Et le dimanche on s’évade

Vendredi soir on m’a conseillé de raconter cette histoire “parce que personne ne pourra la comprendre”, alors je la raconte. C’était il y a trois ans.
La ville de Fossoyeuse est vide. Fossoyeuse, c’est une ville imaginaire. C’est la capitale des Morts-Vivants (mais on dit les Réprouvés, sinon c’est raciste), dans le jeu World of Warcraft. J’ai choisi d’être des leurs. Plutôt qu’une vaillante guerrière humaine, ou un druide des Elfes de la nuit. Personne n’aime les Réprouvés. C’est dégueulasse. Tu tombes au champ d’honneur, un seigneur maléfique te ressuscites, tu réussis à lui échapper, et tout le monde t’en veux, juste parce que tu as des os qui te traversent la peau et que tu ne respires plus. Je choisis d’être leur champion.
Personne ou presque ne fréquente Fossoyeuse. Les catacombes sont désertées, on leur préfère les rues bruyantes d’Orgrimmar une autre ville, à ciel ouvert, elle. À travers l’écran, j’effleure la pierre et le bois torturés, je me balade. Je pourrais massacrer des monstres, apporter sa poêle à frire à un cuisinier quelconque ou chercher le bâton légendaire qui fera de moi un demi-dieu. Ça me fatigue. Ce que j’aime, c’est émettre un “waw” muet quand je découvre une forêt de cristaux, que je rends visite à ma reine virtuelle ou que je découvre un rebondissement du scénario.
Et cueillir des fleurs. On peut cueillir des fleurs dans ce jeu, et j’adore ça.
Ce soir là je parviens devant la banque de Fossoyeuse. Elle est tenue par deux zombies et un fantôme sans visage. Je m’assois devant. J’ouvre une boîte de dialogue et je commence à monologuer. J’avais une histoire en tête, elle est trop médiocre pour être écrite, ou que ce soit. Et pourtant, j’ai envie de poser les mots. Alors je parle en l’air. Le prêtre mort-vivant balance l’histoire.
Il y a deux types un peu plus loin. L’un d’entre eux se détourne et se place devant moi. Tourne sur lui-même et saute en l’air. Je ne m’en formalise pas, tout le monde fait ça. Dans World of Warcraft, personne ne reste immobile. Pour passer le temps, plutôt que d’être statique, on moonwalk ou on effectue des sauts périlleux. Mais malgré sa gymnastique, il reste présent durant mon histoire, avant de me faire un signe de la main et de repartir.
Je reviens les jours suivants. Je m’invente une routine. Raconter une histoire, ce qui me passe par la tête, tous les jours à la même heure. Très souvent je parle aux murs. Aux personnages incarnés par l’ordinateur. Et de temps en temps, rarement, à des joueurs humains. J’ai le droit à quelques commentaires désobligeants. C’est comme sauter en l’air, c’est normal, ici. Et puis je suis un Réprouvés, à quoi s’attendre d’autre.
Trois semaines. Il y a quatre personnes qui reviennent régulièrement. On discute un peu, l’une d’entre elle me demande pourquoi je fais ça. Je ne sais pas trop. “Parce que ça me plaît.” C’est une Elfe de sang, elle rigole et sur mon écran, s’affiche le menu d’échange d’objets. Elle m’offre une tunique. Plutôt jolie soit dit en passant. Je la revêts le lendemain pour mon histoire.
Un mois, deux, trois. Le public varie. Un soir, ils sont prêt d’une quarantaine. Fossoyeuse se remplit doucement, les gens en profitent pour faire deux trois achats, se retrouvent pour une quête commune. J’improvise d’autres contes. Des histoires drôles, des sagas. Pendant trois mois, il y a un brin plus de visages, à Fossoyeuse. On m’offre des potions de soin, des fringues, quelques armes. Un orc et une troll m’ajoutent sur facebook sous leurs traits humains.
Un jour j’arrête. Plus le temps. Parce que j’ai commencé à mettre régulièrement mon blog à jour. Parce que si mon avatar Réprouvé pouvait allumer sa petite lumière sur la place de Fossoyeuse, son alter ego humain devrait essayer de faire de même dans sa réalité.