Vendredi 27 novembre

Remise de contrôles avec les 5èmes latinistes. Comme toujours, je passe dans la quatrième dimension : ça renifle quand je n’ai pas inscrit l’habituel “Euge !” sur les copies, ça a les yeux brillants d’avoir raté le point bonus, ce qui barre la route à un 11/10 “Je suis bête monsieur ! Bête bête bête !” Et me voilà parti à expliqué qu’avoir écrit Vésure au lieu de Vésuve n’est pas le signe avant-coureur d’une vie ratée, passée à enchaîner les petits boulots précaires pour finir par basculer dans la délinquance.

Cette vague d’angoisse n’a visiblement pas atteint les 3ème Orphée dont la seule préoccupation semble être aujourd’hui de louer un tueur à gage pour se débarrasser des profs qui leur ont refusé les précieuses récompenses au conseil de classe de la veille. Et me voilà à réexpliquer – à mots couverts – l’inanité de ces récompenses, l’importances des appréciations et les vrais objectifs de l’année : le choix d’une orientation. Retour des questions auxquelles je réponds sans discontinuer depuis maintenant trois mois. Je finis par exploser : 

“J’ai l’impression d’être dans Un jour sans fin !
– Ah ouais ! Le film avec la marmotte ! J’ai adoré !”

Mon envie de sauter par la fenêtre est tempérée par le fait que la moitié des mômes d’Ylisse apprécient un film vieux de plus de deux ans, avec Bill Murray dedans.
Ce qui ne fait taire mon stress. Cette année, les mômes semblent souvent plus réalistes dans leurs choix d’avenir que leurs géniteurs. Telle L. L. qui s’éclate en langues (elle est déjà bilingue) et souhaite bosser dans le tourisme ou la traduction. 
“Mes parents veulent que j’aille en S, monsieur ! Alors que je galère comme pas permis pour assurer en maths ! Vous pouvez parler à mon père ?”

On va parler au père de L. Encore. Et encore. Et encore. Parce que c’est tout ce qu’il y a à faire.

3ème Tortipouss. Aujourd’hui, on attaque “Le dormeur du val”, marronnier tellement ridicule que j’attends sereinement que le cours parte en cacahuète. Ce qui n’arrive pas.

Par contre, M. prend la parole pour l’une des interventions dont elle a le secret et qui me terrorisent. Après avoir levé la main, elle questionne posément, d’une voix cinq cent fois plus audible que la mienne :

“Monsieur, pourquoi les poètes y vont-ils par quatre chemins pour exprimer leurs idées ?”

Je pourrais balayer ce genre d’intervention d’un revers de la main s’il ne s’agissait pas de M. Bonne élève, charismatique, torturée, chieuse, rebelle. À chacune de ses questions, la classe semble suspendue à ses lèvres. De ma voix la plus assurée j’explique qu’il s’agit du mode d’expression du poète. Qu’il s’adresse à une sensibilité qui n’est peut-être pas celle de M. mais qui existe, qui a ses façons de fonctionner qu’il est bon de connaître, afin de ne pas se retrouver démuni face à la poésie, tant au brevet que dans la vie. Je termine sur une question qui, le reste du temps, affirme tant ma bienveillance que mon professionnalisme mais qui, là, semble une attente de verdict :

“Ma réponse vous convient-elle ?”

Hochement de tête. Comme à chaque fois depuis le début de l’année, j’ai passé le test. Au prix d’un affolement que je ne m’explique pas. Ou plutôt si. J’ai toujours en tête les conflits entre M. et V. dont je sais qu’il fonde ses enseignements et son autorité sur des fondations si voisines des miennes. Leur relation est infiniment compliquée et ne s’arrange pas avec les années. Pour l’instant, M. accepte ce que je lui dis. Pour combien de temps ?

Café avec T. Il s’apprête à passer la certification cinéma. Un simple stage peut y préparer. Je ne me suis inscrit à aucune formation cette année. Signal d’alarme. Orientation 3ème, accueil nouveaux collègues, tutorats, préparation de la réforme. Ylisse me prend du temps. Beaucoup de temps. Attention.

Après deux heures passées à buller, les yeux dans le vague, j’entame une dernière heure de latin avec les 4èmes. Version sur les conquêtes romaines. La justification divine de leurs guerres d’expansion.

“Ils font comme les terroristes, monsieur ! Ils se servent de la religion !
– Tu racontes n’importe quoi. Déjà ils ne nient pas le modèle des vaincus. En plus, c’était il y a plus de 2000 ans.”

Dix minutes durant, ils argumentent. Manipulent les concepts et les événements. Sereinement. Pas une seule fois le ton ne monte. Ils ne demandent mon aide que pour s’assurer d’un point historique.

Sortie. Divine m’accoste. Divine la bien nommée. En 2de générale cette année. Tremblant, je lui demande comment ça se passe.

“Horriblement dur cette année. Sauf en français. Là, on voit La machine infernale. Ah, vous nous avez bien armé contre elle !”

Armer les môme contre la machine infernale… Parfois oui.

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