Fin de remplissage des bulletins. Et un trimestre qui s’achève. Les mutations s’ouvrent, déjà les collègues envisagent leur départ, l’année prochaine. Encore quelques mois pour me demander ce qui me rattache à Ylisse. Si mes aventures se poursuivront ici ou ailleurs.
Archives Mensuelles: novembre 2015
Vendredi 20 novembre

Je déteste le syndrome Entre les murs.
Le syndrome Entre les murs qui consiste à se mentir et à mentir aux mômes : nos élèves sont des diamants bruts pris dans la gangue d’une réalité socialeuh difficileuh et nous, vaillants Sisyphes de la pédagogie tentons, avec nos blessures et nos imperfections (même les hommes. Les hommes qui ont des fêlures sont ce qu’il y a de mieux depuis Meryl Streep) de leur ouvrir les portes du savoir, de l’avenir et de la confiance en eux.
Sauf que non.
Un système aussi cohérent, c’est très mignon dans un bouquin à succès ou un film “dur et poignant, qui nous met face aux incohérences d’un système devenu fou” (Télérama ou presque), mais dans les faits, ça n’existe pas. Les années, les classes, les mômes ne se ressemblent pas. Aucun groupe d’élèves ne se comportera, d’un jour à l’autre, de la même façon. Et c’est sans doute la difficulté principale de ce boulot, celle que je marne à raconter, jour après jour : il n’y a pas de clé, pas d’épisodes qui se suivent. Tous les jours, à tous les cours ou presque, on réinvente son rapport à la classe.
Mais bon.
De temps en temps, soit parce que la vie a une putain de dette karmique à rembourser, soit parce que, tout simplement, le hasard, tu tombes sur ton petit moment Entre les murs.
Aujourd’hui, ce sera dans la salle 131, de 11h35 à 12h30.
Les 3èmes Tortipouss jouent le procès d’Antigone. Chacun son rôle : juge, juré, accusé, journaliste, huissier… Je préviens “Désormais je suis invisible. Vous êtes aussi responsable de la mise en place et de la gestion de ce moment.”
Les tables sont poussées, tirées, les chaises malmenées, ça s’insulte, et ça commence à y prendre plaisir. Je me mords les lèvres pour ne pas intervenir. Treize minutes en l’air.
Quatorze et tout s’ordonne.
O. siège derrière le bureau du prof, juge. Du haut de son mètre quarante-cinq, il pointe du doigt les retardataires qui prennent place. Y. est prête, chronomètre à la main (je mens. C’est l’application chronomètre de son téléphone. Mais elle fait comme si).
Les avocats entament leur plaidoirie. I. donne le ton, comme à l’accoutumée. Évidemment. I. est brillant. Il va s’amuser.
Mais aujourd’hui est un jour pas comme les autres, aujourd’hui est un jour Entre les murs. C. se lève, prête à défendre Antigone. C. est grande gueule, je la connais, elle va dégoiser ses trente secondes, donner un coup de menton, se taire.
C. repose ses notes.
Elle reprend les arguments d’I. Les secoue, les inspecte, les dépiaute. Ils tombent au sol, un par un. Un peu décontenancé, I. contre-attaque, tandis que M. vole à son secours.
C’est le moment que choisit l’un des journalistes pour lancer une insulte. Parce qu’il est temps que ça rigole, que la plaisanterie a suffisamment duré. H., l’huissier, a la mâchoire durcie quand il le prend par l’épaule pour l’exclure quelques minutes de la salle. Et revient, imperturbable, à sa place. Chaque interruption sera traitée de la sorte, soit par lui, soit par son comparse, un mètre quatre-vingt-deux, qui ferait un videur de boîte de nuit très convaincant. “Ils nous fatiguent avec leurs bêtises, monsieur, ils nous fatiguent !”
Protégés, les débats continuent, s’enflamment. Il est temps pour Antigone d’intervenir. Antigone est grande, gauche, un peu roublarde aussi. Antigone lit son discours d’une voix infiniment moins renfrognée que son incarnation. Son timbre, enfin, se confronte à la clarté. Elle est Antigone et elle dit ce qu’elle a à dire. Avec respect et intransigeance. Et surtout avec ses mots. Tous ces mots qui dorment habituellement. Et que, oui, elle connaît. Qu’elle maîtrise.
Face à elle Créon. Sous le feu roulant des questions des avocats. Pourquoi cette loi, pourquoi la tyrannie, pourquoi le pragmatisme. A. répond calmement. Rationnellement. A. a une admiration dévorante pour Créon. Les attaques se succèdent. Et quand il sent qu’il perd pied, A. se métamorphose. Se redresse. La voix égale descend une octave. A. en pleine majesté.
“Posez vos questions, mais je suis le roi.”
Silence complet. Jamais les mômes ne l’ont regardés comme ça.
Et tous. Tous ils brillent. Tous sont beaux de cette beauté dont seule frappe l’intelligence.
Quand E. pointe, implacables, les erreurs de raisonnement des uns et des autres.
Quand Y. sort légèrement de son rôle pour recadrer des conversations devenues stériles.
Quand L. parvient, d’un regard et d’une tournure bien choisis, à ramener le calme dans le camp des accusés.
La sonnerie retentira à 12h30. Sans que personne ne se concerte, l’audience s’achève à 12h28. Devant un prof devenu idiot qui, sous des regards attendris et à peine affligés balbutie un seul mot. Merci. Merci. Merci.
De m’avoir offert ce moment de mythologie.
Jeudi 19 novembre

MAIL DE : Le rectorat qui te regarde tout le temps, partout, sans arrêt et qui sait ce que tu as fait l’été dernier.
A : Le petit rigolo qui s’est cru malin de raconter des blagues sur la Réforme du Collège dans son blog.
“Cher petit rigolo.
On s’est dit, pif pouf comme ça, qu’une journée passée à te faire dégouliner la cervelle, ça n’était pas assez. Par conséquent, tu vas t’en taper deux autres incessamment sous peu. Oh et tu seras bien urbain de signaler à ton collègue qu’il est convoqué aussi, parce que pourquoi pourrir deux journées quand on peut le faire avec quatre ? Merci bisous !”
Texto de T.
“On pourra imaginer la suite de l’épopée sur Nadine Morano !”
…
Can’t wait.
Mercredi 18 novembre

Au nombre de mes qualités, le sens de l’orientation pointe aux abonnés absents. Je suis le type capable de se paumer sur la place des Halles à Paris. Je rédige donc mentalement mon testament tandis que je traverse les couloirs de l’hôpital en suivant la ligne jaune qui passe par l’étage 1 et 3 (mais pas le 2) à la recherche de l’ascenseur 2 qui, pas de bol, ne désserre que les étages pairs la faute à des travaux.
Coup de bol inouï, je parviens devant la chambre 265 avant que mes rations de survie ne s’épuisent. Je remercie Dora, sainte patronne des explorateurs et frappe à la porte.
Il y a trois jours A. s’est pris un ballon de handball dans la tronche. Hémorragie interne de l’oeil. A. a été admis dans le meilleur service d’ophtalmologie des environs, loin de chez lui. La maman de A. ne conduit pas, le taxi coûte cher.
A. se redresse en me voyant arriver. Torse nu, entortillé dans un drap verdâtre d’hôpital, une perfusion dans le bras. L’oeil droit tuméfié. J’espère très fort qu’il n’a pas noté mon mouvement de recul. Grosse envie de tourner les talons. Je ne comprends pas ce que je vois.
J’ai 33 ans, j’ai visité des hôpitaux, vu des malades, parfois dans un sale état. Mais jamais un élève. Une petite connexion infime, minime, ne s’est jamais établie dans mon cerveau. Un élève est un élève. C’est toujours habillé à peu près correctement, c’est assis ou debout, ça a la tronche dans un état correct. Un élève, ça n’a rien à faire dans les odeurs de médoc, dans cette chambre couleur moche. Un élève n’a pas cet air abruti par les calmants, tandis qu’une télé au mur diffuse un énième épisode de Malcolm. Ce n’est pas logique.
Un élève, ça n’a pas de corps.
“Vous avez mis votre écharpe, monsieur.”
Bien sûr, A. que j’ai mis l’écharpe du Docteur aujourd’hui. Je grimace mon sourire du lundi matin. Je me mets à parler. Mal. Fébrile. Je bats les sujets de conversation à toute vitesse, passe du coq à l’âne. Vos camarades vous saluent, les profs aussi, ne vous inquiétez pas pour le stage, vous aviez fini de lire Antigone, Mme B., oui, que vous avez eu en 6ème était très inquiète pour vous. Je vous ai amené quelque chose. Regardez, Harry Potter en audio livres. 16 heures, ça devrait vous occuper.
A. hoche gentiment la tête, me rassure. Je vais bien monsieur. Rien de grave, faut pas vous en faire.
Trop vite, je prends congé. Rien à faire là. Vouloir jouer les profs compatissants c’est bien mignon, mais moyennement utile. La connexion est faite. À compter de ce jour, les élèves ont un corps. Leçon apprise. De mon côté. Mais pour ce môme à l’oeil enflé… quoi ?
“Je vous remets la télé, A ?
– Ah ben non, monsieur ! Je vais écouter Harry Potter !”
A. a un immense sourire, et se passe les écouteurs autour du cou.
Wingardium Leviosa.
Mardi 17 novembre

Une de ces journées où j’ai l’impression que si je me réincarnais en personnage de jeu vidéo, je serais Ryotaro Dojima. Le père substitutif de tout un tas d’ados improbables.
Convaincre la 3ème Orphée que non, l’opération “relooking” menée par la maison de la jeunesse du coin n’est pas une perte de temps (je mens bien). La preuve, aujourd’hui, j’ai fait un effort sur mon look. En casual chic, j’observe deux dames convaincre les mômes d’enfiler des vestes, des chemises, des foulards. Fierté des garçons à se retrouver sapés, rires des filles à s’imaginer fringuées comme ça tous les jours.
Rassurer E. qui a sauté en l’air pendant le cours de latin. Ce n’était qu’un camion dehors, ce bruit d’impact. Retourne à ta place. Tout va bien. On est ensemble. On est bien. Amo. C’est je t’aime.
Faire le bilan du premier trimestre, encore avec les 3ème Orphée. Non, les profs ne vous détestent pas, même qu’ils m’ont dit qu’ils adoraient vous faire cours, qu’ils s’en font pour vous (je dis mal la vérité). Vous avez 13/20 de moyenne de classe, je suis fier de vous, bien sûr que je suis fier et que j’ai confiance. Bien sûr que vous allez réussir votre année.
Parler près de 20 minutes avec la maman d’A. A. s’est pris un ballon dans l’oeil à la récré. Hémorragie interne de l’oeil. A. est hospitalisé à Paris mais sa maman a trop peur pour prendre les transports en commun et plus assez d’argent pour le taxi. Du coup A. est tout seul à l’hosto. En rentrant, je récupère mon vieil Ipod, le rose. Parce qu’A. ne peut pas lire. Je me demande ce qui, dans ma playlist et mes livres audio, pourrait lui plaire. Et ce que je vais lui dire demain, dans la chambre d’hosto.
Ryotaro Dojima, sa dégaine casual chic. Ça me déplairait pas, au final.
Lundi 16 novembre
Ce soir je ferme ma grande bouche. Et je laisse la parole à ceux qui ont vécu leur journée du lundi 16 novembre après ce week-end là. (Si vous voulez y participer, j’éditerai au fur et à mesure)
Marie Prunet : moi, de noir vêtue, en route pour le lycée… lui, en djellaba, barbe et babouches, arrive en face au loin, il n’y a que nous, on s’observe en s’approchant. Au moment où on se croise, il me dit salamalikoum, je dis bonjour monsieur, on se sourit. La journée commence bien.
Juce Contrevent : Une gentille collègue qui apporte une immense fournée de cookies maison en salle des profs parce que “ le chocolat c’est la vie”.
Réconfortant de tendresse.
Anne So : Mes élèves ont décidé de chanter hakuna matata en fin de cours pour se remonter le moral
Lorraine Alias Petite Marmotte : ça peut paraître futile mais mon acte de résistance du jour a été d’enfiler une robe sexy, des talons et de lâcher mes cheveux pour dire merde à ces cons.(et puis j’ai commencé une énième relecture de Tolkien parce que les gentils gagnent à la fin).
Sylvie Gounet Gabriel : La réaction d’un jeune adulte devant le texte de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (dans l’expo montée à la hâte au CDI -parce qu’il faut bien un support pour aider la parole -) “C’est beau ce texte m’dame, on devrait le lire plus souvent.”
Yasmine Renault : 400 élèves rassemblés dans la cour du collège pour écrire LIBERTÉ + un cœur formé en se serrant les uns contre les autres. On avait tous besoin de construire ensemble ce matin.
Léa Berry : Le silence des gamins. Puis leurs yeux rougis qui s’illuminent quand tu sors le bâton de parole Tortues Ninja (il fallait au moins ça). Leurs mots qui fusent, simples et crus, avec leur besoin de rabibocher le monde. “On va écrire un code d’honneur du chevalier moderne !” : les crayons s’agitent, griffonnent, et sans s’en apercevoir, rafistolent le sourire de la prof.
Anja Döring : Ce matin, tôt, alors que je sortais le chien, j’ai levé les yeux vers la nuit. Le ciel était constellé d’étoiles. Tout était silencieux. Je me suis sentie à nouveau pleine de force, pleine d’espoir. Et je viens de lire cet article de Libération qui se termine ainsi : “Demain, on tombera le voile et on ôtera la capuche pour regarder la nuit étoilée. Et on se dira que c’est tant mieux si le ciel est vide, car c’est comme ça qu’il est le plus beau. Et que peut y briller le souvenir de ceux que vous avez tués.” …
Aline Bourrienne : cet élève (pourtant un peu borderline en janvier) qui ouvre le débat en expliquant que ceux qui ont fait çà sont des fous et pas des musulmans “parce que pour nous , la vie est sacrée, on ne peut faire ce qu’ils ont fait”, cette heure riche, vraiment riche . Ce dessin fait par une élève au fil de la journée qui autour de liberté, égalité, fraternité exprime de vraies valeurs et réflexions bien vues (pleines de “fôtes” d’orthographe attendrissantes …. ah , le restect ! )
Eloïse Mourot : Je ne faisais pas cours ce matin mais j’ y suis allée quand même. Il se trouve qu’ il n’ y avait pas l’ infirmière/psy car son fils a été touché par l’ attentat. 4 élèves se sentaient mal, un a vomi, l’ autre mal partout, l’ autre épuisé de ne pas dormir, l’ autre traumatisé des images passées en boucle dans son foyer … On a parlé, enfin j’ ai essayé de les écouter, je ne me sentais pas beaucoup mieux qu’ eux au fond de moi. On a fini par faire un Time’ s up improvisé dans le bureau de la Principale en attendant que leurs parents viennent les chercher. On mimait des animaux, une sirène, un dragon, Michel Jackson, un crocodile, un jardin, une danseuse étoile autour de la table. A la fin ils riaient, moi aussi, et même la Principale qui travaillait en même temps. Ca nous a fait du bien à tous. L’ un d’ entre eux (que je n’ ai pas en cours) m’ a donné son dessin avant de partir. Une licorne, fière et forte, sur le haut d’ une colline. Je le garde précieusement.
Cécile Cfd : La distribution des rôles pour la comédie musicale du collège ! On a parlé d’amour, de joie, de musique, de chants, de danse et c’était beau !
Magali Gerard : Cette petite lumière, ténue, mais solide, extrêmement scintillante, allumée par les élèves de mon lycée, qui ont travaillé dur toute la journée de samedi pour écrire à plusieurs mains ce qu’ils ressentaient face à ces événements, dans un article du blo…Voir plus
Sylvie AS : 1200 élèves dignes et émus au son des sirènes… dans un silence poignant…..avec juste un petit rayon de soleil…. comme un espoir……
Lu Noyabuog : Cette année c’est la première année où j’enseigne, en tant que vacataire (je ne suis encore qu’en M1). J’ai pensé tout le week-end à ce que j’allais dire à mon demi-groupe que j’avais de 8 à 9 ce matin (seule heure de la journée)….finalement on a parlé toute l’heure. Ils m’ont quasiment tous remercié spontanément en sortant, ça m’a mis un peu de baume au coeur.
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Amandine Ferry-Schilt : Mes dadets de 3e ont été plusieurs à mettre à la main sur le coeur pendant la minute de silence, spontanément et respectueusement. En Janvier, nous avons dû affronter la polémique. Aujourd’hui, nous étions unis, et malgré l’horreur, ça fait du bien.
Silva No : Un élève qui s’exclame: “ mais en fait ils sont cons ces terroristes!”
Angele Malak : Mes élèves, égyptiens, qui observent une minute de silence avec moi, dans le recueillement.
MaRie Da Prato : Une élève de confession musulmane m’a remerciée ce matin d’avoir trouvé les mots… elle avait eu peur de venir au lycée ce matin, elle avait eu peur des remarques.
Florence Mazoyer : Mes mômes multicolores, géniaux, calmes, généreux, apeurés mais solidaires. Pas une seule insulte n’a fusé dans les couloirs quand mes oreilles y étaient. On a chanté, on travaillé, on a fait silence, on a été émus et on a ri aussi. Si l’avenir c’est eux, aujourd’hui, il était radieux.
Christyna Pomme D’api : Faire un brownie avec les enfants et voir leur sourire en léchant la cuillère à la fin
Marjorie Leydier : Ma professeure de civilisation américaine, qui a fait le tour de la classe pour nous montrer une photo de son bébé souriant afin de tenter de nous remonter le moral. “Cute, right ? Anyone still sad now?”. Un geste rigolo qui fait du bien.
Nathalie Colas : Les yeux brillants de mes 3ème en regardant le discours final du Dictateur… Vibrations d’espoir…
Hélène Tarja : Le silence respectueux de nos 430 collégiens, accompagné par le son des cloches de la cathédrale.
Manue Antich : Les élèves du collège de mon fils qui se font passer le mot pendant le weekend pour être tous habillés en noir ce lundi.
Pauline Furtive : Les élèves, qui, malgré tout, continuent à courir dans les couloirs, s’échanger des stylos en classe, réclamer “combien [ils] ont de moyenne en grec, Madame, s’il vous plaît ?”. Comme tous les autres jours.
Jade Debeugny : A l’école, on recrée en studio une scène d’un film d’Hitchcock et c’est trop cool
Val Ou : Mes élèves de 8 ans qui crient “ensemble” d’une seule voix après ma tentative de speech pour faire disparaitre l’inquiétude lisible dans leurs yeux.
Aline Zunino-Galéa : les photos du chaton qu’une amie a adopté aujourd’hui, petite frimousse craquante, grands yeux confiants
Stéphanie Erre : Mes 4eme, faisant les pitres pendant une heure pour me rendre le sourire.
Petite Licorne : à la fac il n’y a plus qu’une entrée, on est fouillé systématiquement. Au Ru y’a toujours autant la queue !
Damoiselle Da (qwerty keyboard…) : my neighbours Brian and Greg unexpectedly showed up yesterday night at my place, presenting me with homemade rum balls and flowers, to tell me they were with me, during these hard times.
Mari On :

François :
Vendredi soir, des malades ont assassiné de pauvres gens.
Mais ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Mathilde lit une BD dans son coin.
Chloé n’arrive pas à
allumer son ordi.
Gaëtan fait du bruit.
Rayane joue avec son Rubik’s cube.
Saadyia et Emma se disputent
: elles n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce qu’est un
terroriste.
Gaëtan fait toujours du bruit.
Ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Galila et Jeanne se sont assises au coin lecture. Galila essaye
d’expliquer à Jeanne qu’elles prient le même Dieu.
Emma dessine
un poney.
“ Gaëtan ! Cchhhhhhuuuuttt ! "
Rayane joue à Minecraft.
Louise et Lilianne écrivent une
histoire. Ca s’appelle ” Louise et Lilianne “. J’encourage
l’initiative : elles auront le droit de l’imprimer.
Je n’ai toujours pas tué Gaëtan.
Ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Mathilde vient me voir : ” Monsieur, vous n’avez pas quelque
chose sur les Rubik’s cubes ? “
Je fouille dans mon logiciel
(car aujourd’hui, le logiciel fonctionne) : à ma grande
stupéfaction, j’ai quelque chose sur les Rubik’s cubes…
Gaëtan ne fait plus de bruit. Je crois qu’il a délégué cette
tâche à Emma et Galila.
Moi, in petto, Je me dis qu’il y a un problème, si ces peluches,
un jour, deviennent des monstres et décident de tirer dans la
foule.
Rien ne laisse présager cela. Ca n’arrive pas par
l’opération du Saint Esprit. Un jour, il faudrait peut-être se
pencher sérieusement sur la question.
Emma et Jeanne font trop de bruit. Je gueule. Elles le prennent
avec philosophie : dans la vie, on se fait gueuler dessus par le
Monsieur du CDI, c’est la vie.
Ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Mathilde vient me voir : elle veut emprunter le magazine.
Soit.
On a le droit d’être passionné par les Rubik’s cubes. Ca n’a jamais
tué personne.
” On ne court pas dans le CDI ! “
J’enregistre son prêt (car aujourd’hui, le logiciel
fonctionne).
En même temps, je regarde sa petite bouille de
peluche, et je me dis qu’on ne devrait pas grandir dans un monde
aussi pourri.
Ca y est, Emma a fini par se faire mal…
Ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Vendredi soir, des malades ont assassiné de pauvres gens.
Mais ce lundi matin, j’ai dix peluches dans mon CDI.
Et ils peuvent bien tuer et tuer à tour de bras. Ca n’empêchera
jamais les peluches de fleurir dans mon CDI.
Blandine Sugy Raja : Une énorme ronde faite par nos élèves de maternelle et élémentaire ce matin. Les contours de la cour entièrement occupés, mais une place pour chacun. Et surtout le magnifique moment de silence qui a suivi. Pas un seul enfant n’a parlé. Les petits bougeaient à peine… Émouvant.
Mathilde R-f : Travail sur la chanson "Imagine”. Et mes 3ème qui se mettent tous à chanter…
Marlène Partyka : Ces élèves par dizaines ( presque centaines) qui spontanément s’assoient en rond à la recrée et chantent la Marseillaise…
Gino Carmina : Cet après-midi, en cours de linguistique, on a analysé des tweets d’hommes politiques (du FN notamment)… Et de voir comme la langue peut à la fois être puissante, pleine de présupposés, ce qu’une “simple” virgule peut avoir de force – on comprend subitement l’intérêt de la réflexion sur la langue.
Et mieux, on comprend que tout discours peut être démonté si on le prend comme tel, qu’on apprend à lire…
Parce que tout le monde doit pouvoir comprendre ce que cachent les discours et les phrases. On a besoin de ça.
Blandine Sugy Raja : Une énorme ronde faite par nos élèves de maternelle et élémentaire ce matin. Les contours de la cour entièrement occupés, mais une place pour chacun. Et surtout le magnifique moment de silence qui a suivi. Pas un seul enfant n’a parlé. Les petits bougeaient à peine… Émouvant.
Nicolas Lsk : Réveil de la cuite de dimanche soir avec mon frère, qui travaillait a 500m d’une fusillade. Dimanche soir festif, amical et familial: pan dans la tronche!
Dimanche 15 novembre
Et le Dimanche, on s’évade

Je suis parisien.
Je suis parisien parce que je dois à cette ville ce qui me reste de santé mentale.
J’ai la cervelle en vrac, des névroses à chaque coin de pensée. Je me perds dans les méandres de réflexions lourdes, trop lourdes. J’oscille sans cesse entre l’euphorie et la déprime, j’aime trop de choses pour pouvoir consacrer assez de temps à chacune. Je suis un nid à paradoxes et je ne veux pas me soigner.
Quand on est comme moi, quand on est du peuple du bordel, Paris est un refuge.
Parce que la folie de cette ville est au-delà de n’importe quelle démence humaine.
Paris est l’ordre, Paris est le chaos. Le musée impeccable d’une Histoire précieusement conservée. Où plus rien ne bouge. Où des milliers de fourmis lunettes de soleil et appareil photo se pressent pour contempler les reliques d’un Passé briqué, propre et apprêté. On a les siècles écoulés majestueux à Paris. Qui s’étendent entre la Seine et les boutiques de luxe.
Et juste à côté ? Juste à côté ça sent la frite et les collocs étudiantes. Juste à côté, des boulevards moches longent des rangées d’immeubles qui dépassent, en dentition mal foutue. Il y a des restaurants qui font un doigt aux normes de sécurité, des magasins d’aspirateurs alors que tout le monde commande son aspirateur en ligne. Des galeries d’art où on expose les dessins d’une école maternelle.
Il y a des bibliothèques spécialisées en romans policiers, des cafés d’intellos dont on se moque sur Internet, des feux rouges qui font ding ding ding et d’autres pas. Je n’ai jamais compris pourquoi. Il y a une vieille porte de garage rouillée et une plaque de marbre à côté. Paraît que Stendhal a vécu au deuxième étage de l’immeuble. Là où tu vois un étendoir à linge avec une serviette Mignons.
Et des gens.
Des gens qui se sont pris Paris en pleine poitrine. Les parisiens ne font pas la gueule, tu sais. Les parisiens se remettent de l’impact. En permanence. Parce que vivre à Paris, c’est se prendre un uppercut dans la tronche. C’est compiler en permanence la contradiction. Les avenues rectilignes et les pavés renversés, les odeurs de pisse et les entrées d’immeuble plaquées carrelage vintage. Les sushis que tu peux avoir en 2 minutes 15 et les rendez-vous chez le médecin qu’il vaut mieux prendre après Noël prochain. Vivre le délire, ça irrite, ça euphorise, ça aiguise. Forcément tu es plus pointu. Plus vif. Des fois tu coupes. Mais tu es beau. Fascinant. Et la chaleur. Putain la chaleur.
Paris loup-garou. La nuit dégueulasse et poisseuse, la nuit et ses monstres. La nuit et les gyrophares qui déboulent. Mal au bide. Que s’est-il passé ?
Paris la nuit. Paris, tu rentres. Des images de ta soirée dans la tête. Autour de toi, de calmes vampires déambulent avec leurs enfants. Il est deux heures du matin, tout est normal. Tout va bien.
Paris qui exige en offrande ta force vitale. Ou ton fric. Il te faut beaucoup d’un des deux pour y vivre, du coup, ça ne sera jamais que temporaire. Sa musique et ses rires. Ses festivals du bout du monde et ses tours de pierre et de millénaires.
Ma ville. Mon labyrinthe.
Ce dimanche, je n’ai que mes mots à t’offrir. Un abri au sein de mes synapses qui tracent tes ruelles et tes cités cachées, les parcs géométriques ou anarchiques sur lesquels on respire des particules fines. Ce dimanche, ma ville écorchée, tu es l’abri, parce que tu t’es immiscée, il y a bien longtemps, au fin fond de nos cellules. Quitte à nous faire du mal. Quitte à nous faire porter les visages en larmes, les bilans qui s’alourdissent, l’angoisse.
Mais nous serons courageux, ma ville.
Bois à nos images, à nos vertiges, à nos délires. Comme nous buvons aux tiens.
Paris.
Samedi 14 novembre

Le corps qui lâche. Habituellement, ce ne sont pas deux pintes et quelque qui me mettent par terre. Aujourd’hui, l’insomniaque notoire que je suis a dormi jusqu’à presque 10 heures. Café, cookies et pain au chocolat. Besoin de chaleur pour le petit déj, pour regagner l’appartement.
Jusqu’ici, les attentats d’hier soir ont été affrontés derrière les murs d’un appartement que je n’avais jamais vu, abri improbable.
Je sors. Les rues. Le métro. Tout est petit. Sec.
Impression de vacuité. Correction de deux copies. Twitter. Trois lignes écrites. Cinq minutes de jeu vidéo. Deux copies. Twitter.
Les vapeurs d’alcool subsistent plus longtemps que physiquement possible. Comme si elles cherchaient, dérisoire, à mettre une distance entre ce qui vient de se passer et ma conscience.
Je vais remplir les bulletins, tiens. La notification des messages élèves clignote. Une dizaine d’entre eux me demande si sava.
Sava moyen.
Prof en scène. Un peu perdu.