
Tu as déjà joué à World of Warcraft ? Si non, ce n’est pas grave, je t’explique.
Une grande partie de ce jeu vidéo consiste à explorer des environnements périlleux en compagnie d’autres joueurs. Tu peux choisir d’être un Défenseur, un Attaquant ou un Soigneur.
Les Défenseurs protège le reste du groupe, les Attaquants découpent les monstres en rondelles, les Soigneurs gardent tout ce petit monde sur pied. En temps normal, tout se déroule comme dans un ballet classique. Chaque membre du groupe accomplit son rôle. Et puis des fois, quelque chose déconne. L’Attaquant charge trop tôt, le Soigneur opte pour le mauvais sort de soin, le Défenseur oublie un monstre quelque part dans un coin, et ça part en cacahuète. Le vaillant magicien court en rond, poursuivi par une gorgone, tandis que le prêtre tente désespérément de viser correctement son rayon antibiotique. Le tout jusqu’à ce qu’on parvienne à redresser la situation ou qu’on contraire on échoue. Et là, tout le monde se fait massacrer. C’est le wipe.
Des fois, le wipe a du bon.
Depuis quelques jours à Ylisse, on est en phase chaotique. Des noms de classes dont je n’avais jamais entendu parler éclate au milieu de la salle des profs au milieu d’une volée d’épithètes peu flatteur : la Cinquième Salamèche rivalise de débilité avec la Quatrième Mewtwo. D’habitude, je tente de détendre la situation d’un grand éclat de rire. De lancer un sort de soin.
Pas ce matin.
Ce matin j’ai avalé un connard. Je n’ai qu’une envie, m’en prendre violemment à la première personne qui aura l’outrecuidance de, je ne sais pas, exister. Une minuscule part de lucidité me murmure de me calmer. Je m’enfonce dans un fauteuil, portable à la main. Sur le fond d’écran, Clara Oswald me fixe, perplexe. Comme un ado, je me récite le mantra du Docteur “Never coward, never cruel.” Faut croire que dès fois, même les séries anglaises de SF ne sont d’aucun secours.
Faudrait qu’on wipe. Qu’on perde une bonne fois pour toute et qu’on reparte à zéro. Seulement, on est dans la vraie vie. Je ne suis pas ce prêtre mort-vivant qui ressemble à un arbre l’hiver. Même à zéro point de vue, on continue à avancer. En trébuchant.
Heureusement, il y a les Cinquièmes latinistes.
Les Cinquièmes qui déboulent, paniqués. Ils ne comprennent plus. La déclinaison, la conjugaison, on est perdu. C’est quoi la différence ? Les verbes, les noms, c’est tout pareil, tout mélangé.
On respire.
J’inspire profondément. Bruyamment. Mimétisme, eux aussi. Une fois que j’ai gonflé trois fois mon ventre, je sors mon téléphone de ma poche.
“Je vais mettre le chronomètre en marche. Trois minutes trente. Pendant ce temps, vous êtes tous hyper concentrés, d’accord ? Et au bout de trois minutes trente, vous comprendrez. Tous.”
Ils me regardent. L’astuce, c’est le trente. Je n’ai pas dit trois minutes. Ni cinq. J’ai été précis. Et surtout, je n’ai encore jamais utilisé ce tour-là. Je viens de l’inventer. Alors pendant trois minutes trente, je rééxplique tout. Et comme j’ai respiré, le temps s’est ralenti. Il reste une minute pour les questions à la fin. Les Cinquièmes sourient. Ils sont rassurés. Soignés. Il me reste encore un peu de pouvoir.
Les Troisièmes Tortipouss, toujours en demi-groupe, travaillent à en perdre haleine sur les points de vue du narrateur. Je m’approche d’I., un sourire débile sur les lèvres.
“Alors I., comme ça, vous avez envie de devenir prof de français ?
– Ben oui.”
Fierté affligeante. Je suis le prof d’I. depuis l’année dernière. I. passe tout son temps libre à son club de natation et adore L., sa prof de math. Et pourtant, c’est moi qu’il a choisi. Hu hu hu.
“… C’est la seule matière où mes notes ne baissent jamais.”
Et là, l’humilité me frappe avec un gigantesque maillet.
“D’accord. Mais… euh… Ça vous plaît le français ?
– Ben oui, c’est ma matière préférée !
– Vous savez, ça suffit, comme raison.
– Pour de vrai ?
– Pour de vrai.”
Troisièmes Orphée. Pendant que je leur explique les subtilité de la Lettre à Mélinée, j’apperçois T. et B. faire les guignols dans le couloir. Comme je le fais avec les élèves, j’ouvre grand la porte.
“Bah alors on est perdu ? Entrez, je vous en prie, on manquait d’un jury d’Histoire des Arts !”
Médusés, les chiards accueillent donc deux profs supplémentaires qui participent à une partie du cours, posent des questions, bavardent.
“C’est pas possible”, s’étrange L. “c’est de la comédie, vous avez manigancé un truc, c’était prévu !”
Au moment où les collègues quittent la salle, l’alarme incendie retentit. Je ne pourrais plus convaincre L. de mon honnêteté, là…
Quatrièmes latinistes. On tombe sur l’expression alter ego.
“Vous imaginez, monsieur, s’il y en avait deux, comme vous ?
– Je dois le prendre, comment, J. ?
– Oh, ça sonne ! Vale Magister !”
Les néons sont toujours aussi moches. M. tempête sur sa classe. Mes oreilles se sont ouvertes, je parviens à l’écouter. À vraiment l’écouter. Parce qu’il y a eu, pendant six heures, des élèves. Ce vendredi, j’ai été le soigneur soigné. J’aimerais réussir à expliquer ce miracle de l’année 2015. Ces classes extraordinaires – et pas que les émules des langues anciennes – j’aimerais que mes 3èmes géniales contaminent le collège.
J’ai retrouvé la force de réfléchir à comment s’y prendre. C’est un début.
Never coward. Never cruel. À tenter, Clara.