Lundi 12 octobre

Dans un grand élan de mansuétude, notre photocopieuse a attendu la dernière semaine avant les vacances de la Toussaint avant de tomber en panne. Du coup, nous nous lançons dans un rituel d’exorcisme compliqué, à base d’imprécations compliquées, de manipulation d’entrailles robotiques (même s’il NE FAUT PAS TOUCHER LA PHOTOCOPIEUSE QUAND ELLE EST EN PANNE Hashtag tête de mort de l’Intendant) et de quelques discrets coups de tatanne. 
Devant l’indifférence totale de la machine, nous nous rabattons sur ce que nous pouvons : impression par dizaines sur la modeste imprimante d’appoint, utilisation du “duplicopieur” (dont personne n’a jamais réussi à se servir correctement) ou choix du one-man-show pour le prochain cours.

Les 3ème Orphée achèvent leur travail de groupe avec une concentration remarquable. Et là, je commets l’impardonnable erreur. Avec de débiles trémolos dans la voix, je les félicite pour leur sérieux et leur implication. L’heure suivante, j’apprends que W., tout juste de retour d’exclusion, a chourravé son téléphone à un camarade, tandis que l’ensemble de la classe décidera de prendre le cours d’Histoire-Géo pour le dernier salon où l’on cause. 

3ème Tortipouss. Là, pour le coup, le travail est nettement plus chaotique. I. se prend la tête avec son binôme, une sombre histoire de préférer PES à FIFA, ou un truc tout aussi capital.
“C’est bon, c’est ma vie, qu’est-ce que ça peut te faire ?”

Je le foudroie du regard. Le môme soutient sans broncher les éclairs divins et m’adresse un sourire, avant de bondir sur ses pieds.

“Pardon monsieur. C’est bon, c’est mon schéma narratif, t’en as quelque chose à faire de ma situation initiale, il t’intéresse, mon élément perturbateur ?”

À la sortie, I. bombe le torse, carnet vierge de la moindre sanction.

“Putain comment tu fais pour le faire rire, le prof ?”

Bon prince, il refuse de dévoiler son secret.

Entrevue entre la maman de H., le gamin, Y. le CPE et moi-même. Madame maman de H. est inquiète, son fils ne travaille pas assez. Nous opinons gravement du chef. Nous proposons notre petit arsenal de mesures bienveillantes : tutorat, aide aux devoirs, fiche d’objectif. H. a sur les lèvres un sourire poli et le regard à trois mille kilomètres. Y. conclut l’entretien

“H., vous n’avez rien à dire ?
– Ben non.
– Pas même que vous ferez des efforts.
– Ben… je sais pas. J’accepte ce que vous dites.”

Pause. M. frappe à la porte de la salle des profs, M. est outrée, M. ne fera pas l’option maths qu’on lui propose et c’est comme ça. D’ado blondinette rigolote, M. s’est muée pour le coup en princesse insupportable. Moyennement motivée à l’idée d’argumenter avec une ado hargneuse au bout de six heures de cours, je tente mollement.

“Ça vous servira pour l’année prochaine.
– N’importe quoi, je veux être reporter photographe, je vous l’ai déjà dit en plus monsieur.
– Même les reporters photographes sont passés par la seconde et ont fait des maths.
– Mais c’est bon, j’ai mon niveau j’ai mon niveau, ça va. Je vais pas changer pour vous faire plaisir !”

Je finis par sèchement lui recommander d’échanger sa place avec un autre élève. Sale impression d’avoir perdu une manche avec ma future ado de fille.

Latin. Comme tous les lundis après midi, bordel sans nom dans les couloirs. Entre deux heures quelques anciens élèves viennent faire un tour dans la salle où mes élèves profitent de leur pause pour se faire réciter les divinités infernales (les 4èmes latinistes sont de très grands malades). 
Avec leurs grands sourires provocateurs, les 3èmes s’installent. 

“Vous racontez quoi monsieur ?
– La légende de Tantale, ça vous intéresse ?
– Faut voir. “

Et tandis que je déroule, durant les cinq minutes entre les deux sonneries, l’horrible histoire du roi-ogre, les mômes se détendent un peu. C’est là que ça me frappe. Ils se mettent à l’abri du chaos qu’ils ont engendré. Qui leur va aussi bien qu’une paire d’escarpin à Hulk. 
J-T passe sa tête par la porte. J-T, responsable à lui tout seul de 30% du chaos ambiant.

“Hey, Mister S. ! (je n’anonyme pas ici. Il m’appelle vraiment ainsi)
– Hey J-T. 
– Vous allez bien ? Je peux venir en latin ?”

Je lui fais signe de s’installer. Il hausse gentiment les épaules en secouant la tête. 
Des fois j’aimerais le prendre par les épaules, le forcer à rester une heure. Deux. Trois. Mais là c’est mon ego qui parle. Cette putain de vanité qui te fait croire que tu peux sauver l’élève qui énerve tout le monde sauf toi.

Sauf que c’est facile de pas s’énerver contre J-T, quand c’est juste le môme qui te sourit, une fois par semaine, et t’appelle Mister S. Ceux à qui je dois quelque chose, c’est W., de retour d’exclusion, c’est H., sur qui tout glisse, c’est M. et sa mèche. 

Dimanche 11 octobre

Et le dimanche on s’évade.

Je pratique assez peu les chaînes Youtube (j’en suis le nombre astronomique de 12). Dirty Biology est l’une d’elle.

Parce que les sciences je n’y connais rien, parce que j’ai l’impression qu’on me parle simplement sans me prendre pour un débile, parce que je peux écouter en faisant autre chose, parce que c’est documenté, parce que Léo Grasset est quand même vachement mignon, parce que même si ses vidéos sont incomplètes, elles ouvrent la voie vers tout un tas de lectures et d’autres vidéos alléchantes et parce que ça me donne l’impression d’être à peu près à la page, niveau culture Internet (l’utilisation de l’expression “à la page” venant d’annuler les efforts précédemment cités).

Bon visionnage !

Samedi 10 octobre

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Mariage d’E. et T. Suis planté sous une arche de fleurs et de plantes grimpantes. Les jointures pâles, verrouillées sur une poignée de feuilles, je parle d’eux. J’ai dans la gorge une boule de billard, dans le ventre une balle de bowling. Le texte se déroule, et puis je babafouille.

La babafouille, je l’ai attrapée depuis mon premier jour d’enseignement. Un micro-bégayement, une ornière dans les mots. Personne ne la perçoit que moi, et je dispose de quatre nano-secondes pour y remédier, avant qu’elle ne s’amplifie, ne devienne audible. En classe c’est jouable. Mais maîtriser le filet de voix étranglé qui me sort des lèvres ? Je pourrais aussi tenter un salto arrière avec des haltères.

Je vais tout planter, la prochaine syllabe va être une catastrophe.

Sauf que. Sauf que huit années à parler devant des classes, huit années à me convaincre que ce que je dis vaut, doit être écouté, huit années à me battre contre cette gorge, cette langue, ce larynx me portent secours. Non je ne vais rien planter, parce que c’est mon travail. Aujourd’hui plus que jamais. 

Ce n’est rien, c’est fugitif. C’est énorme. Le masque du prof me plane un instant au-dessus du visage, je me reprends. Et je termine mon discours,

Dîner. Quelqu’un vient me parler de ce que j’ai lu sous l’arche. “Le métier, c’est le métier !” Ce soir, ce n’est pas une blague.

Texto. Par un hasard débile, D. et T. viennent de se rencontrer à une soirée. D. est un ami que je n’ai jamais vu au-delà du périphérique parisien, T. est un collègue. Je reste un instant incrédule. Je n’arrive pas à faire la jonction. Ces deux univers n’ont rien à faire ensemble.
E. et T. dansent. Ils sont très beaux, ils sont heureux. Et tout à l’heure sous l’arche, à 6 heures de route d’Ylisse j’ai pu le leur dire sans trop trembler parce que je suis prof. 

Je réponds au texto. 

Vendredi 9 octobre

Aujourd’hui, je me suis enfui. Évasion prévue, négociée sur document officiel. “Demande d’absence pour raison personnelle” que ça s’appelle. “Laissée à libre appréciation du chef d’établissement” que ça dit. Le chef d’établissement a accepté. Impression de quitter le navire. 

Ça devient de plus en plus rare. À Ylisse, semble régner cette hantise de “perdre du temps de cours”. L’idéal : que nous puissions apporter aux mômes tout ce qu’il y a à savoir sans jamais quitter les quatre murs du bahut. Tous les profs, toujours au top, toujours présents à l’appel.

Ce qui amène à des situations ubuesques : l’autre jour, panne de RER. Je préviens les cheffes que certains collègues risquent de galérer pour arriver à l’heure (je n’ai pas galéré pour arriver à l’heure, c’est l’un des avantages d’être légèrement détraqué et de systématiquement arriver au bahut avec 50mn d’avance, même si c’est pour ensuite fixer intensément la table en laminé de la salle des profs). Moralité : B., qui parvient à se pointer avec 2 mn d’avance en défiant toutes les lois de la physique se retrouve sommée de justifier un retard. 

De moins en moins de sorties aussi. “Parce que pendant ce temps, les autres classes perdent-du-temps-de-cours.” Du coup, on fait venir des intervenants de l’Institut du Monde Arabe dans les classes plutôt que d’y amener les mômes.

La semaine dernière, je bavardais dans les couloirs avec S. et H. qui s’attardaient à la sortie de leur cours  :

“Monsieur, vous savez que les 6èmes sont allés en sortie au bord du lac d’Ylisse ?
– C’est une bonne idée. Vous y allez souvent ?
– Bah non ! C’est trop loin !
– Vos parents ne vous y amènent pas.”

Petit rire poli. J’ai l’impression d’avoir demandé si les welsh corgis d’Elisabeth II nous seraient servis au dîner.

“Monsieur…”

Les lacs d’Ylisse sont à 30 minutes à pied de leurs immeubles. 

La géographie se déploie sous les hublots de mon avion. Libre. Pour le moment.

Jeudi 8 octobre

Réunion-gâteaux pour commencer, ce jeudi se présente bien. Discussion autour de l’Histoire des Arts, et d’une visite que les élèves doivent effectuer sur le site de l’une des oeuvres. M., la collègue d’Arts Plastiques nous explique que non, elle n’organisera pas la visite comme la direction le lui a demandé. Parce que former l’ensemble des 3èmes sur ladite épreuve en plus de ses cours de discipline, sans même être titulaire du poste, c’est un peu beaucoup.

Un peu beaucoup…

Un peu beaucoup, c’est le thème de la journée. On en a aussi un peu beaucoup demandé à T., hier, qui a dû improviser en moins de deux heures une exploitation pédagogique d’Intouchables lorsque le cross du collège a été annulé pour cause d’intempéries, parce qu’absolument aucun plan de secours n’avait été envisagé, malgré une alerte météo. “Je ne dis pas que je ne voulais pas dépanner, je dis qu’on considère que c’est normal.” Ça plus ça plus ça. Au-delà des cours, palier aux imprévus, sans cesse. 

Les nouveaux collègues découvrent que c’est un mode de fonctionnement normal à Ylisse. Parce que la con-ti-nui-té-du-ser-vice-pu-blic. Enseigne, réagis, improvise. Ce dernier mot m’exaspère. Improviser. Peut-être ai-je une trop haute idée du métier d’enseignant mais il me semble insupportable de devoir toujours jongler avec les imprévus. Accueillir sans formation des élèves handicapés. Assurer des cours de lettres classiques sans être enseignant de lettre classique. Organiser une journée de cours à partir de rien.
Cercle vicieux : on est accusé de je-m’en-foutisme si l’on refuse, pas reconnu si l’on accepte. Ma médaille de “responsable des nouveaux arrivants” brûle un peu quand j’entends les voix qui vont en s’usant. Pas eux. Pas eux. Mais comment les préserver ?

Élection des représentants du personnel. Rien n’est installé dans le bureau de vote. En catastrophe on réunit le matériel de vote : urne de guingois, enveloppes dépareillés, cette élection prend l’eau. Mais nous déposons notre petit bulletin (une seule liste) dans l’urne.

Pause de midi : V. nous invite à aller voir sa chorale d’élèves. En plus de la classe CHAM (classe à options musique), quelques mômes volontaires. Certains que j’ai en classe. M, Q et… A. Que diable A. fait-il ici ?

Je pratique A. depuis deux ans et il doit être responsable de 12% de mon ulcère. Un môme dont les capacités à bosser sont englouties par des hectolitres d’immaturité dans lesquels il nage avec délice. “Je suis un sale gamin”, me répète-t-il fréquemment.

Et donc, A. prend sur sa précieuse pause de midi pour venir chanter avec des 6èmes et deux pestouilles de 3ème…
Dans la pièce, il est le seul à avoir mué. Récemment. A. chante et sort son albatros. Une voix de douze tonnes, trop large et trop grave pour lui, qu’il peine à déplacer. Il souffle, pousse et tire, déplace quatre notes avec peine. En chuchotant. Il me regarde, je lui cligne de l’oeil. “Plus fort A. je ne vous entends pas !” Il me sourit, incrédule. Je fronce les sourcils, il s’exécute. Il atteint presque six notes. 

Sortie. Je croise L. un ancien élève d’Ylisse, je ne l’ai jamais eu, mais il s’est pris pour moi d’une affection inexplicable. Il parle d’un souffle.

“Ça va monsieur ou bien ? Moi oui, seconde, et R. il vous salue. Quelques petits rapports mais tout va bien. Moi aussi, impeccable, vous partez là monsieur ? RER et tout ?”

À ses côtés, A. que je ne connais que de réputation en salle des profs et également parce que je l’ai retiré manu militari du dos d’une de mes élèves qu’il semblait prendre pour un canasson. 

“Mdr le prof il va prendre le bail du RER…”

L. le foudroie du regard.

“Genre le prof il vient en RER pour nous donner cours et tu respectes pas ? Tu me déçois.”

Mercredi 7 octobre

Aujourd’hui, la chaîne de mails qui domine dans ma boîte professionnelle est “Qui amène quel gâteau pour les réunions de demain ?” Entre ça et le compte-rendu du conseil de discipline de M., le bahut a des allures de douche écossaise.

Coup d’oeil sur le logiciel de vie scolaire. Les mômes continuent à tester la fonction “Discussion avec les enseignants”. À tous points de vue. Certains la prennent comme une hotline pour leurs devoirs, d’autres tentent une blagounette, les derniers balancent deux trois confessions, l’air de ne pas y toucher.

L’air de ne pas y toucher. Toujours délicat, d’accueillir le secret d’un élève, quel qu’il soit. De démêler l’exagération du tragique, l’urgence de l’anodin. Les mômes manipulent le langage comme Doctor Who la logique : sans trop savoir qu’en faire. 
Du coup, souvent, je me défausse : infirmière, assistante sociale, prof principal, CPE. Triage aux Urgences de l’émotion. Sauf quand arrivent les Confidences majuscules. Les vraies. Rares, celles que l’on doit garder pour soi, durant un moment, au moins. Le temps d’avoir vu les parents, d’avoir apaisé les craintes de l’élève, d’avoir plongé au fond de l’histoire.

Je déteste ce rôle, je me sens toujours un peu poisseux quand je sors d’un entretien de ce genre. Parce qu’il me met face aux limites des pouvoirs du profs. Non, ce petit sanctuaire que je tente de construire, cours après cours, n’apportera pas tout aux mômes. Oui, je dois traiter ces problèmes davantage en individu qu’en enseignant. Le brouillard me fait peur. 
Raison de plus pour en tirer les chiards. 

Mardi 6 octobre

Matinée boulot à l’appart. J’apprends par mail que le cross du collège, cette délicieuse cure de gadoue et d’asphalte, a été annulé pour cause de météo dégueulasse. À la place, les 5ème ont été parqués dans la salle polyvalente dans laquelle on leur passe Intouchables autour duquel ils sont censés débattre.

C’est sans doute mon côté bobo, mais ça m’énerve qu’on passe forcément ce film-là au môme d’Ylisse. Ils auraient été en 3ème, on aurait eu droit à Bande de filles. Non pas que je nie les qualités de ces films (encore que pour Intouchables… nan, ne rouvrons pas le dossier). J’ai une conception très aristocratique du collège, et m’attache à ne montrer, envers et contre tout, que des supports que les mômes ont eu peu de chance de découvrir ailleurs qu’au collège. Qu’on se rabatte sur le cliché du “vivre-ensemble” (ksssssssss !) dès qu’il faut occuper les mômes un jour de pluie me hérisse. Ah, on me signale à l’oreillette que c’était quand même bien pratique pour occuper des gamins en ébullition et donc de fermer ma grande bouche.

Révisions avec les 3ème Orphée. “Monsieur, on pourra refaire le contrôle ? Parce que là je vais le rater.” me demande A. avant même de commencer son devoir. Mouvement d’assentiment dans la classe. Je les rassure. On le refera autant de fois qu’il faut. Ce n’est qu’alors qu’ils se mettent au travail sans peur. J’ai l’impression que cette promesse a le goût des douze kilos d’ail livrés au château du comte Dracula. Peu importe que ça fonctionne ou pas, les mômes y croient. À première vue les copies sont excellentes.

Latin. Une gamine que je ne connais pas vient s’asseoir dans la classe.

“Qui êtes-vous ?
– Ils ont dit que je pouvais venir faire du latin.
– Qui ça ils ?
– A la vie scolaire.
– Les surveillants ?
– Oui. Non. Je sais pas.”

Je ne m’étonne même plus. Les surveillants connaissent parfaitement les élèves et réciproquement, mais dès qu’il s’agit de les désigner, de comprendre qui fait quoi à la vie scolaire, c’est le fog londonien pour les chiards. Nullement découragé, je poursuis mes investigations.

“Qui. Vous. A. Dit. De. Venir. Ici ?
– La vie scolaire. Avec la barbe.
– M. B., le CPE ? 
– Oui.”

Je trouve plus qu’étonnant que M. B. ait inscrit sans m’avertir cette évaporée dans mon cours, mais je lui trouve un coin où s’asseoir. Mon objectif avoué est d’arriver à 40 5ème latinistes, histoire de voir la tête de mon inspectrice, des fois qu’elle souhaite se pointer, depuis huit ans que je l’attends.
Les mômes travaillent gentiment sur leur diaporama autour des grands mythes gréco-romains..

“Monsieur, est-ce que je pourrais montrer celui-là en plus ? Je l’ai fait pour m’amuser ce week-end.”

J. sort son téléphone portable et me dévoile une présentation à côté de laquelle mon modèle ressemble à Nadine Morano à côté de Aung San Suu Kyi. D’une voix claire et déliée, la gamine commente les images qui virevoltent. 

“Je… pense que oui, vous pourrez la montrer en bonus… Eventuellement.”

Vie de classe. Les 3ème Orphée sont inquiets, les 3ème Orphée ont appris qu’il n’y a plus assez de place au lycée C., leur premier lycée de secteur, et que du coup ils iront à M., le second.

“Pas question d’aller à M. monsieur !
– Pourquoi ?
– Il est nul !
– Comment le savez-vous ? 
– Tout le monde le dit.
– En fait, il faudrait qu’il y ait un lycée à Ylisse, monsieur, pourquoi il n’y en construisent pas un ?
– Peut-être parce qu’Ylisse a mauvaise réputation ?
– N’importe quoi monsieur, comment ça se fait ?
– Parce que tout le monde le dit et qu’on les croit.
– N’importe quoi, pourquoi les gens sont si naïfs ?”

Oui, hein ?

Je passe une excellente soirée, durant laquelle je me ridiculise consciencieusement (ce qui est ma définition d’une soirée réussie). Avec juste une minuscule pointe de culpabilité : aurais-je le courage de mettre à jour ce qui n’était, jusque là, qu’un bête cahier de brouillon ?

Lundi 5 octobre

La semaine commence avec les 3èmes latinistes 

Et M. Comme tous les élèves que je ne pige pas, M. me fout extrêmement mal à l’aise. Par certains côtés, je l’adore : pour son humour pince-sans-rire, sa dérision quant à son défaut principal -balancer ses petits camarades dès qu’ils font une connerie – et sa vivacité d’esprit. Mais M. est également un vampire qui ne supporte pas qu’on regarde ailleurs que dans sa direction et qui, malgré une maturité évidente, n’a toujours pas pigé qu’il est un peu là pour bosser de temps en temps quand même. 

Comme avec tous les élèves qui me mettent mal à l’aise je m’en veux. Depuis l’année dernière, je suis en train de passer à côté de ce que je pourrais lui apporter et vice-versa. Il est en troisième, plus que six mois pour résoudre l’énigme.

Mail furibard de cheffe. En substance : “Dites donc petit jean-foutre, on peut savoir pourquoi vous n’avez pas refilé le travail que cet élève devait faire pendant son exclusion ?” 
Je serre les dents, me rappelle que c’est la partie de mon anatomie qui me vaut le plus de compliments (je suis sexy des molaires, youhou), les détend, et explique dans les termes les plus respectueux possible que j’ai envoyé le boulot en question par mail au môme après avoir numérisé l’ensemble des cours à en faire fumer le scanner de la salle des profs. Nous sommes en 2015 et l’excuse “Ahah, bizarre, ce mail n’est pas arrivé.” a encore de beaux jours devant elle.

4 heures de 3ème, deux fois deux heures. Encore une fois, je m’aperçois du côté complètement aléatoire du boulot. Je tente une activité par groupes de quatre. Un texte ardu, plusieurs activités : lecture, vocabulaire, compréhension, argumentation, recherches… La 3ème Orphée bosse dans un silence qui ferait honte aux étudiants de la Bibliothèque Sainte Geneviève et je dois plusieurs fois faire tomber mes stylos pour créer un brin d’animation. Je tente désespérément de donner l’impression que je suis utile à quelque chose en passant dans les rangs pour prodiguer des conseils. “Ça va monsieur, on appellera quand on aura besoin de vous.” Je refoule des larmes viriles.

3ème Tortipouss. Ça bouge les tables, ça s’insulte, ça applique l’immémoriale règle du n+1 dans les groupes.

“Mettez-vous en groupes de quatre.
– On peut faire des groupes de cinq ?”

(fonctionne aussi avec des groupes de huit, neuf, dix, soixante-quinze.)

Créer des groupes équilibrés en 3ème Orphée permet une synergie positive. En 3ème Tortipouss, “l’intello” se retrouvera seul à transpirer tandis que les autres l’observeront d’un air goguenard. Du coup je laisse les groupes se créer par affinité. Après dix minutes à bavarder ferme, le groupe des mecs, des vrais, m’apostrophe.

“Vous ne nous dites rien monsieur ?
– Je ne vais pas vous forcer à bosser, hein. Le groupe des filles, des vraies, a besoin de moi en plus.”

Ça les vexe, les mecs, les vrais. À cet âge, c’est trop facile. Ça commence à s’activer. Ça ne sait pas trop comment faire, ça essaye. Je pointe deux trois trucs. Tout le monde s’y lance sauf T. T. s’active avec une concentration que je ne lui connaissais pas.

“M’sieur, je crois que j’ai inventé un truc !”

À l’aide de bandes de papier, le môme a dissimulé une partie du titre du dico avant de le compléter. Ça donne LAROUS (DE SECOUR). T. se tord de rire, et j’essaye très fort de ravaler la tendresse affligée que je ressens pour le môme. Je l’extrait manu militari du groupe avant de lui parler des surréalistes, du caviardage, et de lui donner quelques exercices sur le sujet. Après tout, on verra ça à la fin de l’année et il se met au boulot avec joie alors…

Fin de journée avec les 4èmes latinistes.

Et J. Comme tous les élèves que je ne pige pas, J. me fout extrêmement mal à l’aise. Ses résultats misérables en latin mais sa propension à tout comprendre, ses mines de môme qui découvre la séduction. Et pourtant, cette année, J. fait de son mieux pour entrer dans le rôle de la bonne élève. S’éloigne de ses copines plus douées, plus bavardes. J’essaye de me mettre dans le regard la patience que j’ai pour T. et ses caviardages hors-sujet, B. et son insolence douée, M. et ses allures de princesse à la plume leste. Mais même quand on est prof, on ne commande pas tout à fait son regard.

Il faut apprendre ses élèves.

Dimanche 4 octobre

Et le dimanche on s’évade.

Murakami et moi, c’est tout ou rien. J’ai pleuré à la lecture de Kafka sur le rivage et me suis demandé par quel miracle de masochisme j’étais parvenu à la fin de 1Q84 (un peu comme quand j’ai lu La vérité sur l’affaire Harry Québert jusqu’au bout. Brrrr !)

Ce nouveau Murakami, donc – dont j’ai la flemme de réécrire le nom – intrigue. Un roman d’adolescent qu’on aurait pris, étiré, tordu dans tous les sens pour en faire une oeuvre plus “adulte.”

L’histoire est, comme souvent chez Murakami, simple et presque anodine : Tsukuru, 36 ans, ne s’est jamais remis de cette soirée plus de dix ans auparavant, où ses quatre plus proches amis lui ont annoncé qu’ils ne souhaitaient plus jamais le voir. S’il souhaite conquérir Sara, il lui faut revenir dans son village d’enfance et comprendre ce qu’il s’est passé lors de son adolescence.

L’incolore Tsukuru… est doux et cruel. On observe cet ado de 36 ans avec la même fascination qu’on étudierait un insecte. Et ses errances déchirent lentement le coeur. 
J’ignore encore si je terminerai le bouquin avec l’impression de m’être fait floué ou en souriant. En attendant, je poursuis le grand môme.

Samedi 3 octobre

Reste d’angine + rires + bière + confidences avec les collègues fumeurs = voix en berne. 

Ma voix n’est pas pratique.

C’est peut-être pour ça que j’adore à ce point celle des autres. Et Ylisse est un sacré parc d’attraction pour les amateurs de cordes vocales. Il y a le timbre de B., capable de traverser les murs comme la définition de l’hyperbole traverse la cervelle des 3ème Tortipouss. B. doit être la seule personne que je connaisse capable de faire cours en multisalles. 
Il y a la voix so britsh de L., qui se mue, dès le passage en français, en un accent du sud à couper au couteau. Les mots de V., en vagues calmes, ou ceux de C., capables de passer du registre je-vous-aime-mes-choupinous à celui de mais-si-vous-oubliez-encore-une-fois-vos-devoirs-je-vous-éventre.

Il m’a toujours paru délirant que la formation de prof ne propose pas des cours approfondis en gestion du souffle et maîtrise du son. N’en déplaise à ceux qui estiment que plus un enseignant parle, moins les élèves sont en activité, nos cordes vocales sont notre arme numéro 1, plus encore que le véléda ou la fonction diaporama de Libre Office. (un jour je ferai du placement de produit pour des logiciels payants). 

Nous passons nos journées à monter et descendre dans les gammes, du petit mot discret à L., qu’on ne peut pas laisser écrire réponse “rayponsse”, même si c’est une dictée notée, à la grande tirade expliquant à quel point on est déçu déçu que presque personne n’ait été foutu de pondre un exposé qui ne soit pas un copier / coller de Wikipedia (que son nom soit maudit sur sept générations et que des grenouilles anthropophages dévorent ses contributeurs). 

Maîtriser sa voix, pour un prof, c’est comme tout le reste : apprendre à la connaître, en évaluer les forces, les faiblesses, et surtout ne pas chercher à appliquer les recettes lyophilisées que l’on peut vous donner. Ainsi il m’est totalement impossible d’user des infrasons dont se sert T. pour exprimer son mécontentement, pas plus que de l’amplitude sonore de C., ma voix se situant plutôt du côté du moineau tuberculeux. Du coup j’ai appris à composer. À parler sur le ton de la confidence, à créer, à travers des gazouillis peu virils pour un type de 32 ans, un petit nid douillet, où les mômes se détendent. Où à rapiécer la tapisserie sur laquelle Persée affronte Méduse dans le duel le plus silencieux du monde. 

Et puis parfois, lors d’une heure de trou, traverser lentement le couloir vers une tâche administrative quelconque, en écoutant les collègues déployer leur solfège.