
Aujourd’hui, je me suis enfui. Évasion prévue, négociée sur document officiel. “Demande d’absence pour raison personnelle” que ça s’appelle. “Laissée à libre appréciation du chef d’établissement” que ça dit. Le chef d’établissement a accepté. Impression de quitter le navire.
Ça devient de plus en plus rare. À Ylisse, semble régner cette hantise de “perdre du temps de cours”. L’idéal : que nous puissions apporter aux mômes tout ce qu’il y a à savoir sans jamais quitter les quatre murs du bahut. Tous les profs, toujours au top, toujours présents à l’appel.
Ce qui amène à des situations ubuesques : l’autre jour, panne de RER. Je préviens les cheffes que certains collègues risquent de galérer pour arriver à l’heure (je n’ai pas galéré pour arriver à l’heure, c’est l’un des avantages d’être légèrement détraqué et de systématiquement arriver au bahut avec 50mn d’avance, même si c’est pour ensuite fixer intensément la table en laminé de la salle des profs). Moralité : B., qui parvient à se pointer avec 2 mn d’avance en défiant toutes les lois de la physique se retrouve sommée de justifier un retard.
De moins en moins de sorties aussi. “Parce que pendant ce temps, les autres classes perdent-du-temps-de-cours.” Du coup, on fait venir des intervenants de l’Institut du Monde Arabe dans les classes plutôt que d’y amener les mômes.
La semaine dernière, je bavardais dans les couloirs avec S. et H. qui s’attardaient à la sortie de leur cours :
“Monsieur, vous savez que les 6èmes sont allés en sortie au bord du lac d’Ylisse ?
– C’est une bonne idée. Vous y allez souvent ?
– Bah non ! C’est trop loin !
– Vos parents ne vous y amènent pas.”
Petit rire poli. J’ai l’impression d’avoir demandé si les welsh corgis d’Elisabeth II nous seraient servis au dîner.
“Monsieur…”
Les lacs d’Ylisse sont à 30 minutes à pied de leurs immeubles.
La géographie se déploie sous les hublots de mon avion. Libre. Pour le moment.