
C’est un peu honteux que je sors de mon sac – une superbe besace rouge, cadeau de collègues quand j’ai quitté Criméa – l’affiche, la bande-annonce et une liasse d’extrait de Nos étoiles contraires, la bluette adolescente de John Greene. La traduction française est vraiment infecte et, après Shakespeare, le choc culturel est violent.
Mais basta : les mômes ont bien bossé, je leur accorde donc (et à moi par la même occasion) une séance cool, à base de lecture d’image, de trucs à surligner et de révisions des procédés de style. Un truc facile, identifié scolaire, pas les trucs bizarres habituels de Monsieur Samovar.
Les gamins parcourent les premières lignes du texte, sous la belle lecture régulière d’I. et ouvrent de grands yeux.
“Ça s’appelle comment le livre, Monsieur ?
– Vous avez la réponse en bas, L.”
L. sort à peu près discrètement son agenda et note la référence, imitée par A. Je n’ai jamais vu L., ou quelque autre élèves de la 3ème Tortignon, prendre une référence spontanément. Alors je pousse l’avantage.
“Bon, les Pikachus, je vous raconte l’histoire dans les grandes lignes, vous la prenez en note. Ensuite, on tente de rapprocher la structure de l’histoire de celle de “Roméo et Juliette”, on est parti ?”
Approbation bruyante (les 3èmes Tortignon n’ont l’approbation que bruyante). Les mômes se lancent. Le coup de foudre, plus franc dans la pièce – “parce que le temps est plus restreint au théâtre, monsieur” – la maladie dans le roman – “forcément, hein, la famille elle peut pas représenter la fatalité au XXIe siècle, et heureusement”, lance Y. – la récurrence de certains procédés de style. Ils me laissent glisser quelques références à l’existentialisme, L., à nouveau, me demande si “Camus”, c’est bien avec un t à la fin.
L’heure bradée prévue s’est changée en période de boulot et d’interrogations intense.
Les 3èmes Orphée parcourront le même texte d’un air gentiment intérêt. Eux, ils voulaient qu’on poursuive sur les subtilités du COD. Le cours se délite en papotages jusqu’à ce que je montre les dents.
Rien, rien, rien de jamais gagné.
Les 5èmes latinistes présentent de mini-exposés sur les jeux des enfants romains. Le jeu de la mourre (“aaaaan jouer à l’amour, comment ça se dit trop pas !” hurle B. quand A. prend la parole) remporte tous les suffrages. Ils pourront tenter quand ils s’embêteront dans le cours de… de rien monsieur, on écoute les copains !
Un verre avec T. Redessiner la cohérence de notre boulot, mini-thérapie hebdomadaire. Garder confiance en chaque jour, les bons comme les mauvais. Même si ça ne se voit pas, même si ça n’est pas évident, garder cette certitude prétentieuse, délirante, essentielle : ces mômes, on les amène quelque part. Ne jamais en douter. Et éprouver tant de gratitude quand le brouillard se dissipe, que le chemin nous apparaît.