
Résumons.
Quand deux classes de 6èmes se retrouvent privées de prof, 5% de conscience professionnelle, 10% d’amitié, 30% d’appât du gain et 60% de possibilité de vivre des trucs improbables me poussent à accepter d’assurer les cours, en mode improvisation de l’apocalypse.
Ah, je remarque que je n’ai pas évoqué le côté thérapeutique de la chose. Les sixièmes sont l’un de mes morceaux de kryptonite. J’ai réussi à éviter de leur enseigner pendant sept ans. Mais Mithridate est mon héros, et je décide que bosser avec ce niveau pendant trois heures ne devrait pas causer de dommages irréparables à l’éponge clapotante qui me tient lieu de cervelle.
Je commence avec la 6ème option musique de Monsieur Vivi. Une petite gamine, un bouquin à la main voit donc arriver cet espèce d’hurluberlu à écharpe trop longue devant l’emplacement de sa classe.
“Bonjour jeune fille !
– Bonjour… Il est où, Monsieur P. ?”
Vu le ton de sa voix, je pense qu’elle ne serait pas autrement surprise à la réponse “Je l’ai dépecé et mangé avec des fèves et un excellent chianti. Et maintenant je vais vous faire cours POUR L’ÉTERNITÉ !” J’arbore mon plus large sourire avant de me rappeler des hurlements de terreur qui le suivent habituellement.
“Il est absent aujourd’hui. C’est moi qui vais vous faire cours exceptionnellement.”
Je sens un tremblement de lèvre courageusement réprimé et conduit donc mon temporaire troupeau de mini-pouss jusque dans une salle de classe que j’ai préparé, sixième style. Ou du moins, telle que je me représente une salle de sixième dans mes pire cauchemars. J’ai écarté et aligné les tables afin de faciliter la circulation, posé les photocopies bien à plat sur le tableau, indiqué le programme du jour sur le tableau de gauche en grosses lettres rondes (maintenant mon écriture a l’air non seulement moche MAIS AUSSI issue des doigts d’un môme de CP.), et j’accueille chaque gamin avec l’enthousiasme d’un huissier débarquant chez Balkany.
Enthousiasme très vite douché par l’obstacle numéro 1 de la journée : je fais écouter “La jeune fille ou le tigre ?” de Juliette aux bisounours et souhaite qu’ils répondent d’abord à des questions sans avoir lu les paroles. Je demande donc à ce que les questions soient collées sur la page de DROITE et le texte qui viendra ENSUITE sera collé sur la page de GAUCHE.
En bon fan de Dr Who je devrais avoir honte : j’ai mélangé espace et temps, et ainsi perdu un bon quart de la classe qui manque de passer immédiatement en PLS. Je réussi à rattraper le coup en plaçant la feuille sur chaque cahier à l’endroit où il faut BIIIIIEN coller. Histoire de préciser les choses, je m’improvise sémaphore esprit “vous collez du côté vers lequel je bouge la main. Par làààààà !” tandis que ma conscience professionnelle appelle toutes ses copines qui se foutent copieusement de ma gueule en buvant d’exquis petites mojitos (j’ai une conscience professionnelle très classe).
Voulant bien faire les choses, j’ai illustré le document de miniatures. Lorsque l’on arrive au passage où la princesse doit choisir entre voir son amoureux mourir entre les griffes d’un tigre ou partir avec une autre, une môme soupire d’indignation.
“Mais ça peut pas arriver monsieur !
– Non, bien sûr, c’est un conte…
– Non mais, elle est TROP JOLIE sur le dessin. Ça ne peut pas lui arriver à elle.
– Et si elle avait été moche ?
– Ben là…”
La sixième suivante est à peu de choses prêt la même, jusqu’au moment où je leur demande de rédiger quatre vers en alexandrins. Hyper-ventilation généralisée.
“On doit compter les syllabes et faire des rimes ? En même temps ?
– Ben oui !”
Chuchotement haineux.
“En fait, lui aussi il est MÉCHANT !”
Autre truc que j’avais oublié avec les mini-élèves : leur enthousiasme démesuré à répondre. À chaque fois que j’interroge l’un d’entre eux, une dizaine de regards courroucés s’abat sur le privilégié qui tremble sous l’honneur qui lui est fait. Je n’ose imaginer à quel point on doit pourrir les rapports entre élèves dans une classe par ce simple procédé. (Alors qu’en 3ème, celui qui répond est vu comme la victime sacrificielle qui détourne un peu l’attention de ce relou de prof).
La matinée se passe mieux que je ne l’avais prévu, même si je sens mes stocks de patience diminuer à la vitesse de Donald Trump à la recherche d’un suprématiste blanc.
(”Monsieeeeeur si vous écrivez en bleu, on écrit en … ?
– Pourpre pâle.
– J’ai paaaaas cette couleur !
– Nnnnngggggh….”)
Je quitte l’épreuve avec le grisant sentiment du devoir accompli. J’ai sacrifié au niveau des minimoys pour l’année, je peux aller en paix.
Et je rejoins.
Les Troisièmes. L’orientation l’année prochaine. Les conseils de classe. De discipline. Les entretiens professionnels à préparer. Les rapports de stages non corrigés.
D’accord. Je peux comprendre que parfois, des peluches qui se battent juste pour répondre à une question, ce soit reposant.