Mardi 13 octobre

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“J’ai perdu mes nerfs !”

J’en reste comme deux ronds de flanc. L., outrageusement maquillée, L. dont le langage ferait rougir quatre régiments de la légion étrangère, L., donc, emploie une expression de poitrinaire du XIXe siècle. Elle a “perdu ses nerfs”. Et s’est mise à brailler des amabilités à base de reconversion professionnelle maternelle, parce qu’un môme, par le hublot de la salle 118, lui a fait un doigt. 
Ça devient insupportable. De plus en plus de chiards traînent dans les couloirs. Chose qui n’arrivait jamais l’année dernière. Si ça continue, je crains que…

“C’est le paradis ici !”

C’est quelques instants plus tard, c’est en salle des profs. B. me regarde de ses yeux immenses, encore un peu agrandis par ses lunettes rondes. Je lève un regard incrédule. Elle sourit largement et me raconte, avec un rire poli, les 9 heures qu’elle effectue à Seven Sisters, à quelques kilomètres. En une semaine, elle s’est faite insulter, balancer une trousse à la gueule, agresser verbalement par un parent. 

“C’est pour ça, je me dis, ici c’est tellement bien. Mais je m’en irai quand même.”

B. ne reste jamais longtemps au même poste. Trois ans, pour elle, c’est le maximum. Son statut de contractuelle, naufragée perpétuelle de l’Éducation Nationale lui convient tout à fait. Je la regarde avec trois mille degrés d’admiration dans les pupilles.

“Il faut voir d’autres choses, d’autres façons d’enseigner. Plus de trois ans je ne pourrai pas. Comment tu fais ?”

Je m’apprête à lui raconter, avec une fierté débile, comment je choisis de muter, quand C. débarque, des larmes d’hilarité aux yeux.

“Je suis une mauvaise élève !”

Entre deux hoquets, elle nous explique qu’elle est partie du stage méditation auquel elle participe avec les enseignants de la 6ème “Empathie” (ce qui semble signifier que les autres classes en sont dépourvus… ce qui n’est peut-être pas faux). 

“On est censé manger en silence, regarder notre nourriture, écouter le cri du roulé au jambon…”

Il faut reconnaître que les efforts déployés pour former les enseignants d’Ylisse atteignent parfois d’étranges extrémités. 

13h30 Il y a C., il y a T., il y a moi. Et d’autres, mais pour le moment ça ne compte pas. On discute, tous les trois. Le photographe, le musicien, l’écrivaillon. De ce qu’on crée, des sons qu’il sculpte, des images qu’il capture. C’est un moment très beau, très narcissique, on a les yeux qui brillent. Pendant un quart d’heure, on est des princes. Des fois ça fait du bien de passer une couronne.

Après-midi, je suis censé pousser un ronflon aux 3ème Orphée suite à leur bordel de la veille. J’opte pour la colère froide, c’est encore ce qui réussit le mieux. J’ai les mots abrupts, le regard froid. Je laisse lourdement choir les mots. “Déçu.” “Confiance.” “Malhonnêteté.” 
Regards blessés. Les pupilles d’ados sont très fortes pour ça. J’ignore la vague de culpabilité qui me submerge, tout comme mon envie de me jeter à leurs pieds en hurlant “mais c’est pas graaaaveuh, je vous aime en faaaaiteuh !” et enchaîne sur une activité austère dans un silence de mort. Me sens poisseux.

S. : “Monsieur, ça veut dire quoi dans le texte nictation ?
– Wesh comment tu parles au prof ! Nictation toi-même !”

On rit tous un peu trop fort. S. m’adresse un sourire triste.

Retour dans la voiture de V.. Je tempête à nouveau contre M. qui continue à se la jouer princesse au petit poids.

“En même temps, M. c’est l’une des seules qui n’a pas de problèmes lourds chez elle.
– Oui, ils sont quelques-uns comme ça à Ylisse. Ils font du parkour, ils sortent entre eux… La jeunesse dorée de la cité quoi…
– Dorée mais en plaquée alors.
– Oui, faut passer du coca pour la décaper !”

On rit tous. Un peu trop fort.

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