refera autant de fois qu’il faut. Ce n’est qu’alors qu’ils se mettent au travail sans peur. J’ai l’impression que cette promesse a le goût des douze kilos d’ail livrés au château du comte Dracula. Peu importe que ça fonctionne ou pas, les mômes y croient. À première vue les copies sont excellentes.

Latin. Une gamine que je ne connais pas vient s’asseoir dans la classe.

“Qui êtes-vous ?
– Ils ont dit que je pouvais venir faire du latin.
– Qui ça ils ?
– A la vie scolaire.
– Les surveillants ?
– Oui. Non. Je sais pas.”

Je ne m’étonne même plus. Les surveillants connaissent parfaitement les élèves et réciproquement, mais dès qu’il s’agit de les désigner, de comprendre qui fait quoi à la vie scolaire, c’est le fog londonien pour les chiards. Nullement découragé, je poursuis mes investigations.

“Qui. Vous. A. Dit. De. Venir. Ici ?
– La vie scolaire. Avec la barbe.
– M. B., le CPE ? 
– Oui.”

Je trouve plus qu’étonnant que M. B. ait inscrit sans m’avertir cette évaporée dans mon cours, mais je lui trouve un coin où s’asseoir. Mon objectif avoué est d’arriver à 40 5ème latinistes, histoire de voir la tête de mon inspectrice, des fois qu’elle souhaite se pointer, depuis huit ans que je l’attends.
Les mômes travaillent gentiment sur leur diaporama autour des grands mythes gréco-romains..

“Monsieur, est-ce que je pourrais montrer celui-là en plus ? Je l’ai fait pour m’amuser ce week-end.”

J. sort son téléphone portable et me dévoile une présentation à côté de laquelle mon modèle ressemble à Nadine Morano à côté de Aung San Suu Kyi. D’une voix claire et déliée, la gamine commente les images qui virevoltent. 

“Je… pense que oui, vous pourrez la montrer en bonus… Eventuellement.”

Vie de classe. Les 3ème Orphée sont inquiets, les 3ème Orphée ont appris qu’il n’y a plus assez de place au lycée C., leur premier lycée de secteur, et que du coup ils iront à M., le second.

“Pas question d’aller à M. monsieur !
– Pourquoi ?
– Il est nul !
– Comment le savez-vous ? 
– Tout le monde le dit.
– En fait, il faudrait qu’il y ait un lycée à Ylisse, monsieur, pourquoi il n’y en construisent pas un ?
– Peut-être parce qu’Ylisse a mauvaise réputation ?
– N’importe quoi monsieur, comment ça se fait ?
– Parce que tout le monde le dit et qu’on les croit.
– N’importe quoi, pourquoi les gens sont si naïfs ?”

Oui, hein ?

Je passe une excellente soirée, durant laquelle je me ridiculise consciencieusement (ce qui est ma définition d’une soirée réussie). Avec juste une minuscule pointe de culpabilité : aurais-je le courage de mettre à jour ce qui n’était, jusque là, qu’un bête cahier de brouillon ?

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