Samedi 27 février

Ce matin, demande d’ajout d’ami facebook de la part d’un élève.

Il y a longtemps que j’ai cessé de me formaliser. En règle générale, je règle la situation par une boutade, devant toute la classe. “Figurez-vous que parmi vous, il y en a qui n’ont tellement rien à faire de leur week-ends qu’ils me demandent en ami sur facebook ! Franchement, vous n’avez rien d’autre à faire que de parler à vos PROFS le dimanche ?”

Les mômes rigolent, ça s’arrête là. Mais la fascination reste. Celle des gamins pour ces adultes avec qui ils passent plusieurs heures par semaine, et que je ne me suis jamais vraiment expliquée. Si la plupart du temps on reste dans le domaine du raisonnable, j’ai le souvenir de H., dans mon ancien bahut; qui avait monté un “comité de surveillance des profs” et avait récupéré mon numéro de téléphone portable via les papiers d’un collègue avant de m’envoyer des sms anonymes. Petite ambiance à la Hitchcock et grosse engueulade à la clé.

Le prof est une créature mythologique, un monstre dont les mômes tentent de déchiffrer le comportement. En particulier à Ylisse. Il suffit que le rythme du cours retombe quelques instants pour que ressortent les invariables “Et vous avez fait quoi ce week-end ? C’est vrai que vous jouez à des jeux vidéo ? Pourquoi vous venez pas en voiture au collège ? Vous habitez où ? Monsieur Vivi, c’est un ami à vous ?”

Parfois, je me demande si ce n’est pas la peur qui provoque cette curiosité. Est-il vraiment humain, ce type capable de nous faire bosser deux heures sur un bouquin cryptique un théorème ésotérique ?

Comme la quasi-totalité des interrogations de ce métier, j’ai appris à gérer cette question en fonction de ma personnalité : ma persona d’enseignant est trop excentrique pour que les mômes l’imaginent en train de faire les courses, se coucher à 22h30 ou manger des frites. Je suis cet alien qui mime le désespoir du lion d’Yvain avec la voix de Jean-Claude Van Damme, se sert de sa gigantesque écharpe pour expliquer le complément circonstanciel de lieu et organise des murder parties pour illustrer l’histoire de Caligula.
Et de temps en temps, en friandise, je lâcherais un détail anodin sur ma vie privée qui leur fera le mois (la dernière fois, c’était la marque de ma bagnole).

D’autres collègues n’auront aucun souci à partager quelques éléments de leur univers personnel. Ainsi, C. révise la phrase interrogative avec ses 6èmes en début d’année en expliquant qu’elle a des enfants, en donnant le nom de son animal domestique ou la durée de sa carrière. Les mômes ressortent de cette heure ravis. Je n’en n’aurais jamais la force.
À l’inverse, mon tuteur de stage au lycée opposait un plat “Ma vie privée ne vous regarde pas.” à ses élèves, la voix deux degrés au-dessous de sa chaleur habituelle. Ça suffisait.

On en revient toujours au même principe. Faire avec ce qui semble raisonner le plus juste en nous. Dans Persépolis la grand-mère donne une leçon d’éthique à l’héroïne de la BD “Reste toujours intègre à toi-même.”
Dans notre boulot, refuser la compromission, c’est aussi une question de bien-être quotidien.

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