
Dans un grand élan de mansuétude, notre photocopieuse a attendu la dernière semaine avant les vacances de la Toussaint avant de tomber en panne. Du coup, nous nous lançons dans un rituel d’exorcisme compliqué, à base d’imprécations compliquées, de manipulation d’entrailles robotiques (même s’il NE FAUT PAS TOUCHER LA PHOTOCOPIEUSE QUAND ELLE EST EN PANNE Hashtag tête de mort de l’Intendant) et de quelques discrets coups de tatanne.
Devant l’indifférence totale de la machine, nous nous rabattons sur ce que nous pouvons : impression par dizaines sur la modeste imprimante d’appoint, utilisation du “duplicopieur” (dont personne n’a jamais réussi à se servir correctement) ou choix du one-man-show pour le prochain cours.
Les 3ème Orphée achèvent leur travail de groupe avec une concentration remarquable. Et là, je commets l’impardonnable erreur. Avec de débiles trémolos dans la voix, je les félicite pour leur sérieux et leur implication. L’heure suivante, j’apprends que W., tout juste de retour d’exclusion, a chourravé son téléphone à un camarade, tandis que l’ensemble de la classe décidera de prendre le cours d’Histoire-Géo pour le dernier salon où l’on cause.
3ème Tortipouss. Là, pour le coup, le travail est nettement plus chaotique. I. se prend la tête avec son binôme, une sombre histoire de préférer PES à FIFA, ou un truc tout aussi capital.
“C’est bon, c’est ma vie, qu’est-ce que ça peut te faire ?”
Je le foudroie du regard. Le môme soutient sans broncher les éclairs divins et m’adresse un sourire, avant de bondir sur ses pieds.
“Pardon monsieur. C’est bon, c’est mon schéma narratif, t’en as quelque chose à faire de ma situation initiale, il t’intéresse, mon élément perturbateur ?”
À la sortie, I. bombe le torse, carnet vierge de la moindre sanction.
“Putain comment tu fais pour le faire rire, le prof ?”
Bon prince, il refuse de dévoiler son secret.
Entrevue entre la maman de H., le gamin, Y. le CPE et moi-même. Madame maman de H. est inquiète, son fils ne travaille pas assez. Nous opinons gravement du chef. Nous proposons notre petit arsenal de mesures bienveillantes : tutorat, aide aux devoirs, fiche d’objectif. H. a sur les lèvres un sourire poli et le regard à trois mille kilomètres. Y. conclut l’entretien
“H., vous n’avez rien à dire ?
– Ben non.
– Pas même que vous ferez des efforts.
– Ben… je sais pas. J’accepte ce que vous dites.”
Pause. M. frappe à la porte de la salle des profs, M. est outrée, M. ne fera pas l’option maths qu’on lui propose et c’est comme ça. D’ado blondinette rigolote, M. s’est muée pour le coup en princesse insupportable. Moyennement motivée à l’idée d’argumenter avec une ado hargneuse au bout de six heures de cours, je tente mollement.
“Ça vous servira pour l’année prochaine.
– N’importe quoi, je veux être reporter photographe, je vous l’ai déjà dit en plus monsieur.
– Même les reporters photographes sont passés par la seconde et ont fait des maths.
– Mais c’est bon, j’ai mon niveau j’ai mon niveau, ça va. Je vais pas changer pour vous faire plaisir !”
Je finis par sèchement lui recommander d’échanger sa place avec un autre élève. Sale impression d’avoir perdu une manche avec ma future ado de fille.
Latin. Comme tous les lundis après midi, bordel sans nom dans les couloirs. Entre deux heures quelques anciens élèves viennent faire un tour dans la salle où mes élèves profitent de leur pause pour se faire réciter les divinités infernales (les 4èmes latinistes sont de très grands malades).
Avec leurs grands sourires provocateurs, les 3èmes s’installent.
“Vous racontez quoi monsieur ?
– La légende de Tantale, ça vous intéresse ?
– Faut voir. “
Et tandis que je déroule, durant les cinq minutes entre les deux sonneries, l’horrible histoire du roi-ogre, les mômes se détendent un peu. C’est là que ça me frappe. Ils se mettent à l’abri du chaos qu’ils ont engendré. Qui leur va aussi bien qu’une paire d’escarpin à Hulk.
J-T passe sa tête par la porte. J-T, responsable à lui tout seul de 30% du chaos ambiant.
“Hey, Mister S. ! (je n’anonyme pas ici. Il m’appelle vraiment ainsi)
– Hey J-T.
– Vous allez bien ? Je peux venir en latin ?”
Je lui fais signe de s’installer. Il hausse gentiment les épaules en secouant la tête.
Des fois j’aimerais le prendre par les épaules, le forcer à rester une heure. Deux. Trois. Mais là c’est mon ego qui parle. Cette putain de vanité qui te fait croire que tu peux sauver l’élève qui énerve tout le monde sauf toi.
Sauf que c’est facile de pas s’énerver contre J-T, quand c’est juste le môme qui te sourit, une fois par semaine, et t’appelle Mister S. Ceux à qui je dois quelque chose, c’est W., de retour d’exclusion, c’est H., sur qui tout glisse, c’est M. et sa mèche.