
Réunion-gâteaux pour commencer, ce jeudi se présente bien. Discussion autour de l’Histoire des Arts, et d’une visite que les élèves doivent effectuer sur le site de l’une des oeuvres. M., la collègue d’Arts Plastiques nous explique que non, elle n’organisera pas la visite comme la direction le lui a demandé. Parce que former l’ensemble des 3èmes sur ladite épreuve en plus de ses cours de discipline, sans même être titulaire du poste, c’est un peu beaucoup.
Un peu beaucoup…
Un peu beaucoup, c’est le thème de la journée. On en a aussi un peu beaucoup demandé à T., hier, qui a dû improviser en moins de deux heures une exploitation pédagogique d’Intouchables lorsque le cross du collège a été annulé pour cause d’intempéries, parce qu’absolument aucun plan de secours n’avait été envisagé, malgré une alerte météo. “Je ne dis pas que je ne voulais pas dépanner, je dis qu’on considère que c’est normal.” Ça plus ça plus ça. Au-delà des cours, palier aux imprévus, sans cesse.
Les nouveaux collègues découvrent que c’est un mode de fonctionnement normal à Ylisse. Parce que la con-ti-nui-té-du-ser-vice-pu-blic. Enseigne, réagis, improvise. Ce dernier mot m’exaspère. Improviser. Peut-être ai-je une trop haute idée du métier d’enseignant mais il me semble insupportable de devoir toujours jongler avec les imprévus. Accueillir sans formation des élèves handicapés. Assurer des cours de lettres classiques sans être enseignant de lettre classique. Organiser une journée de cours à partir de rien.
Cercle vicieux : on est accusé de je-m’en-foutisme si l’on refuse, pas reconnu si l’on accepte. Ma médaille de “responsable des nouveaux arrivants” brûle un peu quand j’entends les voix qui vont en s’usant. Pas eux. Pas eux. Mais comment les préserver ?
Élection des représentants du personnel. Rien n’est installé dans le bureau de vote. En catastrophe on réunit le matériel de vote : urne de guingois, enveloppes dépareillés, cette élection prend l’eau. Mais nous déposons notre petit bulletin (une seule liste) dans l’urne.
Pause de midi : V. nous invite à aller voir sa chorale d’élèves. En plus de la classe CHAM (classe à options musique), quelques mômes volontaires. Certains que j’ai en classe. M, Q et… A. Que diable A. fait-il ici ?
Je pratique A. depuis deux ans et il doit être responsable de 12% de mon ulcère. Un môme dont les capacités à bosser sont englouties par des hectolitres d’immaturité dans lesquels il nage avec délice. “Je suis un sale gamin”, me répète-t-il fréquemment.
Et donc, A. prend sur sa précieuse pause de midi pour venir chanter avec des 6èmes et deux pestouilles de 3ème…
Dans la pièce, il est le seul à avoir mué. Récemment. A. chante et sort son albatros. Une voix de douze tonnes, trop large et trop grave pour lui, qu’il peine à déplacer. Il souffle, pousse et tire, déplace quatre notes avec peine. En chuchotant. Il me regarde, je lui cligne de l’oeil. “Plus fort A. je ne vous entends pas !” Il me sourit, incrédule. Je fronce les sourcils, il s’exécute. Il atteint presque six notes.
Sortie. Je croise L. un ancien élève d’Ylisse, je ne l’ai jamais eu, mais il s’est pris pour moi d’une affection inexplicable. Il parle d’un souffle.
“Ça va monsieur ou bien ? Moi oui, seconde, et R. il vous salue. Quelques petits rapports mais tout va bien. Moi aussi, impeccable, vous partez là monsieur ? RER et tout ?”
À ses côtés, A. que je ne connais que de réputation en salle des profs et également parce que je l’ai retiré manu militari du dos d’une de mes élèves qu’il semblait prendre pour un canasson.
“Mdr le prof il va prendre le bail du RER…”
L. le foudroie du regard.
“Genre le prof il vient en RER pour nous donner cours et tu respectes pas ? Tu me déçois.”