
Parfois, ça fonctionne.
J’ignore si c’est moi, si c’est eux, si c’est parce que les étoiles sont correctement alignées. Mais parfois, se tracent entre les élèves, le cours et moi le triangle parfait.
Ce n’est pas une histoire d’activité bien choisie, d’heure ou de sujet.
Parce que hier on était mardi soir, que j’ai fait du commentaire de texte et qu’on étudiait Roméo et Juliette, qui est une pièce à laquelle je porte une admiration toute académique.
Mais chaque année, il se passe quelque chose. J’arrive à ouvrir la porte pour tous les élèves.
Dussé-je encore une fois passer pour une relique d’un temps révolu – genre l’Arche d’Alliance d’Indiana Jones mais en plus sexy – mais je crois en cette vocation chamanique du prof.
Non, il n’est à mon sens décemment pas possible ni même souhaitable de proposer à chaque élève, à chaque heure de cours, l’activité qui corresponde exactement à sa sensibilité, ses acquis, son parcours. J’ai laissé assez de santé mentale dans cette utopie pour comprendre qu’elle peut même finir par être néfaste, tant pour les mômes que pour les enseignants.
Pour faire entrer les élèves dans le monde de Shakespeare, de Camus ou des équations, je suis convaincu que le prof doit être le Grand Niveleur : celui qui va montrer comment aborder un nouveau concept, une œuvre au langage cryptique, un exercice incompréhensible. Celui qui expliquera qu’on va faire comme ça et pas autrement, parce que c’est comme ça qu’il faut l’aborder.
Par la suite, si le boulot est bien fait, si le rituel a atteint son but, alors oui, les mômes pourront s’emparer de ce qu’ils auront vu en cours, jouer avec, le faire leur. Mais faire l’économie de ce moment où le prof – horreur ! – explique le texte, honnir ce cours où le savoir descend de l’adulte vers les élèves – double horreur ! – est une erreur.
Je le vois. Je le vois parce que S. qui m’avait regardé d’un air accusateur derrière ses hublots “Monsieur, on comprendra JAMAIS ce que racontent les personnages !” s’est avancé plus loin que tous les autres dans sa lecture de la pièce. Je le vois parce que M. a mis toute sa hargne adolescente dans les soupirs de Juliette et gare à celui qui oserait mal lire les répliques de l’héritière des Capulet ! Je le vois parce que même A., arrivé il y a peu dans la classe et uniquement pour pouvoir obtenir son orientation, a une lueur d’intérêt dans les yeux quand entrent en scène les Capulet Boys.
Le savoir n’est pas une hydre. Mais il est quand même vachement intimidant pour beaucoup de mômes. Et le prof peut aussi être ça. Le chevaucheur de tempêtes, celui qui parvient à montrer à quel point ne pas comprendre, et prendre à bras le corps cette langue étrange, ces formes bizarres, ça peut être exaltant.
Quel métier.