Mardi 8 décembre

`Mon corps et moi nous entendons plutôt bien.

J’ai fini par lui pardonner sa propension à craquer de tous les côtés et sa calvitie précoce, il accepte mes horaires de sommeil qui ne ressemblent à rien. Je prends soin de lui, lui de moi. Moyenne en quoi, mes problèmes de santé sont mineurs.

Sauf ce matin.

Une barre au niveau de la poitrine, sueur froide au front, l’impression que je vais décéder au beau milieu du quai de RER D. Comme d’habitude, ce truc que j’habite a choisi le meilleur moment pour signaler qu’il fatigue. Je passe la demi-heure de trajet à tenter de retrouver un semblant de dignité.

3ème Tortipouss. Tout en masquant mon agonie imminente je tente de leur faire réviser leurs figures de style.

“J’en ai une monsieur, j’en ai une !”

O. tente pour la 5ème fois. Il a déjà joyeusement massacré la métonymie, l’hyperbole, l’asonance et l’anaphore.

“Si je dis “Le prof est blanc comme un linge”, c’est un euphémisme !
– Mais grave ! Vous êtes sûr que ça va bien ?
– En tout cas grâce à vous, O. il a compris l’euphémisme !”

La barre d’acier s’allège un poil.

Réunion représentant du personnel – direction. Nous déroulons nos doléances. Petit plaisir sadique quand les cheffes s’aperçoit que j’ai regroupé mes arguments en trois parties et trois sous-parties. Les restes de prépa sont bien là. 
Pour le reste, c’est le ballet habituel. Le discours habituel, peu d’avancées ou de concession, d’un côté comme de l’autre. Sauf vers la fin. Dans un élan de démagogie, j’ai proposé que la direction nous donne son ressenti sur le premier trimestre. Les cheffes s’épanchent plus que je ne l’avais supposé.

“C’est un fait, conclue l’une d’elle. Notre système de travail crée de la maltraitance en chaîne.”

5ème Pseudo Pampa.

Je ne suis pas prof des 5ème Pseudo Pampa, mais comme ils déconnent grave avec certains professeurs, deux de mes élèves de 3ème Orphée ont été désignées pour venir leur parler. Elles ne se tiennent plus de joie. Premiers mots.

“Bon alors ceux qui sont au font c’est qu’ils ne veulent rien faire, ceux de devant on les a placé là parce qu’ils mettent le bordel et au milieu, ben vous êtes neutres quoi. Vous servez à rien.”

Le reste du discours est à l’avenant. Les mômes se comprennent, bien entendu. Impression supplémentaire que notre discours de prof est aussi adapté pour nos élèves qu’un airbus pour jouer au croquet.

3ème Orphée.

A. ne cesse de bavarder, A. m’agace. A. est une excellente élève, qui a décrété que ses résultats la dispensaient de pas mal de règles. Et si je peux accepter que les rappels sur le groupe nominal ne l’intéressent que moyennement, son manque de respect chronique pour les autres à base de “Oh la la, non mais tu crains toi”, finit par me faire friser les nerfs. 

Surtout qu’à côté il y a N. qui s’accroche tant qu’elle peut et dont je sens que le parasitage en règle de A. finit par lui peser. En plus j’ai toujours mal. Alors je lâche les chevaux.

“A. vous vous rendez compte qu’en ce moment, toute la classe essaye de vous supporter ?”

La môme me regarde à travers ses lunettes, un grand sourire incrédule sur les lèvres. On ne crie pas sur A. Et surtout, M. Samovar ne crie pas. Et encore moins avec cette voix de basse. Il se passe un truc bizarre dans ma poitrine.

“Oh, monsieur, ça va je…
– Non, ça ne va pas. Ça ne va pas parce qu’on est dix, parce que vous pourriez en profitez pour aider les autres, pour essayer d’aller plus loin, pour me solliciter et vous ne le faites pas.”

La barre de fer vole en éclats. Je viens de placer mon souffle à l’endroit exact où elle se trouvait quelques secondes auparavant. Et la résonance est parfaite. Pour la première fois, ma cage thoracique débile réussit à produire une voix en adéquation avec ce corps d’adulte de 33 ans. A., contrite, se tourne vers le programme de révisions que je lui avais préparé, tandis que L. décide de gagner le tableau pour proposer un exercice de son cru à ceux de la classe que les subtilités de la préposition subordonnées conjonctive pose encore problème.

Et moi je respire.

Le soir. Anniversaire de M. On boit du Champomy et on mange des gâteaux. Avec F., on défonce tout à Time’s Up. Et C. fait la plus belle imitation du Petit Prince au monde.

Ils m’avaient tant manqué. 

Je respire.

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