Mardi 12 janvier

“Des 3èmes Orphée m’ont foutu la honte hier !”

Le SMS de B. me fait craindre le pire. Hier, un résistant est venu parler de son engagement aux mômes. Et en bons ados, certains ont jugé bon de se faire remarquer, que ce soit A., affalée sur sa table ou T. et H. qui se sont amusés à se voler leurs sacs pendant une heure.

Réfrénant une envie de me transformer en Super Sayien – vu que j’ai la même voix que la doubleuse japonaise de Goku quand je m’énerve, c’est plutôt simple – j’entame une conversation avec les mômes, l’air de ne pas y toucher.

“Alors, c’était comment hier, avec l’intervenant ? Oui A. ?
– J’avais trop soif ! Je pensais trop aux bouteilles d’eau qu’il y a sur les étagères des salles !”

What

“Monsieur, il nous a dit qu’on lui nettoyait son sang, parce que sinon, il a le sang et le pipi mélangés.”

The

“Il a été sauvé par une poule !”

Hell ???

Je m’asseois les genoux un peu faiblards. Avec toujours ce mur en pleine face. Le collégien, cet être auto-centré à un point tragique. Alors oui. Oui la seconde guerre mondiale loin, si loin d’eux dans le temps, l’histoire familiale, l’âge mais…

“Et son père l’a pris dans ses bras quand il est revenu de se battre. Il ne l’avait jamais embrassé et l’a il l’a fait, monsieur ! Vous vous rendez compte ?
– Pourquoi les gens il faut qu’ils vivent ça pour s’embrasser ?”

Lumière. Toute petite.

Lundi 11 janvier

David Bowie est mort.

Je suis triste pour sa famille. Mon égoïsme rage de ne pas m’être penché sur son oeuvre plus tôt, mon confort d’auditeur de ne pas pouvoir lancer une playlist nouveautés à l’effigie d’une nouvelle jaquette de plus ou moins bon goût.

Je suis triste aujourd’hui. Pour David Bowie, je ne le resterai pas.

David Bowie le “chanteur à la voix étrange”. Jusqu’à mes vingt-six, vingt-sept ans. Jusqu’au jour où j’ai compris Bowie. Mon Bowie.

Bowie le prêtre vaudou.

Bowie aux masques, Bowie trop arrogant pour se contenter du petit bout de réalité qui nous est attribué. Bowie merde à la sobriété, à la retenue, Bowie il faudrait s’en tenir à, fuck.
Et parce que j’aime ça, parce que j’ai pour ceux que le monde serre aux pieds une affection démesuré, j’ai surmonté mes appréhensions. Les mélodies qui ne me parlaient pas, l’univers, tour à tour grisâtre ou violemment coloré.

J’ai mis trop longtemps à comprendre : les vertiges de sa musique, l’immense envie de faire. De faire grandir sa musique en explorant celle des autres. Et surtout de ne jamais avoir honte, parce qu’on n’a pas le temps d’avoir honte. Perte de temps.

Je me réjouis de ça. David Bowie, sa musique et sa victoire sur le temps. Finir par Lazare, putain, Lazare, avoir ouvert ces centaines de mondes possibles. Parfois ratés, informes, parfois sublimes. Et un idéal.

Pour Bowie, en 2016, vivre en Bowie. Tenter, touiller, tripatouiller. Quel que soit son boulot ou sa passion. Courir très vite, prendre son élan, sauter.

Il y a un monsieur David Bowie qui est mort aujourd’hui. Il y a des parcelles de sa voix, sa couleur et ses planètes partout où je tourne la tête. Je le respire à pleins poumons, je foule ses terres inventées. Et j’ai le cœur qui pompe, les tempes qui battent. Qu’est-ce que ça vit.

Ok, David. Par où est-ce qu’on commence ?

Dimanche 10 janvier

Et le Dimanche on s’évade.

Des fois je tombe en aléatoire sur une chanson. À laquelle je me mesure non stop. Jusqu’à épuisement total. je ne sais pas d’où vient The Wolf, qui est Phildel, mais voilà. En ce moment, elle me colle aux tympans.

Samedi 9 janvier

image

Nous sommes donc quatre. Trois collègues, que j’ai trainés à ma salle de sport, et moi. 

Non, en fait, c’est très prétentieux ce que je raconte.

J’ai juste signalé qu’il y avait une activité organisée cet après-midi et ouverte aux non-adhérents. Le truc que tu balances distraitement en sirotant un mauvais café. Conversation flottante durant une récréation.

Et trois d’entre eux ont dit ok.

Alors nous voilà tous les quatre. À sauter, courir, manipuler de la mousse, du métal et du bois. 

Je cloisonne énormément mes mondes. Je suis comme ça. 33 ans et bourré d’incertitudes : “s’ils savent ce que j’aime / s’ils connaissent mon métier / s’ils me voient en short / ils ne m’aimeront plus.” 
Et là, les endorphines me font sautiller devant Monsieur Vivi pour qu’il termine sa 50e pompe. 

En 2016, je fait tomber les murs.

Vendredi 8 janvier

Mauvaise journée. Je ne suis pas dedans, du coup les mômes non plus.

Il n’y a pas à chercher d’excuses : j’ai bossé correctement sur mes propositions aux élèves, qui ne sont ni plus agités ni plus calmes que d’habitude. Seulement je n’arrive pas à leur vendre le truc, à former le chaos pour qu’ils s’emparent du sujet. Et puis il me manque I. et son enthousiasme, sa curiosité. Sans lui, c’est beaucoup plus compliqué. Mais bon, le bilan tient en une phrase : sur ce coup-là, j’ai été mauvais. Du coup on retombe dans un pataud dialogue profs / élèves avec les bavardages qui vont avec.

À sauver de la matinée : E. vient au tableau pour la première fois depuis deux ans que je l’ai. “M’sieur, pendant les vacances j’avais oublié sa voix.” rigole L. 
E. est un monolithe. Petit monolithe, mais monolithe néanmoins. Nombre de collègues se sont cassés les dents à tenter de lui transmettre quelque chose depuis qu’il est arrivé, moi compris. E. ne réagit pas, prend très peu les cours, ne se lance dans aucune activité. J’ai réussi à rencontrer son papa l’autre jour. La même version, mais souriante. Sentiment d’impuissance. Je n’ai plus qu’un trimestre pour trouver la clé et lui proposer un avenir à ce gamin. J’angoisse sévère. 
Au moins, aujourd’hui, il est venu au tableau.

Latin, avec les 4èmes. Aujourd’hui, je les fais bosser sur un cours de 3ème génialissime. Et celle qui fait le plus avancer le bazar est O., élève de 5ème, qui suit les cours de latin de 4ème… J’ai quelques mômes mutants, quand même.

Le soir au spectacle avec C. 2 heures autour du thème de la frustration. 

Approprié.

Jeudi 7 janvier

Pour la première fois depuis le retour des vacances, je me retrouve devant des élèves. Les 3èmes Orphée m’ont réservés un accueil de rock star. Sourires, applaudissements, euphorie lorsque je propose une activité.

“Ça n’a absolument aucun rapport avec le fait que TOUS les collègues se plaignent de vous en ce moment, par hasard ?
– Ben si… un peu quand même.
– Et vous l’avouez en plus !
– Monsieur vous nous avez toujours dit d’assumer nos erreurs, on assume.”

Touché. Étape suivante, leur apprendre à les rectifier. Il y a du boulot.

On commence à travailler sur l’engagement dans la littérature. Projection de l’homme sur la place de Tien An Men. Je leur demande de venir écrire au tableau une seule phrase. Celle qui peut bien passer par la tête de l’homme devant les chars. I. prend à elle seule tout le tableau de droite. “J’ai peur je ne sais pas pourquoi je fais ça je vais trembler qu’est-ce qui me prend je suis figé mais je ne peux plus reculer.”

“Wesh I. il peut pas avoir peur comme ça, t’as vu ce qu’il fait ?”

I. lance un long regard ennuyé à E. 

“C’est pas parce qu’on est courageux qu’on n’a pas peur hein !”

3èmes latinistes. Activité autour de Omnes Viae, génial site qui émule une sorte de Google Maps de l’antiquité latine, avec les routes et les unités de mesure de l’époque. L. simule une dizaine de trajets différents, les yeux écarquillés.

“Monsieur ! 10 jours pour faire Brest – Nantes ! Le monde… Le monde il était tellement plus grand avant !
– Il me manque.
– Quoi monsieur ?
– Non rien.”

Conseil de discipline. Je me demande pourquoi je m’entête à vouloir y siéger. Quel que soit le verdict, j’ai toujours l’impression d’assister à la mise en scène d’un échec. Sauf ce soir. B. est délégué d’élèves. Il s’exprime avec une maîtrise et une retenue totalement en contradiction avec sa nature. Je m’abstrais du petit drame qui se joue devant moi et, égoïstement, contemple, pendant quelques minutes, l’avènement du langage.

Mercredi 6 janvier

Je passe une partie de la matinée à rédiger un article sur la réforme du collège. Et me fait retweeter par pas mal de syndicats. J’ai toujours eu un rapport très particulier aux syndicats. J’admire le travail qu’ils effectuent dès que nous tirons la sonnette d’alarme quant à un problème au bahut, mais je ne me sens pas de m’y engager. 

Même souci qu’en politique. Je voudrais les idéaux sans les compromissions, les moyens d’agir sans les lourdeurs. Du coup je continue à travailler de mon côté. Je suppose que c’est ici que se cache mon individualisme.

Mardi 5 janvier

Dernière journée de travail sur la réforme du collège au Lycée Crimea… Je prends des notes frénétiques pour un prochain billet de blog.

Pause de midi : un petit groupe d’adolescents allongés m’accoste.

“Mon dieu ! Mon dieu c’est vous ! Ça fait longtemps !”

Ils sont sept, tous dans la même classe. Je leur ai appris le français en quatrième. Ils étaient tous dans la même classe. Je reste bouche bée. Je n’ai jamais vu de lycéens aussi zen.

“Venez m’sieur, on a une heure de trou, là.”

Appréhension. Je l’ai toujours dit, je suis nul en retrouvailles avec les élèves, elles me dérangent.

Pas cette fois.

Les mômes laissent de côté la moindre trace de nostalgie. Pas un seul “Et vous avez revu madame… Et vous vous souvenez quand…. ?” Ils parlent d’eux et de ce qu’ils apprennent en ce moment, se chambrent gentiment. Évoquent les bacs blancs à venir et la dernière bourde en date de Z. On échange sur nos dernières lectures – parce qu’ils lisent. Évidemment. – et ma formation. 

Ils m’offrent ce cadeau insensé : se tenir droit, confiants dans leur présent. Avec toute l’inconscience et la sagesse de leur âge. Mon orgueil me souffle que quelques grammes de leur confiance provient peut-être du temps que nous avons passé ensemble. 

Et que rien que pour ça, le quotidien. Le doute. L’angoisse. Tout est pardonné.

Lundi 4 janvier

Et c’est reparti.

Arrivée au collège. Devant la machine à café, Cheffe adjointe tient à la main son soulier. La semelle s’en est décollée ; elle le confie à l’agent d’entretien et passera par conséquent la matinée un pied chaussé et l’autre non. 

Bienvenue à Ylisse.

Ce lundi est consacré à la suite de la formation sur l’empathie avec les élèves. À nouveau, il est question d’autorité. 

Me revient à l’esprit la question d’une lectrice. Pourquoi cette obsession pour Doctor Who ?

Simple : le héros de cette série est l’enseignant parfait. En tout cas, celui qui me convient le mieux, que j’émule avec le plus de succès.
Le Docteur est cet être incompréhensible et terriblement proche. Qui embarque des terriens à demi-volontaires dans des voyages. Tous les voyages possibles et imaginables. Parfois à couper le souffle, parfois grotesques. Parfois laborieux, parfois extraordinaires. Le Docteur a l’air sage. Juste l’air. Ses connaissances millénaires ne sont qu’un Guide du Routard intergalactique. Il connaît en théorie les planètes sur lesquelles il tombe. Mais pour s’en sortir, il aura toujours besoin de travailler avec les autres. Pour un résultat toujours différent, avant de repartir, de la poussière d’étoiles sur les chaussures. Chaque nouveau texte, chaque nouveau concept est pour moi une autre planète, une autre époque dans laquelle je fais débarquer mes 28 compagnons. Mais au lieu de m’exclamer “La Terre, en 1653 !” ou “La lune perdue de Poosh !” ce sera “La proposition subordonnée !” ou “La poésie engagée !” et pendant 55 minutes, il n’y aura rien d’aussi important. Jusqu’à l’épisode suivant. Et ça marche. Depuis que j’ai décidé que j’étais un doux dingue, et que les mômes n’étaient pas dupe, les cours se passent bien. 

17 heures, fin de la formation. Je me dirige avec résignation à l’heure de cours qui me reste, jusqu’à 18 heures.

Et là.

“Dites, Mme Cheffe adjointe, vous avez prévenu les élèves qu’ils m’avaient en cours, de 17h à 18h.
– Euh… oups ?”

Bienvenue à Ylisse…

Dimanche 3 janvier

Et le Dimanche on s’évade.

Créée il y a plusieurs décennies par le célébrissime Quino, Mafalda est désormais une vieille petite fille. Malgré tout, les strips dans lesquels elle apparaît restent d’une actualité qui fait froid dans le dos.

Mafalda, c’est une BD sur laquelle on peut revenir, encore, et encore, et encore. Elle me faisait rire pour tout un tas de raisons à 8 ans, et pour plein d’autres à 33. Mafalda, c’est le cynisme sans l’arrogance, la lucidité sans l’usure. Cette môme curieuse et revendicative, entourée de ses potes comme autant d’archétypes de son monde (le rêveur, la bourgeoise, l’anar de droite…) a tellement à nous apprendre.

Plus encore que les Peanuts, je pense que Mafalda est la vénérable aïeule de South Park. La lucidité est la même, la tendresse aussi, sans les afféteries trash. 

Se faire une cure de Mafalda, de temps à autres, ça fait du bien. Ça balaye les toiles d’araignées, ça affute le regard, et, bizarrement, ça booste l’optimisme. Juste de regarder ses gamins, avec leur ignorance et leur sagesse de petits bouts, se demander de quel monde ils vont hériter.