Lundi 15 février

Dernier lundi avant les vacances. Il décide donc de me laisser un souvenir impérissable.

On commence mollo avec les 3èmes latinistes qui passent une heure à s’éclater sur les temps primitifs (”Oh oh oh, je me suis encore fait avoir sur la troisième conjugaison mixte, c’est pas marrant monsieur ? Monsieur ? Pourquoi vous faites le 15 sur votre téléphone portable ?”)

Les choses se gâtent un brin durant le cours des 3èmes Orphée.

Ça partait pourtant bien.

Mon cours sur la scène du balcon est prêt, Roméo va s’envoler sur les ailes de l’amour, va y avoir un parallèle canon sur West Side Story et…

“Monsieeeeur, on fait bien l’interro ce matin ?”

Malédiction, la fuckin’ interro de grammaire que tu infliges à tes classes et à ton stylo rouge parce que tu es un prof sérieux à qui on ne la fait pas. Allez. Interro. Dix minutes. Ça va le faire, ça va le faire.

Un quart d’heure plus tard, j’arrache à L. sa copie dans un torrent de sang, de larmes et de morve. Je m’éclaircis la voix, file un discret coup de tatane au vidéoprojecteur pour qu’il démarre eeeeeet…

“Bonjour, je viens vous donner les fiches navettes pour l’orientation de l’année prochaine !
– AAAAAAAH MONSIEUR POURQUOI IL SE PASSE QUOI COMMENTONVAFAIREETOUIONPARLEENMAJUSCULESSANSESPAAAAAACES !”

Dix minutes pour calmer leurs angoisses existentielles à base de “On devra écrire quoiiii dans la case “nom de famille” ?” Ça peut encore le faire, Roméo va juste devoir jouer un peu plus de ses petits bras musclés. Allez moteur, action, tout ça.

“Je te dérange dix minutes… Holà. T’es tout rouge, faut respirer dans la vie ! Alors voilà les enfants, à partir de maintenant je serai votre surveillant référent.
– Notre quoi ? Pourquoi ? On a fait quoi ? Pourquoi nous ? On est vilain ? QUOIIIIIII ?”

Naufrage du Titanic, acte II, les élèves crient, pleurent et lèvent leur petit poing vers le ciel en criant que c’est pas juuuste qu’on fait rien qu’à les fliquer et qu’un jour ils partiront très loin et qu’on sera très très triste. D’abord. Je lutte contre une légitime envie de me barre pour le Kazakhstan et avec un léger tremblement dans la voix, demande à E. d’entamer le monologue de Roméo qui stalke tranquillou bilou (copyright Princesse Soso) une jeunette de quatorze ans.  

Toc toc.

Par le hublot de la salle 118, je m’attends presque à voir la Faucheuse débarquer, au point où nous en sommes…

“Tiens, je te file rapidement les convocations des oraux de stage de tes élèves.
– MONSIEUR NOS ORAUX DE STAGE ON FIBRIIIIIIIIILLE !”

On dirait un épisode d’Urgences mais sans Corday et Carter pour filer un coup de main. Ça agite les mains, ou se balance en position foetale jusqu’à ce que, de ma plus belle voix de basse, j’avertisse que le prochain qui l’ouvre se fera DÉVORER L’ÂME, MORTELS !

Et c’est dans un silence religieux retrouvé que

la sonnerie retentit.

Éééééévidemment.

“Monsieur ? Pourquoi vous vous frappez la tête à répétition contre le tableau ? Monsieeeeeur ?”

Après-midi, 3ème Tortignon. C’est à M. de lire le rôle de Juliette. M. est arrivée en France cette année, M. a un accent à couper au couteau. B. se croit autorisé à ricaner. J’ai le sabre au clair quand M., sans s’interrompre, me jette un coup d’oeil. Laissez monsieur, je gère.
M. a compris qu’elle a le pouvoir. Si elle le souhaite, son pouvoir est immense. Elle le souhaite, elle est sur scène. Entre le bureau et le tableau de la salle de classe. Sa voix gagne en puissance. Son accent coule le long des vers de Shakespeare, son regard embrase. Les syllabes découpées roulent sur B. qui se recroqueville sur sa chaise. Juliette et M. chantent d’un seul timbre. Et c’est magnifique.

Magnifique, ça l’est un peu moins quand je demande à A. de m’expliquer le panégyrique de Paris. Au bout de vingt secondes de réflexion intense, elle me jette un regard vide. J’ai juste le temps de penser un “non” retentissant que :

“Mais monsieur, Juliette elle va se marier à une VILLE ?”

Latin. Prof et élèves en roue libre. Les mômes apprennent qu’une femme mûre et mariée, à Rome, c’est Anus et cachent le zizi des statues grecques avec des capuchons de stylo. Mais comprennent que le statut des matrones sous l’Empire, il craint un peu.

“En même temps monsieur, faut dire qu’aujourd’hui, c’est n’importe quoi. Nous les filles, on est toutes en pantalon. Plus en robe.
– C’est ça qui fait une fille, pour vous J. ? La robe ?
– Non.
– C’est quoi alors ?
– Ben… euh… Le corps ?
– Je vous pose la question.
– Je sais pas. Euh… Vous posez des questions difficiles monsieur ! Je suis moi déjà ! Ça je le sais.”

Exactement.

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