Jeudi 12 novembre

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Après avoir fait monter mon taux de glucose à des proportions aux limites de l’humain (la tradition du petit déjeuner du jeudi matin se maintient), je me lance dans le remplissage des bulletins d’élèves. Exercice que je déteste entre tous.

Après les trois premiers bulletins, j’ai systématiquement l’impression de m’enliser dans les sophismes et les expressions toutes faites dont je me fous à longueur de billets de blogs. Les appréciations sont un paradoxe dont je ne vois pas la sortie : peu de parents les lisent à Ylisse, fixant leur regard sur les moyennes par matières (et je doute que la suppression desdites moyennes y change quoi que ce soit mais c’est un autre débat). C’est tarte, mais le seul bulletin qui me semble un brin valable est celui où l’on pose ses fesses sur une chaise de la salle 118 en espérant qu’elle ne va pas s’effondrer sous notre poids et où l’on parle. On parle de ce qui se passe dans la classe, oui elle a tellement progressé ce trimestre, oui c’est difficile mais elle va s’en sortir, oui c’est mieux en histoire mais attention, il va mal au collège en ce moment, il se passe quoi à la maison ? 

On frappe à la porte de la salle des profs. D.

“Monsieur, il vous reste des papiers pour trouver un stage, là ?
– Vous ne m’aviez pas dit que vous les aviez, hier ?
– Si. Mais en fait, je me suis trompé, c’était un dossier de demande de bourse.”

… Surtout ne pas poser de question.

Latin : Grand débat autour de la façon de nommer les femmes romaines. (pour faire simple, on ajoute – a au patronyme du père). “Ça craint, genre on n’a même pas son nom à soi !” “C’est bien : comme ça on oubliera jamais son père, ni la famille d’où on vient.”

Je croise V. En fantôme depuis le début de la semaine. Ça m’énerve. C’est égoïste, je sais. Il est pressé, il a du boulot, il s’éclate probablement. Mais mon ami me manque. J’essaye de lui balancer un truc que j’espère sympa, réconfortant. Et plein d’esprit bien sûr. Mes mots retombent avec un petit bruit triste. 

Message d’un lecteur, G. Entre autre, il dit qu’il a eu envie de faire une pause et de venir me parler. Ça me fait plaisir. Qu’à cet endroit, on puisse faire une pause et venir parler.

Demain on est vendredi 13. Dans mon petit calendrier, j’ai fait un voeu pour ce jour-là.

Mercredi 11 novembre

Ce bar est bondé. Par-dessus la musique, un brit-rock plutôt classe, on s’époumone. C’est l’anniversaire de T. depuis quelques secondes. Il nous regarde en souriant, tandis que le copain de M., que je rêvais de rencontrer depuis que je connais M., me parle de littérature populaire. 

Dehors, A. discute avec ses anciens collègues. A. a quitté la région parisienne et Ylisse – qu’il occupait depuis la création du bahut – laissant derrière lui une vraie légende, tant parmi les adultes que les élèves.

C. aimerait me voir danser. La pauvre, si elle savait.

Comme souvent quand ça rit, quand ça explose, quand il y a du monde, je prends quelques instants pour me mettre à l’écart. Et pour sourire. Ces gens, de petits bouts de miroirs venus d’un peu partout en France. Chacun son histoire, chacun ses envies, chacun son timbre. 

Et nous voilà tous ici, dans ce bar au nom le plus parisien de tous les bars parisiens du coin. Pas seulement pour évacuer la pression, dégoiser sur les chiards ou la direction. D’ailleurs personne ne parle boulot. Cette année à Ylisse, un équilibre étrange s’est établi. Une harmonie entre les gens, de pure coïncidence. Le genre de petit miracle que je ne souhaite que défendre farouchement.

Et pendant que P. lance une blague qui se perd dans le bruit ambiant je souris. Tout ira bien.

Mardi 10 novembre

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Levé du pied gauche. Aujourd’hui, je déteste à peu près tout le monde (surtout vous, là, au fond, avec votre tasse à la main). Dans un boulot où 75% de ton taf consiste en des relations avec des personnes, ça craint sérieusement.

Cheffe adjointe – que je hais – m’aborde à mon deuxième café près de la machine, pour me demander ce que j’ai pensé du bouquin qu’elle m’a prêté sur la réforme du collège. Je lui réponds un truc qui, à la façon dont elle regagne son bureau en évitant de me tourner le dos, ne doit pas respirer à mort la bienveillance et les chatons jouant dans les champs avec des pelotes de laine. Je regagne la salle des profs en espérant que la détestation que j’exsude tiendra les fâcheux à distance. Raté. T. pousse la provocation jusqu’à me dire bonjour. Je me retiens très fort de répondre à cette insulte par un coup de tête bien placé et, avant de me faire arrêter pour voies de fait, décide de me lancer dans une opération d’exorcisme. Je sais exactement comment faire.

Je vais voir les élèves.

Les Demoiselles de Rochefort viennent me saluer en m’expliquant qu’elles ont grave bien appris la scène entre Antigone et Ismène, même qu’elles ont rajouté un ou deux mots dans le texte “Mais rien de grave hein ! Deux trois wesh, azy, des trucs du genre !”

Une fois en classe, je rends aux 3ème Orphée les dictées que nous avons préparées. La moyenne est de 15,5. Comme les 3ème Tortipouss plafonnent à 9 sur la même évaluation, j’en déduis que les mômes ont vraiment bossé. Ce qui porte un sérieux coup à mon envie de génocider le genre humain en le forçant à écouter en boucle la bande originale de Persona 4 Dancing All Night.

Retour en salle des profs, où je m’assois avec un soupir d’aide. C’est à ce moment que C. vient me trouver. Elle a dans la voix le rire un peu tremblant du pire. L’air presque honteux, elle me raconte que S., en 3ème Orphée – à qui elle n’enseigne pas cette année – a gueulé devant son prof d’EPS et ses potes des propos plus que super limites sur elle et son anatomie.

S.

S. capable d’un humour ravageur, S. qui, depuis le début de l’année, se permet quelques piques d’une maîtrise admirable. S. dont les résultats permettent d’envisager une seconde générale qui ne soit pas une vallée de larmes. S. qui fait dire à C. “J’ai honte qu’il parle de moi comme ça.” 

Le Seigneur Noir se remet à me ricaner aux tempes.

S. qui nous observe avec de grands yeux étonnés, derrière de grosses lunettes. C. et moi lui disons des mots d’adultes “Gravité ; irrespect ; délit.” Un peu perdu, il répète encore et encore qu’il ne se contrôlait pas, que lui-même ne comprend pas ce qu’il se passe. 

Lorsque nous le raccompagnons en cours, il me demande à passer aux toilettes. Incrédule, je me tourne vers lui. Je pige en le voyant écraser un truc brillant au coin des yeux. Et je me souviens d’un truc qu’on m’a dit, une semaine plus tôt “On a toujours quelques dixièmes de secondes pour se reprendre, pour ne pas céder à la colère.”

Je refuse.

Le soir : soirée la plus improbable du monde entre collègues.

Lundi 9 novembre

Impression de participer à un jeu particulièrement pervers de caméra cachée ce lundi. Les mômes travaillent avec une concentration digne d’un spot vantant les mérites de l’Éducation Nationale. J’en viens à glisser deux trois provocations.

“Vous êtes sûrs que tout va bien ? Vous avez l’air de vous ennuyer ferme.
– Ben non monsieur, on réfléchit, c’est intéressant ce que vous dites.”

“Ce que je dis” consistant en une parenthèse quelque peu longuette sur la théorie de l’impossibilité de la communication chez Jean Anouilh. 

“Déjà ?” souffle A. lorsque sonne la fin de la deuxième heure. Je réprime une violente envie de la secouer par les épaules en hurlant “MAIS C’EST PAS FINI DE FAYOTER ?” et décide de profiter de ce moment d’égarement de la réalité.

Pause de midi. P. et T. pestent contre une classe de 5ème qui me semble une extension de ma 5ème Pampa de l’année dernière. Leur description me file mal au bide. Souvenirs. Le mal de bide. Ce ver qui te bouffe. Demain je les ai deux heures putain deux heures, qu’est-ce que je vais faire. Je ne les ai plus pour deux jours. Oui mais je les retrouve jeudi, je veux pas les revoir jeudi. Te coucher en appréhendant. Je pense aux 3èmes Orphée. À ce cocon dans lequel ils semblent évoluer avec plaisir. À leur émerveillement devant le discours de sourds entre Antigone et sa nourrice. À ces adultes qu’ils ne voient plus comme des adversaires. J’en viens à proposer qu’ils viennent causer avec les 5èmes en question. Les quelques mômes choisis acceptent avec enthousiasme.
Cette année je joue vraiment en facile. 

Expo avec les 3èmes Orphée justement. L’intervenante est la vivante incarnation de l’ennui. En rigolant, L. me pointe discrètement B. qui étouffe un gigantesque bâillement du doigt. “Regardez m’sieur, même Mme B. elle s’ennuie !”

Conseil de discipline de W. Pendant que ça délibère je discute avec la maman. Qui agite toujours avec plus de peine, son encombrant bouclier “Au fond, je sais qu’il est doué.”

W. triple sa 3ème.

Dimanche 8 novembre

Et le dimanche on s’évade.

Klaire c’est un peu la copine que tout le monde rêve d’avoir. Klaire, dans son blog, dans ses vidéos et dans ses textes, te fait rire, genre très fort. Sans doute parce qu’elle parle de choses pas super super rigolotes, mais elle en parle toujours sans se prendre au sérieux, parce que le sérieux, ça finit par faire dire pas mal de bêtises, quand on y pense bien.

Klaire, ce serait la fille cachée de Daria Morgendorffer et d’une licorne (oui, elles auraient adopté. Soyez un peu imaginatifs, quoi !) Klaire a le cynisme rose à paillettes, mais surtout, sous le délire, Klaire réfléchit vachement. Et bien.

Alors si tu ne la connais pas encore, va donc fouiller sur son site. Parce qu’elle le mérite et toi aussi.

Samedi 7 novembre

Mail au reste des profs de la 3ème Orphée : avis de roulis sur la classe. 

“C’est pas notre faute monsieur !”

Non, ça n’est pas leur faute. Mais la petite troupe se délite. S. s’apprête à partir. Il supplie ses parents de finir son premier trimestre à Ylisse, mais ça n’est même pas sûr. S. et sa bouille de Pierrot. S. qui, quelques jours plus tôt, était parti pour son stage en entreprise plusieurs semaines à l’avance. Comme d’habitude, les comportements délirants des élèves prennent un sens. Trop tard.

Les Demoiselles de Rochefort également plieront bientôt leurs parapluies. Elles sont venues me le dire comme toujours : le regard un peu par en-dessous, un large sourire sur les lèvres : “On va encore rien comprendre quand on arrivera ! Ça craint ! Je veux pas qu’on se sente bêtes !”

Et lundi, le conseil de discipline de W. Un très probable ticket vers la vie professionnelle : Cheffe s’est rendue compte qu’il triplait sa Troisième, à la faveur d’un dossier mal rempli. W. et son corps d’homme, sa cervelle de môme quitteront le système scolaire. 

L. vient me trouver. L. me haïssait l’année dernière. Cette année “je vous connais, et en fait ça va, vous passez.” L. me fixe de ses billes bleues :

“C’est pas notre faute monsieur !”

L. s’accroche à ce qu’elle peut. Elle ne comprend pas. Pourquoi. Pourquoi la 3ème Orphée dont on se plaint peu, dont les problèmes de discipline quasi-inexistant, où est le sens ? C’est ça, surtout. Où est le sens ? Toi le prof de français qui trace des sentiers dans les mots, qui nous montre qu’on peut débusquer une signification un peu partout, où est le sens de ce groupe disparate dont les membres disparaissent aléatoirement ?

Je n’ai qu’une réponse d’adulte à lui faire.

“Plus ça ira, plus les choses se passeront comme ça, L.”

J’espère que je passe encore.

Vendredi 6 novembre

Les 3èmes Tortipouss plongent. O. la pile électrique ne parle plus. I. penche la tête sur le côté, pour un peu il battrait la mesure. L. ouvre deux yeux grands comme ça. 

Pas d’activité de folie, de mise en îlots, de challenge. 

Juste la musique d’Antigone. Le texte. Lu frontalement, les mots en pleine lumière. Faire confiance à Jean Anouilh.

Et ça marche. Les chiards se portent à la rencontre du théâtre. C’est un moment magique.

C’est vendredi.

3ème Orphée.

J’ai hurlé. Deux fois. Et leur ai fait répondre à des questions, parce qu’ils s’en foutaient.

Jeudi 5 novembre

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Aujourd’hui, S. me dit que je suis un super-héros. Et comme je suis débile j’oublie Icare et je la crois presque. Après tout c’est un peu vrai. J’ai réussi à arracher l’accord de principe à Cheffe que le latin serait préservé l’année prochaine. Les 3ème Orphée ont été des choupinets d’amour au forum des métiers auquel ils ont participé et, comme prévu, la séquence sur Doctor Who a plutôt bien commencé. Ce premier conseil d’administration de l’année va passer comme sur des roulettes. 

Monsieur R., parent d’élève, observe le tableau prévisionnel des sorties scolaires et sourcille. 

“Où est la sortie en latin ?
– C’est à dire que conformément à votre souhait qu’il y ait moins de sorties, que vous avez exprimé l’année dernière, il n’y en aura pas cette année.
– Vous avez PROMIS une sortie en latin à ma fille.”

Une dizaine de regards se braque sur moi (pour autant que je puisse voir, me sentant frappé d’une soudaine paralysie des cervicales) tandis que je fouille furieusement dans mes souvenirs pour me rappeler QUAND au nom de Junon et Minerve, j’ai pu promettre aux cinquièmes une sortie. Adepte du “dire, c’est faire” devant une classe, je pense que ce genre de serment ne m’aurait pas échappé même après une absorption massive de cervoise frelatée. 

Mais il faut croire que Monsieur R. tient particulièrement à ce que je passe pour un mythomane devant des élèves, des collègues et ma hiérarchie. Il continue son réquisitoire.Je suis tenté de baisser le regard pour vérifier que je ne suis pas tout nu et que Sheldon de Big Bang Theory n’est pas en train de danser la carioca. Parce que là, je suis tenté de croire à un cauchemar.

“Je veux dire, moi j’aime le latin, votre projet je l’aurais défendu, là vous avez vendu du rêve à nos enfants.”

Du rêve. Dans un brouillard qui prend une inquiétante couleur hémoglobine, je vois les jours de juillet et août dernier filer sur une Harley Davidson tandis que je transpire, six manuels de latin ouverts devant moi. 

Au lieu d’écraser la provocation d’un orteil méprisant, je fais la bêtise de contre-attaquer :

“Je peux vous dire que j’aime le latin aussi. C’est la raison pour laquelle j’ai fait le choix d’enseigner une matière qui n’est pas dans ma formation première.
– Vous dépannez quoi !”

Le gentil papa d’élève qui vient de prendre la parole m’adresse un large sourire.

Je dépanne.

J’ai des déclinaisons jusqu’aux maxillaire, la mythologie en intraveineuse. 

Je dépanne.

L’empire romain qui s’étend et se rétracte “qui respire”, la famille, Romulus et Remus, E. qui souligne ses phrases en français et indique les cas en latin “parce que comme ça c’est plus facile.”

Je dépanne.

Donna et le Docteur fuyant les flammes de Pompéi, la crise de rire des élèves quand je leur explique ce qu’est un lupanar, leurs “waow” à l’idée de la naumachie.

Je. Dépanne. 

Ils sont passés à autre chose. Au fait que les stages en entreprise des élèves sont vraiment trop durs, qu’on devrait vraiment faire en sorte de changer ça. Et qu’à Ylisse, les élèves ont plus de difficultés qu’ailleurs et qu’il faudrait qu’on fasse quelque chose pour ça, aussi.

C’est grotesque. “Excessif, comme tout ici”, comme le dit T. en sortant. Comme toujours dans ces moments-là, je me mue en une sorte de clown insupportable. En attendant d’avoir un peu moins l’impression d’avoir prit un train en pleine gueule.

22h20, Gare de Lyon.

“Hey !”

Un jeune type. Casquette doudoune. Il s’approche, je m’apprête à tendre les mains en signe de dénégation. Non, pas de clope.

“Vous allez travailler le matin, en RER non ?
– Oui.
– Je vous reconnais, avec votre super grande écharpe ! Je voulais vous dire, ça me fait trop rire. À demain hein !”

Il tourne les talons. 

Je respire. Profondément.

Mercredi 4 novembre

Pour le troisième jour de suite, je me réveille à 5 heures du matin. J’arrive donc au boulot d’un pas quelque peu chancelant et ai la brillante idée d’envoyer un mail à l’ensemble des collègues dès mon arrivée au collège. Jeudi après-midi, ramenez vos fesses en salle 227, on va regarder Doctor Who et ce sera super méga fun.

Je reçois une réponse positive de la CPE, ce qui me remplit d’un enthousiasme qui n’a d’égal que ma perplexité. Je ne me rappelais pas qu’ils étaient inclus dans la liste d’envoi que j’ai utilisé pour ce mail. Je m’en souviens parce que j’avais pensé à leur envoyer un mail individuel à mon retour du boulot.

Rectification. 

Ils n’étaient pas inclus dans la liste d’envoi que je croyais avoir utilisé. Mon invitation est donc adressée à tous les personnels du bahut. Cheffe et Cheffe adjointe comprises.

*insérer ici un hurlement bestial, genre Scarlet O’Hara se faisant chourrer son bellâtre par cette gourdasse de Melanie Hamilton.*

Formation “soyons gentils avec les chiards et donnons-nous la main pour chanter sous un arc-en-ciel.” Les réserves de patience de mes collègues – et les miennes par la même occasion – s’épuisent plus vite encore que la veille. Je me retrouve comme en 3ème à gribouiller des bouts de textes sans queue ni tête. 

Retour de boulot, avec V. On parle de Whiplash (j’ai adoré, parce que c’est un film de samouraï et d’éclater en morceaux colorés), Esperanza Spalding (qu’il faut apparemment connaître sous le nom d’Emily), de masques. De poubelles pleines. De tout sauf de boulot.

“Je ne te croyais pas si rock’n roll.” on m’a dit aujourd’hui. Je ne sais pas quoi faire de cette phrase. Alors je la mets là.