
Aujourd’hui, S. me dit que je suis un super-héros. Et comme je suis débile j’oublie Icare et je la crois presque. Après tout c’est un peu vrai. J’ai réussi à arracher l’accord de principe à Cheffe que le latin serait préservé l’année prochaine. Les 3ème Orphée ont été des choupinets d’amour au forum des métiers auquel ils ont participé et, comme prévu, la séquence sur Doctor Who a plutôt bien commencé. Ce premier conseil d’administration de l’année va passer comme sur des roulettes.
Monsieur R., parent d’élève, observe le tableau prévisionnel des sorties scolaires et sourcille.
“Où est la sortie en latin ?
– C’est à dire que conformément à votre souhait qu’il y ait moins de sorties, que vous avez exprimé l’année dernière, il n’y en aura pas cette année.
– Vous avez PROMIS une sortie en latin à ma fille.”
Une dizaine de regards se braque sur moi (pour autant que je puisse voir, me sentant frappé d’une soudaine paralysie des cervicales) tandis que je fouille furieusement dans mes souvenirs pour me rappeler QUAND au nom de Junon et Minerve, j’ai pu promettre aux cinquièmes une sortie. Adepte du “dire, c’est faire” devant une classe, je pense que ce genre de serment ne m’aurait pas échappé même après une absorption massive de cervoise frelatée.
Mais il faut croire que Monsieur R. tient particulièrement à ce que je passe pour un mythomane devant des élèves, des collègues et ma hiérarchie. Il continue son réquisitoire.Je suis tenté de baisser le regard pour vérifier que je ne suis pas tout nu et que Sheldon de Big Bang Theory n’est pas en train de danser la carioca. Parce que là, je suis tenté de croire à un cauchemar.
“Je veux dire, moi j’aime le latin, votre projet je l’aurais défendu, là vous avez vendu du rêve à nos enfants.”
Du rêve. Dans un brouillard qui prend une inquiétante couleur hémoglobine, je vois les jours de juillet et août dernier filer sur une Harley Davidson tandis que je transpire, six manuels de latin ouverts devant moi.
Au lieu d’écraser la provocation d’un orteil méprisant, je fais la bêtise de contre-attaquer :
“Je peux vous dire que j’aime le latin aussi. C’est la raison pour laquelle j’ai fait le choix d’enseigner une matière qui n’est pas dans ma formation première.
– Vous dépannez quoi !”
Le gentil papa d’élève qui vient de prendre la parole m’adresse un large sourire.
Je dépanne.
J’ai des déclinaisons jusqu’aux maxillaire, la mythologie en intraveineuse.
Je dépanne.
L’empire romain qui s’étend et se rétracte “qui respire”, la famille, Romulus et Remus, E. qui souligne ses phrases en français et indique les cas en latin “parce que comme ça c’est plus facile.”
Je dépanne.
Donna et le Docteur fuyant les flammes de Pompéi, la crise de rire des élèves quand je leur explique ce qu’est un lupanar, leurs “waow” à l’idée de la naumachie.
Je. Dépanne.
Ils sont passés à autre chose. Au fait que les stages en entreprise des élèves sont vraiment trop durs, qu’on devrait vraiment faire en sorte de changer ça. Et qu’à Ylisse, les élèves ont plus de difficultés qu’ailleurs et qu’il faudrait qu’on fasse quelque chose pour ça, aussi.
C’est grotesque. “Excessif, comme tout ici”, comme le dit T. en sortant. Comme toujours dans ces moments-là, je me mue en une sorte de clown insupportable. En attendant d’avoir un peu moins l’impression d’avoir prit un train en pleine gueule.
22h20, Gare de Lyon.
“Hey !”
Un jeune type. Casquette doudoune. Il s’approche, je m’apprête à tendre les mains en signe de dénégation. Non, pas de clope.
“Vous allez travailler le matin, en RER non ?
– Oui.
– Je vous reconnais, avec votre super grande écharpe ! Je voulais vous dire, ça me fait trop rire. À demain hein !”
Il tourne les talons.
Je respire. Profondément.