
J’ai objectivement passé une mauvaise journée. Et pourtant, je n’en ressors pas maussade, triste ou déprimé.
Principalement grâce ce journal.
Depuis que je me suis fixé l’objectif improbable d’écrire quelques lignes par jour sur mon boulot, il n’est pas une seule fois où je n’ai pas eu à réfléchir. Que dire, comment le dire ? Et du coup, se repasser le film de ce qui est arrivé. Revoir les événements de la journée un par un, posément. En examiner les angles. Avant tout pour y trouver l’anecdote à raconter.
Et, petit à petit, pour se sentir mieux.
Le petit film intérieur quotidien me force à repasser sur les moments que je n’aime pas forcément. Et bien sûr, je réfléchis. Comment améliorer ça, modifier tel élément ? Ça tombe bien, je pourrai tenter ça dès demain.
Freud avait rapidement vu les limites de l’auto-analyse. Elle ne me paraît pas idiote dans le boulot de prof.
Et puis bon, je l’ai cherché. L’attribut du COD, c’est VRAIMENT aride. Quand j’aurais le temps, l’envie et l’énergie, je me pencherai sur mon ressenti quant à l’enseignement de la langue aux mômes. C’est encore trop confus pour que j’en ressorte autre chose que des clichés. En tout cas, les 3èmes Tortignon m’ont clairement fait comprendre que je les gavais sévère. Sauf M. M., excellente élève, pour qui le savoir doit être balisé. M. avec qui je m’entendais bien et qui, depuis un échange fatal, me fait la gueule.
“Monsieur, ce devoir que je vous rends, il est bien, vous pensez ?
– Je ne sais pas, M., tu en es contente ?
– Ben… c’est pas MON problème, c’est VOTRE métier.
– Oui, mais c’est VOTRE devoir.” (moi aussi, je sais parler en majuscules)
Depuis rideau. Elle me regarde d’un air vaguement dédaigneux chaque fois que je croise dans son sillage et se livre aux activités proposées avec un soupir de lassitude à chaque fois.
Oh, et A. a pleuré aussi.
Faut dire que depuis quelques jours, on n’arrête pas. A. est une élève de la classe dont je suis le prof principal, scolairement excellente, qui engrange un maximum de points aux évaluations de connaissances, histoire de se constituer des jokers sur les sujets de réflexion poussés. Quand A. ne comprend pas, elle refuse toute tentative d’explication. Et quand elle comprend, on est au courant. A. se met immédiatement à bavarder. À gourmander ceux qui saisissent plus lentement. À force de ne tenir compte ni des conseils données par ses profs ni des règles du respect le plus élémentaire, A. s’est tapé un Avertissement conduite. Un de ces petits papiers qui froncent le sourcil avec les bulletins scolaires.
Ce matin, avec son grand sourire, A. m’a affirmé qu’elle ne l’aurait pas, cet avertissement conduite.
“En fait, monsieur, c’est une blague que vous me faites.
– Pas du tout. On ne blague pas aux conseils de classe. (après par contre, vous n’avez pas idée)
– Mais je peux pas avoir d’avertissement, je suis bonne élève !”
Bonne élève. L’armure. Je lui ai affirmé que ça ne la protégerait pas des représailles du méchant Monsieur Samovar. Ah et aussi qu’elle avait eu 7 à son dernier devoir.
Et puis en maths, L. lui a expliqué que sa façon de traiter les camarades qui comprennent moins vite qu’elle était irrespectueuse. Ça a été la goutte d’eau. A. s’est mise à pleurer.
Quand L. m’a raconté ça, j’ai éprouvé la joie débile de celui qui est sûr de lui “Au moins, elle a enfin compris.”
Mais, espèce de débile, c’est n’importe quoi. A. est juste mal. Rien ne dit que ça changera quoi que ce soit au long terme. Et toi, gogol, qui se réjouit de voir pleurer une môme. Bien joué.
La route qui mène loin du Côté Obscur est encore longue