
Je me traîne jusqu’à la salle de sport avec une mauvaise volonté digne d’un 5ème. J., le prof de philo qui n’a pas l’opinion la plus haute des profs de collège me demande si je souhaite enseigner dans l’académie de Paris un jour.
“Pourquoi pas. Mais étant donné que les places de prof de lettres modernes sont à peu près aussi rares que les jours sans que Nadine Morano ne me donne envie de stériliser la planète…
– Ben passe l’agrégation de lettres classiques. Il y a plein de places. Et tu fais latin cette année, non ?”
Je le remercie de ses précieux conseils en me retenant très fort de rire, à la pensée d’un jury d’agrégation à qui j’expliquerai que je suis presque à la page 67 du manuel de latin de 3ème et que je me souviens qu’en grec, on dit Alpha et Omega a cause de l’introduction de Xenogears.
Au retour de la séance, entre deux râles, il lâche :
“Ça aide quand même. Ça. Le corps. On est plus. Concrets.”
Concrets. C’est peut-être ce qui m’évite quelques peu les bousculades dans les couloirs cette année. J’ai un corps, je ne le subis plus. Au royaume des purs esprits de la pédagogie, s’incarner est un sacré talent. Note aux futurs profs : se prévoir une séance de torture hebdomadaire à base de squats, pompes et sauts de grenouille. On y gagne en présence ce qu’on y perd en dignité (et vu la dignité qu’on y perd, c’est sans hésiter un investissement qui vaut le coup).
Déjeuner et séance de boulot avec T. Je peux enfin lâcher les paroles de Cheffe que je rumine depuis le conseil pédagogique d’hier soir.
“Désormais, les élèves ont tous un métro d’avance sur nous. On ne peut plus les impressionner par le savoir, il faut leur montrer que ce savoir, comme dans la vraie vie, peut être utile.”
Le savoir. Les yeux des 5èmes quand je leur expliquait la légende des fileuses du Destin, du Fatum, les premières fées. Que le nom secret, le nom de pouvoir de la Fée Morgane est Fata Morgana, et qu’il vient de la nuit des temps.
Le savoir. Le mot honneur lâché au milieu des 3èmes Orphée. C’est quoi l’honneur, pour lequel on se bat, on souffre, on tue, parfois ? Peut-être que le savoir peut le rendre un peu moins terrifiant.
Le savoir. Qui se doit de ployer devant la “vraie vie”. Mais cette “vraie vie”, ce sont nos collégiens qui la dessineront. Avec pour modèle ce que nous leur aurons donné. Un modèle où le “savoir”, marche, docile, au bout de sa laisse. Pas de rébellion. Pas de surprise.
Ne pas oublier. Qu’une laisse peut être tirée dans les deux sens.
Bibliothèque. La préparation des cours, le terrain de jeu des profs. Pendant quelques heures, nous bâtissons. Assemblons les textes, les images, les concepts. Répartissons les heures. L’ouvrage final a de la gueule, créneaux, mâchicoulis.
L’ouvrage final. Un grand bâtiment de savoir. Que les mômes parcourront, dans lequel ils courront, même si c’est interdit, où les grandes pièces toutes noires feront un peu peur mais pas trop. Un château qui deviendra le leur.
Parce qu’ils auront accepté d’être impressionnés.