Lundi 7 décembre

Mais bon sang de bon soir de bordel d’ornithorynque à manivelle COMMENT JE FAIS ? J’ai ENCORE préparé un méga super cours de latin pour les cinquièmes. Et je n’ai toujours pas les cinquièmes le lundi mais les TROISIÈMES. Si tu peux m’y faire penser dimanche prochain, ce serait super choupinou. 

Ceci dit, le contingent de troisièmes que j’ai cette semaine ne devrait pas poser des masses de problèmes… Du fait des hasards de l’alphabet et des stages en entreprise, ils sont au nombre délirant de cinq. Je les mets au boulot sur une version un brin complexe.

Et là.

Je passe l’heure la plus longue de ma vie. Le silence me fait littéralement mal aux oreilles, j’entends leur concentration. Le pire étant qu’ils sont censés bosser à deux. Je passe entre les rangs avec une prudence de Sioux. Évidemment, ma dextérité légendaire choisit ce moment pour s’exprimer et je fais choir une trousse. M. se retourne, un air de reproche douloureux dans le regard.

“Monsieur…”

3ème Orphée, la seconde moitié est partie en stage, la première en revient. À l’autre bout du couloir, N., l’une des Demoiselles de Rochefort, m’aperçoit et ouvre les bras. 

“Monsieeeeeeeeeeur !”

Les sixièmes volent sur son passage tandis que ses jambes dévorent le lino gris dégueu. Elle est à soixante-quinze centimètres

et se fige devant mon regard. Le spécial numéro 8637 “Je t’adore, mais tu es sûre que tu veux faire ça ?” En gros, ça consiste en un sourire gentiment incrédule et un sourcil relevé. 

N. ne bouge plus. Elle a le visage perplexe et les bras encore étendue en une sorte de croix bizarre. Sa soeur se porte à la hauteur.

“Rappelle-toi. Lui, il ne fait pas de câlins.”

Un tremblement de la lèvre. Et puis.

“Je suis trop contente de vous voir monsieur, c’était trop bien ! Mais je suis trop contente de revenir !”

Yes. Gagné. Elle et moi.

Salle des profs. Je raconte à V. comment, arrivé à l’inauguration d’un magasin de comics, je me suis retrouvé dans un cosplay (les participants se déguisent en personnages fictifs) durant lequel un type m’a demandé, le plus sérieusement du monde, quel personnage j’étais. Je feins la vexation. En fait, je me suis senti bêtement flatté. 

3ème Tortipouss. B. lève la main.

“Monsieur, quand Manouchian il appelle Mélinée orpheline, c’est parce qu’elle n’avait pas de parents ?
– Non, c’est une image de leur amour. Ils sont tous l’un pour l’autre. Amoureux, camarades, parents…
– Comme Baudelaire dans son poème, là ?”

Non. Miracle, bonheur, chiffres gagnants du loto ! Baudelaire a traversé les vacances scolaires ! Les anges chantent et j’ai sur la tronche le masque débile de la béatitude. 

“Comment ça commençait, déjà, monsieur ?
– “Mon enfant, ma soeur…”
– “… on va manger des hamburgers !”

La classe éclate de rire, B. me fixe avec le sourire du chat de Cheshire, ravi de sa connerie. OK. Un point pour lui. J’éclate de rire aussi.

“Hey, tu vas à la remise des diplôme des anciens 3èmes, ce soir ?”

Les 3èmes de l’année dernière. Les 3èmes Mog. Parfaits.

“Non.”

Non. C’est fini. Ça leur ferait super plaisir aux 3èmes Mog. À moi aussi. Mais je reste fidèle à mon credo. Celui que j’ai piqué à J., au Collège Crimea. “Il faut qu’ils coupent.”

Le Collège Ylisse est un vortex. Je peine à en sortir, nos élèves aussi. Ce serait doux, ce serait poli, ce serait gentil. Et rapide.

Je sors dans le froid, je passe la grille. 

Dehors. 

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